Interlude 6 : première rencontre

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C'était la première fois que Priyanca Varma allait se retrouver seule avec lui. Ar-waën Elaig Silivren, probablement la créature la plus dangereuse à arpenter la galaxie actuellement. L'As Sidhe d'Æriban... un guerrier d'élite âgé de près de quatorze mille ans.

En franchissant les marches gelées menant à l'habitacle isolé, elle ressentait encore plus de nervosité qu'avant de prendre le commandement de son super-porteur stellaire. La galaxie avait besoin de son aide, d'une solution. La République comptait trop d'ennemis pour se permettre de refuser la main tendue par le plus ancien allié de l'humanité... et l'Amirale avait un plan dont elle s'était bien gardée de révéler les détails à son état-major.

— Amirale, l'organisme exomorphe est prêt à vous recevoir, la prévint son aide de camp d'une voix atone. Il attend dans l'habitacle de sécurité renforcée.

Varma haussa un sourcil. Le manque de bon sens du soldat la contraria.

— Vous l'avez fait attendre dans le parloir, comme un vulgaire prisonnier ?

— Le SVGARD l'identifie comme terroriste, Amirale, hésita le troufion. Et comme on vient d'avoir un prisonnier qui vient de s'échapper...

— Quel prisonnier ?

— J'en sais pas plus, un autre ældien... Il disait que vous l'aviez invité.

Un autre ældien. Varma rangea l'information dans sa tête pour plus tard.

— Cet exomorphe est un hôte de marque, répliqua sèchement Varma. Il a parcouru des milliards d'unités astronomiques pour venir ici, sur mon appel. J'entends qu'il soit traité avec plus de déférence !

— Affirmatif, Amirale. Cela ne se reproduira plus.

— Faites-nous apporter de quoi nous sustenter. Et ouvrez cette porte.

L'aide de camp se hâta d'obtempérer. Varma surprit le regard furtif qu'il jeta au fond de la pièce sombre : pour ne pas incommoder leur invité, qui n'appréciait guère la pleine lumière, l'éclairage était déconnecté.

Varma entra dans l'habitacle en s'efforçant de ne pas trahir la moindre hésitation. Ses hommes l'observaient. Lorsqu'elle était seule, c'était sa conscience qui le faisait.

— Fermez la porte, ordonna-t-elle de sa voix métallique.

Le sas chuinta derrière elle. Un lumignon rouge pulsa doucement, confirmant que la pièce était désormais verrouillée. Varma jeta un œil sur son utilitaire : Isolation totale confirmée.

Enfin, elle pouvait se permettre de se détendre un peu.

— Ren ? Vous êtes-là ?

Trois éclats de mercure liquide s'allumèrent dans le noir.

— Je suis là, Amirale, dit-il de sa voix coulante.

Cette voix était si extraterrestre : infusée du feu des astres errants et du froid glacial du néant. Pourtant, elle exerçait à ses oreilles un étrange effet apaisant.

Varma régla ses capteurs photo-thermiques pour avoir une image plus précise de son invité.

L'ældien se tenait en face d'elle, assis sur l'unique élément de mobilier du cube dans lequel elle l'avait convié. Sa peau sombre luisait faiblement dans l'obscurité, comme recouverte d'un glacis bleuté. Varma le trouva somptueux.

— Vous dormiez ? s'enquit-elle, un peu déçue.

— Je rêvais.

Oui. Évidemment. Il méditait. À quoi pouvait-elle s'attendre d'autre, de la part de cette créature ultime ?

— Vous m'avez demandé une solution pour vos problème tactiques, reprit-il. J'y réfléchis depuis hier. J'ai plusieurs stratégies à vous proposer.

Varma se força à sourire.

— C'est très aimable de votre part, Ren. Puis-je vous appeler ainsi, Ren ?

— Vous le pouvez.

— Alors appelez-moi Priyanca, lui octroya-t-elle en retour, étonnée de sa propre audace.

— Priyanca.

L'ældien fit rouler le nom dans sa bouche comme un bonbon. De métallique, son approbation s'était faite ronronnante, presque douce. L'Amirale ne pouvait qu'admirer la virtuosité avec laquelle il avait acquis leur méthode de communication. Que de progrès accomplis, depuis leur premier contact !

— Nous en parlerons, fit-elle d'un ton maternel. Mais j'ai tant de questions à vous poser... Sur votre monde, votre civilisation. Savez-vous que vous êtes le premier ældien avec lequel nous traitons depuis des siècles ?

