Chp 36 - Tamyan : le pire ennemi de notre race

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 Base militaire de la Nouvelle Arkonna, système de Solaris


La porte s'ouvre. Des humains en armure de guerre, collisionneurs en bandoulière. Certaines de ces armes d'apparence anodine sont redoutables : j'ai pu m'en rendre compte directement. Niveau technologie, les adannath n'ont pas chômé, pendant qu'on hibernait dans l'Autremer. Mais ce n'est qu'une question de temps. Si ce n'est pas moi, Lathelennil, Aeluin, Uriel ou même cet usurpateur de Nazhrac leur régleront leur compte. Peut-être même ce Brack'thal dont m'a parlé Ilvar, en Urdaban. Ils sont finis.

Un humain plus courageux que les autres se détache de leur petit groupe. Il ne porte même pas d'armure : ça doit être un guerrier qui veut se distinguer en accomplissant un haut fait. Je me lève, prêt à répondre à son défi. Quand je l'aurais collé au mur en deux morceaux, peut-être qu'ils arrêteront de fanfaronner comme des coquelets à la parade.

Calme, calme. C'était pas le but, au départ.

— Reculez ! Même attaché, il reste dangereux.

Une voix résonne.

— Veuillez vous rasseoir. Nous vous avons posé un collier à impulsion nucléaire. Si vous vous montrez menaçant, nous devrons en faire usage.

Un collier. Comme à un vulgaire aslith.

Comme ce que tu portais dans les arènes d'Ymmaril, au moment où tu faisais le bouffon du roi pour Fornost-Aran.

Cette réalisation me donne envie de hurler de rage. Mais ce n'est pas ça qui fera avancer la situation.

Je me rassois sur mes talons. Même comme ça, je reste plus grand qu'eux.

Le soldat sans armure, le seul qui a le visage découvert, s'avance vers moi. La tête basse, l'attitude humble, il fait un geste de salutation, puis s'assoit sur une chaise.

— Ne vous inquiétez pas. Tout va bien se passer.

Ça m'étonnerait. Ce soldat est jeune, et il pue la peur.

Ma thovannen. Man sad uduthel ?

Je jette un œil morne sur lui. Il parle l'ældarin... Son accent est épouvantable.

— Est-ce que vous comprenez ce que je dis ? tente-t-il en Commun. In adannathi. Cel ellon, mae ? Ma sad uduthel ?

Je suis tenté de lui répondre en dorśari. Mais il n'y a aucune chance pour qu'il parle cette langue.

— Relâchez-moi, finis-je par dire en langue humaine. Je suis venu sur l'invitation de l'Amiral Varma.

Les hommes échangent un regard surpris. Ils ne s'attendaient pas à ça.

— Vous parlez notre langue ? demande mon interlocuteur, ses yeux bleus ronds et bêtes.

— Oui.

— Bien... ça va être plus facile, se réjouit l'homme en frottant ses paumes. Je dois avouer que mon ældarin n'est pas excellent ! J'essaie d'apprendre, mais c'est difficile, sans professeur. Toutes ces déclinaisons... (Il rit brièvement, gêné.) Les sources sur le Crypterium sont déclassifiées, mais pas très claires !

Il est content. Et il me le montre, cet idiot.

— Vous êtes l'un des hommes d'Ar-waën Elaig Silivren ? enchaîne-t-il.

Je plisse les yeux. Il n'y a rien qui va dans cette phrase. « Homme », d'abord, puis la suggestion implicite que je suis au service du sidhe. Les humains sont donc incapables de discerner un prince d'un ædhel de basse caste ?

Regardez-moi. Ma grande taille, mon nez patricien, mes oreilles fines et pointues, mon profil racé, mes yeux sombres et effilés. La pâleur de ma peau, et la noirceur de ma crinière. Je suis un descendant direct du premier ædhel, le plus intelligent, le plus puissant et le plus beau. Et vous me comparez à un jeunot qui servait de joujou aux femelles d'Ælda... !

— Où est le général Varma ? Je dois le voir.

— L'Amirale n'est pas encore à Arkonna. Et on ne nous a donné aucune ordre en ce sens... Nous ne savions pas que vous arriveriez si tôt.

