Chp 39 - Tamyan : le général ældien

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Base militaire de la Nouvelle Arkonna, système de Solaris


— Tu as bien grandi, Tamyan, fils d'Uhran. Mon cher neveu.

Je relève les yeux sur lui. C'est la première fois qu'Aran me convoque. La dernière fois que je l'ai vu, j'étais encore un hënnel. Il me toise, immense et redoutable dans son armure noire et acérée, sa masse de guerre, symbole de son pouvoir, posée entre ses genoux. À travers la visière de son heaume, je distingue la lueur rougeâtre de ses yeux cruels.

— Je ne pensais pas que tu irais aussi loin. Mais le sang de ton père est fort. Celui de la lignée Niśven, qui jamais, ne ploie le genou.

Les longues serres du tyran caressent doucement l'un des têtes de Wuraith, son wyrm gigantesque, lequel dort dans la fosse à ses pieds. Le monstre ouvre un œil doucement, faisceau de lumière rouge entre les paupières noires. Puis il le referme.

— Allez quérir Dame Nascara, ordonne alors Aran. Qu'elle constate à quel point son fils est devenu un bel ellon.

Ma mère. Elle est donc encore en vie... Lorsque j'entends son pas familier résonner sur les dalles, mon cœur bondit d'espoir.

Tout n'est pas perdu.

— Regarde bien-aimée, joyau noir de mes concubines, annonce Aran, qui s'est levé de son trône pour l'accueillir. Ton fils. N'est-il pas le portrait craché de mon défunt cousin ?

Mère pose sa main délicate dans le gantelet hérissé du meurtrier de mon père. Celui qu'il a assassiné. À qui il a volé l'amour de sa vie.

Je cherche à verrouiller mon regard sur celui de ma mère. Cela fait tellement de temps que je ne l'ai pas vue... une éternité. Mais elle détourne le visage.

Elle ne veut pas me regarder.

Aran saisit son menton délicat entre ses doigts bardés d'iridium, la forçant à me faire face.

— Regarde-le, chuinte-t-il, menaçant. Dis-moi ce que tu vois.

Lentement, ma mère glisse ses yeux obsidienne sur moi. Je la vois battre des cils, et lutter pour empêcher sa bouche de trembler.

— Je vois... Uhran.

— Et à qui Uhran ressemblait tant ?

— À toi, Ô Ultime Incarnation des Ténèbres.

Aran la relâche. Elle détourne aussitôt la tête, mais ses yeux reviennent sur moi, une seule fois.

— Amenez-moi le plastron du traitre, lâche Aran nonchalamment.

L'armure de mon père. Celle dans laquelle il l'a fait brûler vif... Il n'est resté que ce plastron en pure mithrine, complètement noirci par le feudragon. Mais je distingue encore le motif des vagues, censées représenter les brumes de l'Autremer, celles qui nous cachent Tyrn-ann-nagh.

— Gûsharatulu, murmure-t-il, la main sur la huitième tête de son wyrm, qui s'élève au-dessus du trône comme un serpent. Brûle !

Une chaleur et une lumière intense illuminent la salle, me forçant à fermer les yeux. Lorsque je les rouvre, je constate que le plastron martelé irradie de rouge.

— Montre-moi comme tu aimais ton père, m'ordonne froidement mon oncle.

Je relève le regard sur lui, incrédule. Je sais que mon père était un usurpateur qui a tenté de le renverser, et qu'il a dû exécuter : d'ailleurs, je m'en souviens comme si c'était hier. Mais de là à penser qu'Aran s'en prendrait personnellement à moi... n'ai-je pas suffisamment payé ?

— Oncle, je combats pour ta gloire toutes les nuits, inlassablement, lui rappelé-je. Je hais le traître de toutes mes forces !

— Tu ne peux pas me servir en ayant ce visage, murmure Aran. Si tu m'aimes vraiment, si tu me considères comme ton nouveau père... alors prouve-le moi.

Je fronce les sourcils.

— Comment ?

— Pose ta tête sur le plastron d'Uhran.

Je baisse les yeux sur le morceau d'armure rouge. C'est du mithrine, amené à la fusion par le feu d'un wyrm. Aussi chaud que le cœur d'un ædhel porté à la même température.

Ce cœur que je n'ai pas réussi à saisir, enfant, quand Aran me le demandait.

« Tu veux sauver ton père ? Alors ramasse son argonath. Si tu ne le fais pas, il sera perdu pour toujours, et ne pourra jamais se réincarner. »

Je relève les yeux sur Aran. Des yeux dans lesquels j'ai concentré toute ma haine.

