Chp 27 : Tamyan 

10 minutes de lecture

Quelque part dans l'Autremer

Vaisseau de la guilde du Chemin Voilé

J'ai toujours eu du mal avec les filidhean. Comment faire confiance à une bande de tueurs et d'espions qui se déguisent en artistes de scène pour s'introduire partout et accomplir plus facilement leurs forfaits ? Dans la maison Niśven, nous sommes des guerriers, consacrés à la voie de la guerre. Si certains d'entre nous sont bons musiciens, cela reste un passe-temps souvent jugé inutile, et parce que dans l'idéal noble, un mâle doit avoir quelques « trucs » pour pouvoir charmer une femelle. Moi, j'ai toujours compté sur mon épée et la force de mon bras pour conquérir les dames.

Mais aujourd'hui, je dois, pour la première fois, avoir recours aux services de l'Aleanseelith. J'ai besoin d'eux pour retrouver Śimrod, le semi-orc qu'Yvarna pense être l'Aonaran.

La troupe d'Elshyn est, probablement, la seule troupe de bardes-tueurs encore en activité. Et le malheureux ne doit pas se produire beaucoup, ni décrocher de contrats. Vu le peu des nôtres qui restent, disséminés dans la Voie... Pourtant, il nous reçoit avec un certain faste. La chose qui me frappe tout de suite, c'est la profusion de petits. Je n'ai pas vu de hënnel depuis quoi, cinq siècles ? Plus, même. Cependant, le vaisseau des filidhean grouille de ces marmousets turbulents. L'un d'eux, en courant, heurte ma jambe, se cognant violemment à mon plastron neuf. À la Cour d'Ymmaril, si un serviteur ou un gosse m'avait fait ça, je lui aurais retourné le revers de mon poing ganté de fer dans sa petite gueule, y imprimant quatre jolis trous. Mais il est bien évidemment impossible de se livrer à la violence ici : ce serait bafouer l'hospitalité de nos hôtes. Et je dois avouer que je suis trop stupéfait pour me formaliser de ce manquement à l'étiquette.

— Des gosses... murmuré-je en fixant le morveux qui me fixe avec méfiance, ses grandes oreilles dépassant de sa crinière emmêlée. Ce n'est pas un perædhel... Vous avez des femelles, ici ?

Rizhen, lui aussi, est stupéfait. Manifestement, il n'était pas au courant. Ses « amis » lui ont caché le plus important.

Elshyn pose son regard bleu glace sur nous.

— La moitié de nos membres sont des femelles, en effet, dit-il avec une petite pointe de reluctance.

Un autre gamin débarque, visiblement rassuré par le manque de conséquences de la connerie de l'autre.

— T'es un ange ? demande-t-il en posant sa main salle sur la poignée de la dague de Rizhen, apparemment subjugué par la longue chevelure blonde de ce dernier.

Mon second fait souvent cet effet-là aux gens. Adoré des gosses et des animaux... des femelles, aussi.

Rizhen se dégage, gêné.

Oui, le chiard. Nous étions tous appelés ainsi, à une époque. Des anges. « Messagers », « Veilleurs », annihilateurs et créateurs de mondes, esclaves à tout faire... Même toi, avec tes cheveux mal peignés, ton nez croûteux et tes fesses sales, tu es la réincarnation d'un ange.

Mais un sifflement d'Elshyn les fait tous se disperser. Je me souviens alors que ces adorables petits sont de futurs tueurs, qui ont déjà débuté leur apprentissage. Aucun hënnel n'est vraiment innocent. Tous ont cette graine en eux, la soif de sang autant que de lumière.

— Suivez-moi, nous invite Elshyn en nous montrant le bout du couloir. Je vais vous présenter au reste de la troupe.


*


— Le prince Tamyan As-Vyr Niśven, me présente Elshyn avec un geste plutôt cavalier de la main. Et son second, qui est aussi mon frère de sang : Rizhen.