— Pourtant, mon espèce connaît bien la vôtre, observa Ren, son visage énigmatique légèrement penché sur le côté.

C'était dur de lire ses expressions. En fait, il n'en affichait aucune. Son faciès ressemblait à un masque si délicat et d'une symétrie si absolue que ça en devenait effrayant.

— Pour commencer, osa-t-elle, j'aimerais voir à quoi vous ressemblez sous cette armure. Pensez-vous m'octroyer ce privilège ?

Un long silence suivit sa proposition.

— D'accord, céda-t-il enfin. La prochaine fois que je viendrais à vous, je porterai des vêtements humains.

Varma sentit une vague d'excitation la gagner. La première manche était jouée.


*


Ren revint le lendemain en combinaison de naute républicain, comme il l'avait promis. Cette fois, Varma avait fait préparer la pièce : la lumière était tamisée et la température montée au maximum du supportable. Pour recréer ce qu'elle pensait être le biotope ultari, l'Amirale avait ordonné qu'on transforme le glacial habitacle en jungle luxuriante, dont les pourpres du feuillage gavé de rétinal et les quartz bioluminescents contrastaient magnifiquement avec le panorama glacé du satellite en arrière-plan. Elle pensait que de telles conditions pouvaient pousser l'ældien à se détendre, à accepter plus facilement ce qu'elle lui proposerait.

Comme la veille, Varma avait fait venir Ren avant elle. Les plus grands stratèges antiques, de Sun Tzu à Clausewitz en passant par Musashi, Rommel et Toukhatchevsky, avaient soulignés l'importance de maîtriser le temps et l'espace pour remporter un combat. Elle le fit donc attendre longtemps, sans savoir que les armes qu'elle fourbissait n'étaient pas celles de la guerre.

Lorsqu'elle arriva enfin, Ren ne parut ni irrité ni impatient. L'organe S² des ældiens, en déréglant les transmissions, l'avait empêchée de savoir ce qu'il avait fait en l'attendant, mais elle en eut une petite idée en le trouvant absorbé dans la contemplation de la végétation.

— Est-ce que cela vous rappelle votre planète perdue ? demanda Varma.

L'ældien se tourna vers elle. L'Amirale eut un choc en découvrant son visage : c'était, à peu de choses près, le même que celui du masque. Un visage aux traits de statue, d'une grande beauté. Deux yeux miroitants se posèrent sur elle, avec ce qu'elle prit pour de l'amabilité.

— Non. La végétation sur ma planète ne ressemblait pas à cela. Mais ce que vous avez configuré me plaît beaucoup.

Ah, nous y voilà, se réjouit Varma. Les configurations.

— Justement, Ren, commença-t-elle en s'approchant. Je m'interrogeais sur ces fameuses configurations...

— À l'époque de notre rayonnement, nous les utilisions pour terraformer un environnement, en effet, confirma-t-il. Pourquoi ? Voulez-vous que je configure quelque chose pour vous, sur Europa ?

Varma secoua la tête, sans parvenir à dissimuler son agacement. Ren avait quelque chose de naïf qui pouvait passer pour irrésistible, venant d'un organisme aussi puissant, mais l'agaçait tout autant.

— Pouvez-vous conférer cette capacité aux humains, par un moyen ou un autre ? attaqua-t-elle tout de go.

Varma sentit que l'objectif, en face, s'éloignait. L'ældien lui avait renvoyé une vague froide et dure.

— Pourquoi ? asséna-t-il encore. Les humains ne sont pas faits pour supporter les transformations moléculaires que supposent les configurations. Vous n'avez pas le même cœur que nous.

— Rika Srsen... Elle supporte bien les contacts avec vous.

L'exomorphe garda le silence.

— Des contacts d'ordre sexuel, précisa l'Amirale.

Cette fois, l'ældien posa son regard lactescent sur elle. En dépit de l'absence de pupilles visibles, Varma sentit ces yeux étranges la transpercer.

— Comment ceux de votre espèce se reproduisent-ils ? continua-t-elle d'un ton détaché. Je me le suis toujours demandé.

Un lent sourire – si artificiel qu'il avait été, de toute évidence, travaillé spécialement pour la communication avec les humains – étira le visage triangulaire de l'ældien.

— Vous vous posez de drôles de questions, Amirale, pour une soldate ayant transformé son corps en machine de guerre.

Varma savait ce que les ældiens pensaient des modifications. D'après les rapports, ils n'enlevaient que les non-modifiés. Sur Padma et New Eden, ils avaient tué les autres.