— Pourquoi ? Pourquoi t'acharnes-tu contre ma famille ?

Dans ma vision périphérique, je vois les silhouettes sombres de la Cour d'Ombre tressaillir.

Un défi... oserait-il ? Voilà ce qu'ils murmurent. Mais ce n'est même pas un défi. Je n'ai fait que dire la vérité.

La voix de Fornost-Aran tombe comme un couperet.

— Fais-le. Et j'arrêterai de m'acharner contre ta famille. Si tu me prouves ainsi ta fidélité devant toute ma Cour, je te laisserai quitter l'arène, Tamyan. Peut-être même que tu auras l'honneur de mener mon ost sur le champ de bataille, comme le font tes loyaux cousins.

Je n'ai pas le choix. Je m'agenouille devant le plastron.

À sa manière cruelle, il me donne encore une chance. À moi de la saisir.

— Attention... si tu pousses un seul cri, je demande à Wuraith de te rôtir en entier. Mes généraux doivent être capables d'endurer la douleur, autant que de la donner.

Autour de nous, le temps s'est arrêté. La Cité Noire retient son souffle, suspendue à celui du Haut Roi, celui qui l'a créée et la domine.

Lentement, je pose ma joue sur le métal.

La douleur est indescriptible. Presque une épiphanie. Elle fissure mon âme, la refaçonnant à jamais. Mais j'accueille cette brûlure avec tout ce que mon cœur contient de férocité. Je m'y abandonne comme si c'était du doux velours, alors que ma chair fond et grésille. Le feu sacré du wyrm m'adoube, sanctifie ma haine. Je sais que si je survis, je ne serais plus le même.

Ne pas hurler. Je peux le faire intérieurement. Je serre les dents jusqu'à ce qu'elles s'enfoncent dans ma lèvre inférieure. Ma gorge est si contractée que je sens mes cordes vocales se rompre une à une, comme des cordes de clairśeach trop tendues.

À travers le hurlement du silence, j'entends la voix profonde de Fornost-Aran, mielleuse.

— Tu ne me supplies pas d'épargner ton fils, Nascara ? L'os de sa pommette commence déjà à noircir. Si je le laisse plus longtemps encore, il perdra son œil, puis son cerveau sera mis à nu.

— Ce n'est plus mon fils, mais celui d'un traître. Mieux vaut qu'il meure, Obscur. Tue-le.

De toutes les trahisons, c'est la pire. Savoir qu'elle m'a rejeté. Rien que pour ça, je veux vivre. Planter ma dague dans son cœur noir, à elle qui s'est vouée à l'assassin de celui qu'elle était censée aimer jusqu'à la mort. Les tuer tous les deux, Aran et elle. Imaginer ce que je vais leur faire me permet de supporter plus longtemps.

Alae, que Narda ait pitié... L'ordalie est interminable. L'odeur de grillé qui s'élève menace de me faire tourner de l'œil. Mais je ne cède pas. Je ne dois pas céder.

— Nau-ashtulu ! Ça suffit.

C'est la poigne d'Aran lui-même qui me décolle de la plaque en fusion. J'y laisse une bonne partie de ma joue droite.

Je m'écroule à ses pieds, sans force. Je ne sens plus mes jambes. Toutes mes sensations sont concentrées dans le visage.

La souffrance est un cadeau, une alliée. Désormais, chaque fois que j'aurais mal, je me rappellerai à qui je le dois.

Les griffes de mon bourreau caressent mes cheveux, presque tendrement.

— Le plus beau combattant de mes arènes... C'est fini, maintenant. Tu es libre, Tamyan.


*


La veille prend fin. J'ouvre lentement les yeux, la mâchoire serrée. Le garde vient de quitter son poste. Je l'ai entendu au bruit de ses bottes, derrière la porte. En silence, je me lève de la couchette où j'étais assis.

C'est alors que la porte s'ouvre.

Je me doutais qu'il reviendrait. Les humains sont tellement prévisibles.

— J'espère que vous vous êtes bien reposé. Je vous ai apporté un peu de...

Ma main attrape sa gorge. La bouteille d'eau qu'il tenait tombe : sans lâcher ma proie, je la rattrape avant qu'elle ne touche le sol.

— Pas un bruit. Si tu émets le moindre petit son, je t'ouvre du larynx jusqu'aux boules, le prévins-je, la griffe de mon index sur sa jugulaire.

