Chp 32 : Faith : tentation

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Zone d'influence de la porte d'Altaïs, système non cartographié


Je viens d'entendre Zrivian hurler. Un cri rauque et bref, alors qu'il était censé dormir.

Le rut. C'est ça, qui le torture.

Le silentium... soit il n'en a plus, soit cela ne fait pas assez effet.

J'hésite à y aller. C'est mon tour de quart, certes, mais il n'y a rien à surveiller. Que le noir de l'espace sidéral, un écran vide. Luvine est enfermée dans sa cabine, désamorcée pour un moment. On doit atteindre Altaïs dans quelques heures. Ensuite, on sera dans l'action. À Dorśa... j'essaie d'éviter d'imaginer. Vu le caractère de Tamyan et de ses ylfes, sans oublier ce qu'on m'en a raconté, ce coin de l'univers n'est sans doute pas un paradis tranquille.

Le neuvième niveau de l'enfer. C'est plutôt ça, oui.

Mais c'est peut-être la dernière opportunité pour moi de soigner Gerald, s'il est blessé ou malade.

Cesse de te mentir à toi-même. Tu sais parfaitement pourquoi il va mal. Zrivian n'est pas « blessé ou malade », il est en rut. Ce dont il a besoin, c'est de s'accoupler.

Mes joues me chauffent violemment. Je caresse mon ventre, qui est déjà en train de s'arrondir. En fait, je ne me suis toujours pas résolue à utiliser le sperme de Gerald. J'ai honte de le faire. Bientôt, ce sera trop tard : j'attendrai le point de non-retour, pour la survie des embryons. D'après le document que m'a montré Gerald, ils ne peuvent survivre plus de trente jours sans nouvelle apport de gamètes. Et c'est à peu près le temps qui s'est écoulé depuis que j'ai été... fécondée par ce salopard de Tamyan.

Tamyan. L'enfoiré... Est-ce qu'il est en rut, lui aussi, puisqu'il m'a engrossée ? Les mâles ældiens ont un petit programme, pour ça. Leur système limbique détecte la fécondation dès qu'elle a lieu, même si l'heureux « père », lui, n'est pas au courant. Maudit Tamyan, lui qui ne voulait pas de descendance, et qui a délaissé sa concubine qui désespérait d'en avoir. J'espère qu'il souffre le martyre. J'espère qu'il est mort, massacré par ses propres chasseurs. Puisque c'est si normal, dans sa culture, de planter un couteau dans le dos du chef pour le détrôner... puisqu'il n'y a que la puissance qui prime, et ce qu'on prend par la force. J'aimerais qu'il sache qu'il a enfin réussi à planter ses sales graines quelque part, mais que ses horribles enfants vont mourir. Rien que pour ça, je veux le retrouver. Mais je n'arrive pas à utiliser Gerald pour ça. Pas comme ça.

Je me lève. Il y a peut-être une autre solution. Une solution qui peut soulager ce pauvre Gerald, qui, depuis le début, m'apporte une telle aide, quitte à prendre des risques énormes.


*


— Gerald, ouvre-moi.

Il m'en faut du courage, pour dire ces mots.

Mais la porte s'ouvre. Derrière, Zrivian me regarde, un peu défiant, les mèches blondes de sa chevelure collées sur son front humide.

— Je voulais voir comment tu allais, lui annoncé-je, un peu honteuse.

— Comme tu le vois.

Il soupire et s'efface, me laissant entrer.

— Le navigateur annonce qu'on sera à destination dans six heures, lui dis-je pour meubler le silence.

— Je sais. Tu devrais dormir. Je vais prendre le quart.

Je secoue la tête.

— Je peux pas. Je n'arrive pas à...

— À quoi ?

... à me le sortir de la tête.

— ... penser à notre conversation.

Gerald me contemple en silence. Ses yeux courent de ma bouche à mes hanches, puis il se retourne et s'assoit sur son lit.

— Viens, dit-il en tapotant le matelas.

Je m'avance, hypnotisée.

— Tamyan t'a fait boire son sang, n'est-ce pas ? Là-bas, sur Night.

Night. Le nom de lieu idéal pour être entre les bras – les griffes - de Tamyan.

— Oui. Je... j'ai terriblement honte, si tu savais, Gerald.

— Tu n'as pas à avoir honte. Tu n'avais pas le choix.