Ce dernier se fend d'un rapide geste de la tête. Pour ma part, j'abaisse ma capuche et porte brièvement la main à mon cœur. Toute la Guilde du Chemin Voilé – une bonne dizaine d'ylfes, à vue de nez – se tient ici, à nous fixer sans rien dire, les yeux luisants comme des miroirs sous les lampes ouvragées d'un confortable salon. Je sais ce qu'ils pensent en détaillant mon armure entièrement noire, mes cheveux et mon shynawil de la même non-couleur, les glyphes de la Neuvième Cour sur mon plastron. Un dorśari. Un maudit de la Cité Noire, un traitre qui a tourné le dos à la civilisation et à la lumière. Le Schisme a beau avoir eu lieu il y a des centaines de millénaires, les nôtres s'en souviennent comme si ça s'était déroulé hier. Pour ma part, j'essaie d'oublier qu'aux yeux de ma famille, ce sont eux, les traitres, les usurpateurs, et, par extension, les responsables de notre quasi-extinction, et de notre statut désormais misérable dans la Voie.

Elshyn me désigne une cathèdre ouvragée, garnie de coussins moelleux : je m'y installe, pose mon bras gantelé d'iridium sur un accoudoir et leur rends leur regard insolent et scrutateur. Une femelle au croupion sculptural se lève alors, et me tend une coupelle en or, garnie de grains de raisin reconstitué. Je la remercie d'un signe de tête et en prend un pour ne pas insulter son hospitalité. Après tout, c'est leur premier geste de paix.

— Vous n'êtes que deux ? me demande la femelle en regardant Elshyn. Où se trouve le reste de tes guerriers, prince Tamyan ?

La garce. Elle essaie de me faire dire qu'ils se sont révoltés contre moi, m'ont destitué.

— Non, lui réponds-je en faisant tourner le grain de raisin entre mes griffes nouvellement laquées – Tymyr me les a retaillées ce matin. Mon orc-lige se trouve à bord du vaisseau, présentement.

La femelle quitte Elshyn pour me regarder, moi.

— Un orc ? demande-t-elle froidement.

— Dans les Cours d'Ombre, les orcs sont tout à fait communs, intervient Elshyn. Et il vient de dire que cet orc était resté à bord de leur cair.

Je souris à la femelle, que je n'ai pas quitté des yeux.

— En effet. Où est le problème ? Les orcs sont des serviteurs loyaux. Et des combattants inestimables. Vous vénérez bien un certain Śimrod, qui était semi-orc...

Une bonne manière d'introduire le sujet, la raison pour laquelle nous sommes là.

— Nous ne le vénérons pas, répond la femelle de sa voix glaciale. Nous respectons son sacrifice.

Je hausse un sourcil.

— Parce qu'il a accepté de prendre le rôle de l'incarnation d'Arawn ?

Ma remarque est accueillie par un concert de feulements.

— Le nom du sældar est tabou ici, m'instruit rapidement Elshyn.

— Ah ? Je croyais que vous le vénériez.

— Non. Nous avons besoin de son pouvoir, ce n'est pas pareil.

— Vous êtes des gens compliqués, vous autres filidhean...

— Et c'est un Niśven qui dit ça ! siffle un mâle dans un coin. Avec votre roi-sorcier paranoïaque, votre famille consanguine, vos complots immondes et vos tentatives incessantes d'asservir la Voie et tout ce qui s'y trouve !

Je me tourne vers lui. Il a un air maussade et un peu brute, plus âgé d'apparence et moins joli qu'Elshyn.

Lui, ça doit être leur recrue de choc, le bourrin de service, deviné-je. Celui qui tape dans le tas lors de l'assaut. Sûrement pas leur tueur le plus malin.

S'il l'avait été, il n'aurait pas traité un Niśven paranoïaque de « consanguin ».

— Je n'ai jamais dit que la simplicité était une qualité, répliqué-je avec un sourire. Et j'ai dit « compliqué », pas « ambitieux ». Ce que, manifestement, vous n'êtes pas.