Mes ongles n'ont pas été trempés dans l'iridium. Mais cela reste des armes redoutables, pour un fragile humain. Lui, il n'en porte aucune.

Voilà ce que ça amène de donner sa confiance aveuglément.

— Ouvre la porte. Et guide moi hors du complexe.

Horvat s'exécute en silence. Je sais qu'il n'y a personne dans les couloirs pour l'instant, et qu'il regrette déjà d'avoir donné une permission à tout le monde. Mais ça ne va pas durer : ils vont revenir. Et il y a fort à parier qu'ils préfèreront sacrifier l'un des leurs plutôt que de laisser leur ennemi s'échapper. Il faut que je sorte de ce complexe le plus vite possible.

— Conduits-moi au port, ordonné-je à mon otage. Tu as intérêt à ce que ça se fasse sans incident, si tu veux vivre !

Il me guide dans les couloirs, collé contre moi. Son odeur de sueur et de peur, conjugué à ma faim dévorante – les quelques petits cubes de viande synthétique qu'ils m'ont donnés n'a pas suffi à me nourrir – me fait saliver comme devant un festin. J'ai la chance qu'il soit très peu modifié.

Je lui mangerai le cœur et le foie une fois arrivé au port, décidé-je.

Avec la chair des cuisses et des fesses, ce sont les morceaux que je préfère. Mais toute la partie inférieure de son corps est artificielle. Je vais donc de voir me contenter de ces deux organes.

Soudain, mon oreille tressaille. Quelqu'un vient vers nous.

— Aie l'air naturel, grincé-je dans l'oreille d'Horvat. Il me faudra moins d'un battement de cil pour te briser la nuque.

Un humain déboule au coin du couloir, une tasse contenant un liquide odorant et une tablette à la main. Il relève sur nous un regard surpris.

— Tiens, Horvat ! Que...

Ses yeux viennent de tomber sur moi.

— Je conduis cet invité ældien aux négociations, explique-t-il.

Il ment merveilleusement bien. Mieux qu'il parle l'ældarin, en tout cas.

— Ah ! Eh bien... L'Amirale vient d'arriver. Elle est en train de passer les troupes en revue... Avec le général ældien.

Il lève un regard rapide vers moi. Je tente un sourire bref : il se détourne.

— Parfait. On se voit après la réception de l'Amirale !

— Tu vas pouvoir mettre à profit tes compétences en langue exogène, tente l'autre en souriant. Quoique je vois que c'est déjà le cas... !

— Notre invité du jour parle très bien le Commun. Et malheureusement, ce n'est pas moi qu'ils ont appelé.

— Arf, merde... credi. Une autre fois, peut-être ?

Leur babillage commence à m'agacer. Je donne une bourrade discrète à Horvat, pour qu'il avance. Un vrai carcadann rétif.

Ne t'attarde pas, lui susurré-je en ældarin.

Il obéit et marche plus vite. L'autre a déjà disparu dans le couloir.

— J'étais sincère quand j'ai dit ça, murmure Horvat, la gorge décoincée par la rencontre avec son congénère. Vous parlez très bien notre langue, presque sans accent ! Où l'avez-vous appris ?

— Mon cousin Lathelennil m'a donné des cours. C'est un passionné de culture humaine.

— Votre cousin ? C'est vrai ? Cela existe, des passionnés de culture humaine, chez vous ?

Oui, ça existe. Il existe aussi des cercles gastronomiques, qui se réunissent pour discuter des mérites d'une bonne viande ou de tel cru sanguin humain. Et des mâles qui deviennent fous de leurs esclaves sexuelles, comme Rizhen.

— J'aimerais tellement en savoir plus sur votre culture... continue Horvat. C'est si mystérieux !

— Ar-waën Elaig Silivren n'est pas notre général, grogné-je. On va commencer par là.

— Mais alors... qui commande votre troupes ? s'étonne Horvat, trop surpris par l'info pour avoir peur.

— C'est moi. J'étais le général en chef du plus puissant royaume ældien... du moins, avant que Nazhrac ne se mutine ! Ce fils d'esclave, ce traitre au sang blanc. Lorsque je l'aurais retrouvé, je l'écorcherai et l'attacherai à la proue de mon cair. Ses hurlements serviront de cor de guerre.

— Nazhrac ? hésite Horvat, perplexe.

— Mon ancien lieutenant, un lâche qui n'a même pas osé m'affronter en face. Un mort en sursis. Avance, ou je te fais subir le même sort !