— Mon corps n'est pas cybernétique à cent pour cent, crut-elle lui apprendre. J'ai gardé certaines pièces d'origine.

— Vraiment ?

En sentant le ton inquisiteur, étonnamment sirupeux de la question, Varma sentit le besoin de frotter son cou pour cacher sa nervosité.

— Je ne capte aucune odeur émanant de vous, lâcha enfin Ren. Seulement le silicium et le polymère régénératif qui vous sert de peau. Hormis votre cerveau, vous n'avez plus rien d'organique. Notre espèce n'apprécie guère le contact des éléments transformés, Amirale. Nous avons besoin de sentir les phéromones émises par le partenaire pour être mis en condition, d'avoir accès à ses fluides et à sa chair. L'union avec le métal ne nous a jamais intéressé. En outre, la reproduction n'est possible que pendant les fièvres des mâles, à chaque révolution lunaire ældienne.

Comme des bêtes, pensa Varma. Bizarrement, elle ressentait quelque chose dans le fond de son ventre, là où auraient dû se trouver ses organes internes. Cette sensation lui rappela celle, lointaine, qu'elle avait eue lorsqu'elle avait perdu son bras, à la bataille de la Porte d'Orion. Des siècles de cela...

— Vous ne pratiquez pas le sexe récréatif ?

— Nous le pratiquons. Mais ce n'est plus le cas des humains modifiés, si j'ai bien compris ?

— Nous avons conservé des formes d'union, rétorqua Varma. Nous communions en connectant nos câbles neuronaux sur le port du partenaire. Une forme de plaisir purement cérébral, comme il se doit. Le reste n'est qu'hérésie, comme dirait le SVGARD. La reproduction, bien sûr, a lieu par clonage et utérus artificiel.

Varma crut voir un sourire moqueur et désabusé flotter sur les lèvres sombres de son interlocuteur.

— Alors, ce que j'aurais à vous proposer n'est qu'hérésie, confirma-t-il. Vous avez toujours cherché à vous affranchir de la chair, la percevant comme une limite. Mais pour nous, ældiens, la chair n'est pas une frontière fermée. Nous en aimons les différents états, les transformations. Il est vrai que les spécificités de notre essence nous permettent de la modeler à notre guise, au prix d'un long entraînement. Nous autres, ældiens, avons tout notre temps. Je ne peux ressentir que de la tristesse pour vous, Amirale. Vous êtes prisonnière de cette armure de fer dans laquelle vous vous êtes enfermée.

Priyanca Varma reçut cette marque de compassion comme un choc violent. Après cette conversation, elle fut incapable de mener à bien sa séance de méditation de combat. Depuis ses débuts dans l'armée, en tant que simple soldate dans l'Infanterie Mobile, elle n'avait souhaité qu'une chose : devenir un organisme supérieur, aux capacités ultimes. Pour cela, elle avait risqué sa vie et payé le prix du sang, gravi les échelons à la force de sa détermination, obtenant, avec chaque nouveau grade, une augmentation supplémentaire. Elle avait vécu l'ablation des organes qui la maintenaient au niveau d'une faible femelle mammifère comme une libération. S'identifiant toujours au genre féminin, elle avait pris une apparence correspondante, alors qu'elle aurait pu devenir un homme ou un tertiaire. La maigre et petite femme à la peau brune qu'on appelait Priyanca Varma s'était changée en walkyrie. Comme un papillon émerge de son cocon, elle s'était mise en conformité avec la vision qu'elle avait toujours eu dans sa tête : un être inexpugnable, doté des meilleurs armements et d'une technologie de pointe, qu'elle faisait régulièrement mettre à jour.

La rencontre sur le champ de bataille avec cet organisme exomorphe, d'une espèce que l'on pensait jusque-là éteinte, avait tout remis en question. La guerrière qu'elle était éprouva d'abord de la colère, en se découvrant impuissante face à cette forme de vie supérieure. Puis elle avait conçu de l'admiration, teintée d'une pointe d'envie. Elle qui avait toujours pensé que la voie vers la perfection passerait forcément par l'abandon de la chair se trouvait confrontée à l'existence d'une autre possibilité. En s'éveillant à ces sentiments si contradictoires et inédits, Varma se sentit ramenée au niveau d'existence le plus élémentaire. Malgré cela, ses doutes étaient dominés par un désir impérieux : celui de surpasser cet extraterrestre. Pour cela, il était nécessaire d'en passer par une union, selon ses modalités à lui.

Maintenant, pour la première fois de sa vie, elle regrettait ces organes honteux et pitoyables.

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