Rizhen tousse. Et encore une fois, Elshyn intervient.

— Ne nous échauffons pas. Le seigneur Tamyan est là pour une raison précise et honorable : il recherche l'Aonaran à la demande de la Haute Prêtresse Yvarna d'Urdaban. Tout cela n'a rien à voir avec les affaires de la Cité Noire.

— Pourquoi faire ? grogne encore le bourrin.

— Ça... demandez-le directement à Yvarna.

— Je ne mets plus les pieds à Urdaban, grince-t-il. Trop d'orcs !

L'imbécile.

— C'est dommage. Vous vous privez de juteux contrats...

— Les Cours d'Ombre ne sont pas les seules à avoir résisté à la Grande Extinction ! mugit-il avec un large sourire autosatisfait. Vous autres dorśari n'êtes pas les seuls ædhil.

— Ah ? Je l'ignorais. Première nouvelle !

C'est même une très bonne nouvelle. Mais pas aux yeux d'Elshyn et de la femelle qui menait l'entretien jusqu'ici, apparemment. Le bourrin en a trop dit.

La femelle décide de reprendre les rênes.

— Selon moi, l'Aonaran est soit Śimrod, soit son fils Silivren : le fondateur de notre guilde avait laissé des écrits en ce sens. La probabilité que Śimrod soit encore vivant, et qu'on le retrouve, est mince. Mieux vaut tabler sur Silivren.

Silivren. Le fameux sidhe à qui l'on doit tous ces remous si intéressants dans la Voie.

— Justement, où est-il ? Comment l'approcher ?

— D'après mes renseignements, il se trouve dans la Bordure Extérieure, mais il se rapproche du centre de la Voie. Solaris, où est stationnée la flotte de l'Amirale adannathi, Priyanca Varma.

— Plutôt précis... Cette info est-elle récente ? Et qui vous renseigne ?

— J'ai une personne sur place. Elle me fait un rapport toutes les deux lunes environ.

Malin.

— Est-ce qu'on peut connaître l'identité de cette personne ? demandé-je à tout hasard. Et un moyen de la contacter ? Ça ira plus vite pour nous.

— Non, répond abruptement la femelle. Vous vous débrouillerez avec cette information : Silivren a accepté de prêter sa force à la flotte adannath, contre vous, les dorśari ! Orcs et Niśven dans le même sac.

Je me fige, la main suspendue en l'air. Les dorśari... autant dire, les troupes de mon cousin Lathelennil. Celle de son ainé Aeluin... ou du traître Nazhrac.

C'est ce qui s'appelle faire d'une pierre deux coups.

— Ar-waën Elaig Silivren compte entrer en guerre avec ses frères de race ? demandé-je en plissant les yeux.

— Vous n'êtes pas nos frères de race ! s'écrie une femelle restée jusqu'ici silencieuse.

Eh bien... on peut dire que je ne m'étais guère trompé sur eux.

— Je croyais que l'Aleanseelith avait pour vocation d'être neutre... et pourtant, vous ressassez de vieilles querelles, alors que nous avons désormais un ennemi commun, encore plus éloigné de nous : les hommes.

— C'est vous, les Niśven, qui avez décrété que les adannath étaient nos ennemis. Silivren pense différemment. Et nous aussi. Si vous croisez son chemin, il vous attaquera, comme il le fera avec tous les autres dorśari !

J'aimerais bien voir ça.

C'est terrible à dire, mais mon instinct de combattant est tout de suite excité par ce défi. En l'espace de quelques respirations, j'ai totalement oublié mon but initial. Ne reste plus que l'envie d'en découdre avec ce fameux sidhe de légende, soi-disant réincarnation d'Arawn, du dieu de la guerre, et pourquoi pas de Mannu l'omnipotent, pendant qu'on y est.

Reste concentré. Ton ennemi, c'est le perædhel.

Je baisse les yeux.

— Très bien, statué-je en me levant. J'imagine que notre entretien s'arrête sur ces sympathiques menaces. Je vous suis tout de même redevable pour ce renseignement. Je prendrais plaisir à affronter ce Silivren, s'il m'attaque.