*


Encore des couloirs, des escaliers. Des ascenseurs. Ces constructions adannathi n'ont pas de fin, tout comme leur mauvais goût. Tout est laid, gris, sans la moindre décoration. Un bout de couloir monumental où un trophée aurait du bel effet : une peau tannée et gravée au glyphe d'un conquérant, la tête momifiée et laquée d'or d'un général prestigieux ou encore une lampe faite des os d'un gros animal spatial. Mais non. Le vide, et l'ennui. Et ça sent les produits chimique, les matières ultra-transformées. Une véritable punition, de devoir vivre là-dedans.

— On y est, souffle Horvat au terme d'une interminable descente en monte-charge. Le dock est juste derrière.

— C'est là qu'est amarré le navire de votre Amirale ?

Il hoche la tête.

— Oui. Mais elle ne doit pas y être. Girth a dit qu'elle était en train de passer les troupes en revue...

— Et Ar-waën Elaig Silivren ? Conduis-moi à lui.

— Je ne peux pas, répondit Horvat en secouant la tête. Je n'ai pas reçu d'accréditation... Ils l'ont donnée à mon collègue, qui faisait preuve d'une meilleure maîtrise de votre langue que moi.

Je le fixe en silence, dépité.

Rhach. Je n'ai pas pris le bon otage.

Bon. Tant pis. Je vais me tenir en embuscade dans le coin, près à réagir. Le problème, c'est qu'ils m'ont retiré ma cape de camouflage.

— Comment un ældien pourrait se dissimuler, ici ?

Horvat hausse les épaules.

— Probablement en subtilisant une armure de légionnaire. Ce sont les seuls qui ont la même taille que vous, hormis les hybrides de combat.

— Les hybrides de combat ? demandé-je en plissant les yeux.

— Des bêtes conçues à partir de souches exogènes pour les jeux sportifs. Certaines ont un peu la même morphologie que vous, en plus épais.

Des orcs. Les humains ont recréé des orcs. Cela devrait m'amuser, mais en fait, ça me met en rage.

Depuis quand les adannath se permettent-ils de trafiquer avec notre héritage ?

Allez. Tu en as assez appris. Il est temps de dire au revoir à ton nouvel ami.

Je lui pose une main sur l'épaule, prêt à lui choper la nuque.

— C'est ici qu'on se sépare, mellón. Et comme tu t'es montré d'une grande aide, j'ai décidé de te récompenser en te donnant mon nom.

Horvat me regarde, les yeux agrandis.

Man im elië ?

Il fait de jolis efforts. Je lui souris.

Im Tamyan Niśven, ad Dorśa.

— Tamyan Niśven... murmure-t-il. Le « Boucher de New Eden »... !

Sa remarque me frappe en plein cœur. Avant, j'aurais été fier de ce titre. Mais New Eden était le foyer de Faël.

Un foyer qui l'a maltraitée, méprisée, incapable de la voir à sa juste valeur. Elle mérite un prince ædhel qui lui rendra tous les honneurs lui étant dus, et dont elle sera le plus beau joyau, la plus précieuse possession. Moi, je lui construirai un palais qui s'élèvera dans les neiges éternelles de la chaîne d'Anduil, une tour au pied de laquelle mille esclaves chanteront chaque nuit l'amour que je lui porte.

— Lui-même, admets-je alors.

Horvat sprinte vers la sortie. Je le rattrape par le collet.

Fini de jouer, maintenant.

— Tu ne souffriras pas, lui promets-je. Je vais t'étourdir avant.

— M'étourdir ? répète-t-il, plus gris qu'un mort. Avant quoi ?

Mes crocs glissent hors de leur gaine de chair.

Juste lui prendre un peu de sang, de façon à ce qu'il perde connaissance. Ainsi, ses organes seront encore chauds, quand je plongerai mes dents dedans.

Mais, comme avec Faël sur Night, je suis incapable de le tuer. Son foie ne me fait plus envie. Quand je vois son visage, vert de peur...

S'il dit « pitié », je le tue.

Mais il ne m'implore pas. Il se contente de me regarder, muet, les yeux exorbités.

Je le lâche.

— Disparais. Et la prochaine fois, apprends le dorśari. Je t'assure qu'avec ça, tu doubleras ton concurrent. Parce que c'est moi qui vais conquérir la Voie. Moi, Tamyan Niśven. Retiens bien ce nom !

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