— « Si tôt » ?

— Votre maître nous a fait savoir, par l'intermédiaire de Rika Srsen, qu'il ne serait pas là avant au moins cent soixante-huit heures.

Je me penche en avant. Ma première impulsion était purement meurtrière, et ces hommes l'ont compris. Trois canons de leurs collisionneurs, ces armes énergétiques redoutables, se braquent sur moi. En face, celui qui m'interroge a reculé.

Réfléchis, Tamyan. Si tu arraches la tête de cet insolent, ils t'enfermeront. Et même si tu sens insulté, mieux vaut leur laisser croire certaines choses. Y compris que tu as un maître, et qu'il s'agit de ce sidhe d'Æriban, qu'ils considèrent manifestement comme leur allié.

Je me renfonce dans mon fauteuil.

— Vous avez peur de moi, observé-je.

— Un peu, oui, admet l'homme sur le siège en face.

Il est honnête. Un bon point.

— Je ne vais rien vous faire. Je ne faisais que changer de position. J'ai le droit de bouger, non ? Ça fait des heures que je suis assis.

Il rit nerveusement.

— Eh bien, oui, je suppose... Excusez-nous. Jamais nous n'avons eu à faire à quelqu'un de votre espèce. C'est la première fois... et avec les unseelie qui attaquent nos colonies, avouez qu'il y a de quoi s'inquiéter.

— Les unseelie ?

— Les ylfes noirs. Les méchants, avec leurs vaisseaux et leurs armures noires. J'ai cru comprendre qu'ils étaient vos ennemis...

Les « ylfes noirs ». Les « unseelie », ou « non bénis » dans une ancienne langue humaine... Ce serait drôle, si ce n'était pas aussi insultant.

— Je ne sais pas si votre commandant vous l'a dit, mais nous avons besoin de son aide contre eux et leurs armées de monstres orcanides. Nous sommes également en proie à un conflit interne, avec des rebelles séparatistes qui se rallient à la cause de ces ylfes noirs. Ils veulent renverser la République et créer un maximum de chaos... Pour l'instant, nous n'avons pas réussi à parlementer avec eux : ils nous renvoient les têtes suppliciées de nos émissaires, qu'ils soient humains ou artificiels. Mais nous pensons qu'ils écouteront un congénère : il parait qu'Ar-waën Elaig Silivren jouit d'une certaine considération, chez eux.

— Qu'est-ce que vous voulez leur dire, à ces unseelie ? demandé-je, la tête penchée sur le côté.

Je suis curieux de le savoir. Ça peut être une offre intéressante.

— Déjà, qu'ils mettent fin à leurs raids meurtriers. L'espace est vaste. Ils peuvent s'installer ailleurs que sur nos colonies.

— Ce sont peut-être vos compatriotes qui les intéressent, souris-je.

— C'est ce qu'on a compris, répond gravement mon interlocuteur. Ils capturent les femmes pour se reproduire avec. Nous sommes au courant des problèmes démographiques que vous rencontrez... Et certains, parmi les nôtres, trouvent l'idée d'intégrer votre espèce à l'Holos intéressante. Une partie de l'opinion publique commence à se demander s'il ne serait pas plus profitable de mettre en place un programme d'hybridation humano-ældienne, avec des volontaires. L'Amirale en parlera sûrement à votre commandant. Si les unseelie acceptent le cessez-le-feu et s'engagent à traiter dignement ces volontaires, cela pourra se faire. D'autant plus qu'on a cru comprendre qu'il y a certains conflits internes chez eux aussi, des luttes de pouvoir... Il y a ce chef de guerre assoiffé de sang, le pirate qu'on appelle Damian Nishven, qui s'est rebellé contre leur empereur. Nous sommes prêts à aider les unseelie contre lui s'ils acceptent de parlementer et de signer le traité. C'est l'une des clauses qui seront débattues avec votre commandant. Quand doit-il arriver, déjà ?

Entre le rebelle « Damian Nishven » et le mot « empereur » pour qualifier Aran, c'est un beau ramassis de semi-vérités auquel mes pauvres oreilles sont exposées. Mais je le laisse dire. J'ai déjà beaucoup de chance qu'il n'ait jamais vu un « unseelie » de sa vie, et ne m'ait pas reconnu comme le pire ennemi de leur espèce.