— Il te démolira, sourit méchamment le bourrin. Le règne des Niśven est terminé ! Vous nous avez assez emmerdé. Des millénaires d'embrouilles ! Mais l'As Sidhe – l'Aonaran ! – va mettre un terme à tout ça.

— On verra, grincé-je en retour. M'étonnerait que ce sidhe tienne contre toute la flotte d'Ymmaril, et celles des orcs d'Urdaban réunies... Aucun de nous ne s'est enfui à Tyrn-ann-nagh. On a tenu la Voie, et désormais, elle nous appartient, que cela vous plaise ou non.

Sur ces derniers mots, je me retourne et rabats le pan déchiré de mon shynawil, aussitôt suivi par Rizhen. Du coin de l'œil, je le vois faire un signe discret à son « frère juré », ce faux ami d'Elshyn, qui devait forcément être au courant de ce que ses condisciples pensaient de nous.

Ush-ykhrat, lui ordonné-je en dorśari – juste pour le plaisir de voir cette bande de pleutres grimacer. On y va.

Dans le couloir, un de leurs sales mômes accroche mon shynawil.

— Je peux toucher ton épée ? minaude-t-il en levant ses grands yeux vers moi.

Je te l'enfoncerai dans le ventre quand tu seras grand, mon petit.

Mais je résiste à cette folle envie. À la place, je m'accroupis, et le prends dans mes bras, sous le regard horrifié de sa mère – la femelle qui s'est écrié qu'on n'était pas de la même race, elle et moi.

— Comment tu t'appelles ?

— Indis, me répond le mioche.

Indis. Une petite femelle.

— Tu es très mignonne, Indis. Tu veux que je t'apprenne un nouveau mot ?

Elle hoche la tête, enthousiaste.

Zambatulugh. Répète après moi. Zambatulugh. Bravo : tu le dis très bien !

La gamine fait rouler les sonorités gutturales du dorśari dans sa jolie bouche, ravie. A quelques pas de moi, personne n'ose bouger.

— Ça veut dire quoi ? demande-t-elle de sa voix fluette.

— Massacrez-les tous, réponds-je en souriant, le regard fixé sur l'assemblée de pleutres.

Ils fulminent. Je repose la petite Indis à terre. Aussitôt, sa mère se précipite puis recule, sa fille dans ses bras, comme si j'étais un serpent venimeux. Pourtant, je leur ai bien dit que je leur étais redevable.

— Elshyn m'a prévenu que la prochaine fois qu'on se rencontrerait, ce serait en ennemis, m'annonce Rizhen dans le sas qui mène à notre astronef.

Il me regarde des pieds à la tête, puis abaisse le levier d'amarrage d'un geste sec.

— Tu ferais un bon père, tu sais ? ajoute-t-il de but en blanc.

J'esquisse une grimace et fonce dans la cabine pour lancer la procédure de décollage. Mieux vaut ne pas s'attarder.

Une fois installé dans le fauteuil du pilote, je relève la tête vers mon fidèle second.

— Tu regrettes de t'être brouillé avec ton frère de sang à cause de moi ?

Rizhen se glisse sur le siège voisin.

— Non. Ils nous ont insulté. Si Elshyn n'est pas capable de faire la part des choses, je n'ai plus rien à lui dire, dit-il sombrement.

J'ai envie de me montrer plus démonstratif, mais je peux que hocher la tête. Soudain, je sens que mon fauteuil bascule en arrière. Tymyr.

— Bon, on leur balance un petit missile avant de décrocher ? s'écrie-t-elle avec enthousiasme. J'ai suivi toute la conversation sur le canal de Riz. Merci d'avoir défendu les orcs, patron. Ces raclures d'ylfes méritaient qu'on leur crache à la gueule !

Rizhen, mortifié, jette un œil sur son holocom. Il était bien resté allumé.

Annotations

Vous aimez lire Maxence Sardane ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0