Si. Il m'a donné le choix. Mais j'étais juste incapable de refuser.

— Je te le donne, à toi aussi, continue Gerald.

Je relève la tête, surprise. Juste à temps pour le voir déboutonner sa combinaison... puis entaille sa poitrine, exactement comme l'a fait Tamyan, avec sa griffe. Gerald, lui, le fait avec un mini-chalumeau à dégeler les cubes de boissons.

Je ne peux que le regarder faire, fascinée et horrifiée à la fois. La façon dont le laser coupe sa peau sans bavure. Le sang riche et rouge qui perle.

— Ton sang... il n'est pas noir, murmuré-je.

Celui de Tamyan l'était.

— Je ne suis que semi-ældien. Le sang des ældiens mâles est noir lorsqu'ils sont excités, par le stupre ou la violence.

Concernant Tamyan, c'était les deux.

— Bois-le, m'instruit-il. Ça te fera du bien. Ça nourrira tes embryons... et ça te fera, aussi, oublier le traumatisme de Tamyan. Mon sang fera diminuer son emprise sur toi. Tu continues à rêver de lui, n'est-ce pas ?

Je hoche la tête.

— On ne peut décidément rien te cacher.

— C'est mon travail, dit-il doucement. Et je te rappelle que j'ai connu ça, moi aussi.

J'hésite. Comment dois-je recueillir ce sang ? Avec une boîte de Petri, un mouchoir ?

La voix de Gerald tranche, froide et coulante.

— Assieds-toi sur mes genoux.

Je lui obéis. Parce que cela me semble être la chose la plus naturelle du monde.

— Vas-y, murmure-t-il. Tu peux y aller.

Et, gentiment, il place une main derrière et ma tête... puis la presse en avant de façon à ce que mes lèvres se collent sur ses pectoraux mis à nu.

Je prends une grande inspiration. Son odeur envahit mes narines. Ce parfum épicé, lourd et sensuel. Celui du luith. De son sang.

— Lèche, Faith, ordonne Gerald doucement.

Sa voix... presqu'un ronronnement.

Alors, comme avec Tamyan, je goûte ce sang. La saveur est différente. Plus légère, plus piquante. Mais toujours délicieuse.

Ma main se pose sur son épaule. Il se laisse tomber en arrière avec un grognement effroyablement érotique, s'appuyant contre le mur. Je sens ses doigts prendre possession de ma hanche, s'y agripper fermement.

— Continue, me presse-t-il d'une voix rauque, alors que je m'arrête.

Le sang coule à flots, maintenant. Il descend le long de son torse, entre ses abdominaux. J'en suis le trajet de la langue, incapable de m'arrêter. Les doigts de Gerald fouillent dans mes cheveux.

J'ai envie de lui.

Soudain, Gerald se débarrasse du haut de sa combi, dans un mouvement déterminé et viril. Lorsque je relève la tête vers lui, il attrape ma lèvre inférieure entre ses dents, puis force sa langue en moi. Je gémis un peu, surprise. Notre étreinte dégénère en un baiser passionné.

Qu'est-ce que je suis en train de faire.

Et je suis incapable d'arrêter. Pire que ça, il me faut plus... beaucoup plus.

Mais quand je fais mine de descendre plus bas, il m'arrête.

— Non, Faith.

Pour toute réponse, je referme ma main sur son organe dur et tendu. Gerald ferme les yeux, se mord la lèvre. L'image de Tamyan, qui avait eu exactement la même expression, traverse mon cerveau comme un flash.

Pourquoi que je pense à ce sociopathe maintenant... ?

Je serre Gerald plus fort.

— Doucement... Je sais pas si... si je vais y arriver, me souffle ce dernier.

— Comment ça ?

Gerald braque son regard vert sur moi. De nouveau, l'urgence de ne faire plus qu'un avec lui me prends. J'écarte un peu plus les jambes, tente de me presser vers lui.

Mais il résiste.

— Attends, Faith... murmure-t-il de sa voix de velours. Il faut que je te dise que...

Je cherche sa bouche.

Vite. J'ai besoin de lui.

— ... Je ne l'ai jamais fait, lâche-t-il enfin. Jamais avec une... femme.

Nouvel échange de regards. Qu'est-il en train de me dire ? Qu'il préfère les hommes ? Que le peu d'expérience qu'il a, il l'a acquise contre son gré ?