Mais surtout... Traiter dignement les humains ? Comment expliquer à cet homme né la veille que nos deux espèces cohabitent depuis des centaine de millénaires, et que le rapport a toujours été inégal ? En échange d'une vie plus longue, du confort et de la « magie », les humains acceptaient de nous servir. Le jour où ils ont refusé d'honorer cet accord, nous sommes partis. Et nous revenons aujourd'hui pour nous servir à nouveau, récupérer la place qui est la nôtre. Soit ils plient, soit ils meurent. C'est aussi simple que ça.

Mais je vais laisser à Silivren le soin de leur expliquer ces subtilités.


*


Pour un prisonnier, je suis bien traité. L'homme qui m'a parlé – celui qui apprend l'ældarin -, m'a demandé ce qu'il me fallait pour être « confortable ».

Du gwidth, des aslith à saigner, de l'ayesh pour calmer la rage que me provoquent les fièvres. Et une arme. Le perædhel, Faël et Mila constitueront un beau bonus.

— Je sais que vous êtes carnivores, et n'aimez pas trop la lumière directe, ni les matières artificielles... cette cellule n'est sans doute pas adaptée pour vous, mais je vais vous faire amener de la nourriture qui vous agrée. Vous avez froid, ou chaud ?

Je le regarde en silence. Un troufion arrive avec un plateau, sur lequel je distingue de la viande crue coupée en cubes, dans un grand saladier.

— Ça ira ? Je sais que c'est mal présenté...

Où cet homme a-t-il puisé ces informations ? Il fait des efforts, en tout cas. D'un signe de la tête, j'accepte son offrande.

— Est-ce que vous seriez d'accord pour qu'on vienne s'entretenir avec vous, vous enregistrer pendant que vous parlez votre langue, et vous poser des questions sur votre culture ?

De nouveau, j'acquiesce. La situation est amusante, bien qu'un poil embarrassante. Ils vont m'interroger sur la culture d'Ælda, celle de leur allié Silivren. Un endroit où je n'ai jamais mis les pieds. Mais si je le leur dis, je serais considéré comme un ennemi.

Bah. T'as qu'à leur mentir. Par omission, si tu n'es pas capable de le faire frontalement.

Pour un prince de la Cité Noire, je suis un piètre menteur.


*


— Bien. Commençons, si vous le voulez bien.

Le type est revenu, accompagné par d'autres. Que des hommes. Cette fois, ce sont eux qui parlent. Lui se tient un peu en retrait. Le nouveau parle mieux l'ældarin, mais avec un air suffisant qui m'irrite tout de suite.

Ma thovanenn, dit-il en posant sa main sur son cœur.

Kubrugath, lui réponds-je entre mes dents, en imitant son mouvement.

Les humains se regardent.

— Qu'est-ce que cela veut dire ? demande celui qui me parle. C'est la première fois que j'entends ce mot.

Son expression frustrée me réjouit. Il est furieux de ne pas connaître ce terme.

— J'ai juste répondu à votre salutation, avec le dialecte de ma région.

— Ah, je vois. Ce n'est pas la haute langue des Cours, je le savais bien. Où se trouvait votre région ?

— Un obscur coin de montagne. Pas intéressant pour vous.

J'essaie de faire des phrases simples, compréhensibles. D'autant plus qu'ils sont en train de m'enregistrer, avec mon accent dorśari, « à couper au couteau », selon ce brave Rizhen.

— Vous n'êtes donc pas originaire d'Ælda ?

— Non.

— Et Æriban ?

— Une planète. Un temple. Dans une immense forêt.

— C'est de là qu'est originaire votre commandant, si j'ai bien compris.

Je manque de lui répondre par la négative. Puis je me rappelle que pour eux, Ar-waën Elaig Silivren, le seul ældien qu'il connaissent, est un « sidhe d'Æriban ».

— Sur Æriban se trouvait un célèbre temple dédié à Naeheicnë, le sældar de la guerre. Ar-waën Elaig Silivren y servait.