— Ça aussi, je m'en fiche, lui murmuré-je. Viens.

Ses lèvres sensuelles s'écrasent contre les miennes. Son souffle rauque, son visage me bouleverse.

Je me tape un prêtre. Après avoir lapé le sang noir d'un démon, qui a planté ses graines diaboliques en moi. Le neuvième niveau de l'enfer, je l'aurais amplement mérité.

Je sais que c'est mal. Mais je me suis enfoncée trop loin dans le péché. Je ne peux plus revenir en arrière. Et Gerald est de plus en plus passionné. Ses lèvres courent sur ma peau, sa langue trace un chemin brûlant sur moi. Ses doigts se sont refermés sur mes cheveux. Une poigne impérieuse, autoritaire, qui me subjugue complètement.

— J'ai envie de toi, Faith, chuchote-t-il. Je vais te faire passer le goût de Tamyan Niśven. Effacer son souvenir. Comme mon sperme a transformé ses embryons. Tu portes mes petits, maintenant. La prochaine insémination, je vais la déverser directement dans ton ventre.

Je me sens ramollir. Mais ces mots provoquent quelque chose en moi. Du désir, certes, mais aussi...

Du danger.

Pourquoi Gerald tient-t-il autant à faire de cette portée la sienne ?

Mais je n'ai pas le temps de réfléchir. Je suis embarquée. Il me pousse contre le lit, commence à me retirer mes vêtements. Je le laisse me déshabiller, prendre possession de mon corps. Je m'abandonne à la passion, au plaisir.

Je ne sais pas ce que je ressens. Un grand vide ? Une ébauche de sentiments érotico-amoureux ? Un respect immense pour ce destin brisé, le sacrifice qu'à fait cet homme pour l'humanité, et pour moi, maintenant ?

Il est prêt à tout risquer pour t'éviter la disgrâce de porter les rejetons démoniaques d'un pirate renégat qui a anéanti ton foyer et a réduit les tiens en esclavage. Lui, un homme qui s'est voué à Dieu.

Alors pourquoi je doute ? Et pourquoi je pense à Tamyan, ce monstre ignoble, ce criminel génocidaire qui s'efforce de faire plonger la galaxie dans le chaos ? Pourquoi je ne vois que son visage, ses yeux sombres, ses longs cheveux noirs qui se déversent sur moi ? Et pourquoi c'est son timbre rauque que j'entends, cette voix acérée comme une lame de couteau mais douce comme de la soie, murmurant à mes oreilles ?

Lle naa vanimë. Tu brilles comme une étoile.

— Non. Je peux pas faire ça.

J'ai lâché Gerald. Il me regarde, le souffle un peu court.

— Quoi ?

— Je peux pas te sacrifier. Ton vœu d'abstinence... je ne veux pas être celle qui t'en détourne. T'utiliser, comme les autres. Je peux pas.

Je me relève, alors qu'il reste immobile. La main serrée sur le tissu pour cacher ma poitrine, je zippe ma combinaison.

La pupille de Gerald n'est plus qu'un filament noir, braqué sur moi.

— Gerald ?

— Tu as raison, finit-il par dire.

— On fait une erreur. Une erreur qu'on risque de payer très cher, toi et moi. Tu m'as demandé si j'avais la foi... Je crois qu'il me reste suffisamment de morale pour ne pas te compromettre, Gerald. Nous sommes tous les deux aux prises de puissances qui nous dépassent. Il nous faut les combattre, de toutes nos forces.

Il acquiesce lentement.

Je ressens un urgence terrible à quitter cette pièce. Alors que, une minute auparavant, j'étais prête à tout pour coucher avec lui... Qu'est-ce qui s'est passé ?

Tamyan. Même maintenant, à des milliards de parsecs de moi, il me tient sous son emprise.

J'en hurlerais presque de dépit.

Quand je me serais débarrassée de ses maudits embryons, cette emprise disparaitra. J'en suis persuadée. Il me suffit d'attendre.

Et de continuer à faire croire à Gerald que j'utilise ce qu'il me donne. De toute façon, il n'a pas besoin de savoir. Je peux m'en remettre à lui pour tout ce qui concerne les ældiens et les choses de l'âme et de l'esprit, mais concernant celles du corps... je reste le seul maître à bord.

Je referme doucement la porte.

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