— Naeheicnë ? Votre dieu ?

— Nous n'avons pas de dieu. Sældar, ça veut dire « fondateur, premier ». Un grand ancêtre.

— Un grand ancêtre ?

— Un membre des légions originelles.

— Vos premières armées, sur Ælda ?

— Non. Avant Ælda.

Il fronce les sourcils. Comme il ne comprend pas, je commence à décrocher, à me désintéresser de cette conversation à sens unique. Autant expliquer à un ver de terre comment construire un vaisseau spatial.

— Ælda était une planète, non ? Celle dont vous êtes originaire.

Je reporte mon attention sur lui.

— Où est le général Varma ? Je devais le voir.

— Répondez d'abord à nos questions. Pourquoi dites-vous « avant Ælda » ?

— Notre espèce n'est pas originaire d'Ælda. Ælda est une planète que nous avons terraformée et occupée, comme Æriban, Ærung et Ælba, par exemple.

— Ælba ?

— La Terre.

Je me rends bien compte qu'il est perdu. Inutile de lui faire un cours, il ne comprendrait pas. Mes griffes tapotent la table.

— Bon... Il faut que vois votre Amiral au plus vite. Où est-il ?

— L'Amirale ne peut pas vous recevoir pour l'instant. Le rendez-vous avec votre commandant doit avoir lieu dans deux jours : son navire ne sera ici que demain. En attendant, vous restez notre invité. Quel est votre nom ?

Le premier interprète – celui qui était si respectueux -, intervient.

— C'est une grave entorse à l'étiquette que de forcer un ældien à révéler son nom, murmure-t-il. C'est une forme d'intimité, pour eux. Les noms ont du pouvoir.

Je les regarde débattre, un petit sourire sur les lèvres. L'autre n'est pas content. Heureusement, grâce au premier, j'ai une bonne couverture.

— Je m'appelle Sig Hovrat, m'apprend-t-il. Je travaille en tant que négociateur pour le Bureau d'Administration.

Ce n'est donc pas un militaire.

L'autre refuse de se présenter. Mais il m'a fourni de précieuses informations.

Encore une nuit à profiter de leur agréable hospitalité. Et demain, tu t'enfuis.

Après m'avoir assommé de questions sur Ælda – pour certaines, j'ai répondu n'importe quoi -, on me raccompagne à ma cellule. Hovrat reste un peu plus longtemps, pour s'assurer, encore une fois, que je bien installé.

— Tout va bien ? Besoin de rien ?

— Ce collier me fait mal, grincé-je, assis sur ma couchette. Est-ce qu'il y a du fer pur et non traité, dedans ?

— Euh, oui, je crois...

— C'est bien ce qu'il me semblait. Nous y sommes allergiques.

Horvat a l'air embarrassé.

— Oh ! Je l'ignorais. Qu'est-ce que cela vous provoque ?

— Je vais peler, et perdre ma peau au niveau du cou, lui dis-je.

L'interprète me regarde d'un air coupable. Je lui jette un petit regard de côté, juste ce qu'il faut de pathétique. On parle beaucoup du luith, des dwol d'envoûtement, des geis. Mais en réalité, il suffit de très peu de chose pour charmer les humains. Et celui-là est particulièrement réceptif.

Il se tourne vers la porte.

— Soldat, détachez son collier.

Le troufion lui jette un regard paniqué.

— Mais...

— C'est un ordre.

Le soldat s'approche avec réticence. Je m'efforce d'avoir l'air inoffensif. Mais l'odeur de sa sueur chargée de peur me frétille les narines. Je sens mes crocs glisser hors de leur gaine, prêts à transpercer la jugulaire de cet appétissant bout de viande qui vient se dandiner devant mon nez.

Le collier s'ouvre avec un petit bruit électronique. Le type bat aussitôt en retraite.

— Voilà, j'espère que ça ira mieux que ça. Je vous souhaite une bonne nuit.

— De même.

Au moment de refermer la porte, il s'arrête. Mes oreilles se redressent, en alerte. A-t-il flairé quelque chose ?

— Au fait... l'Amirale Varma est une femme, m'apprend Horvat avec un sourire, avant de refermer la porte.

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