14 : Âme Mécanique
Il pleut abondamment, c’est vraiment un mauvais temps. Une voiture militaire arrive sous l’eau battante. Deux soldats en descendent suivis par un gradé qui a hâte de s'abriter. Sous la tente, il se sèche et commence à préparer de quoi s’allumer un cigare avant de regarder des plans posés sur une table. Il est grand, sa casquette est enfoncée sur la tête, il a le teint pâle. Dans un nuage de fumée, il parle de manière très sarcastique. Les gardes n’ont pas l’air de se soucier de ce qui est dit.
- C’est parfait, c’est parfait ! Tout est en place. Ils doivent s’être réfugiés pour attendre la bonne heure. Un bataillon arrivera par l’Est et ils n’auront plus qu'à surgir pour attaquer. Le piège se refermera sans pépin et accro. La pluie n’était pas prévue, mais ce n’est pas grave. Cela ne fait que retarder de quelques heures, l'événement qui ne durera pas plus de dix minutes. Même un commando entraîné ne pourra rien contre eux.
C’est parfait, c’est parfait ! Des hommes triés sur le volet qui ne se doutent de rien et une embuscade digne de ce nom. Hum pfff, ce sera du menu fretin pour les autres. Presque aucun grain de sable dans la préparation. Que pourrait-il arriver qui risquerait de tout faire échouer ? Rien, je suis insoupçonnable et imprévisible !
*
Plus loin sous l’orage, une silhouette étrange se dessine. Il porte comme une armure et avance d’un pas décidé. Une petite hutte se dresse devant lui, il y a des grincements et de l’activité. On ne sait pas ce qu’il se passe à l’intérieur, sur le toit un être difforme observe les horizons. L’individu sous la pluie continue, lève un bras et un filament part pour se loger dans la poitrine de la vigie. Elle tombe en arrière en entraînant la corde avec elle.
Le cuirassier se tracte ainsi jusque sur le toit fragile de la maisonnée et passe au travers. Il se réceptionne et sans saluer les quatre habitants. Un éclair passe, il est habillé en fer des pieds à la tête en marron et en rouge. Il décapite rapidement d’un coup de lame, deux d’entre eux. Un autre, les yeux révulsés et griffes sorties, lui bondit dessus. Tandis que le dernier qui était en train de manger quelque chose s'enfuit pour braver la tempête. Mais une pique le transperce à la tête et celui qui avait tenté l’attaque s’écroule tranché verticalement. Les corps étaient blanchâtres, boursouflés de cicatrices et de morsures.
*
Le temps se lève un peu, la voiture de l’officier passe à proximité de l’habitation désormais silencieuse. Un des êtres scarifiés gît debout, le crâne percé d’une espèce de pieu. Le gradé descend et marche dans la gadoue, il a l’air sur les nerfs. Ses deux hommes le suivent sans comprendre la situation. Il a un revolver à sa ceinture, il le sort et sans prévenir les abats chacun d’une balle dans la poitrine.
L’individu vêtu de métal sort de la maison et se rend alors visible au seul humain encore vivant. Son casque est verticalement divisé en deux parties, rouge et marron avec un système respiratoire. Le port d’une armure intégrale des mêmes couleurs, rend sa stature imposante. Il a des sacoches sur lui et tandis qu’il avance, il fouille dans l’une d’elle. Son casque impénétrable avec des fentes pour les yeux semble fixer l'officier. Celui-ci range son arme et allume son cigare, peut importe que la pluie revienne. En face, le cuirassier s’arrête à quelques mètres et cogne à sa droite, une longue lame contre les plaques de ses jambes, du sang en coule. Il lève son bras libre et dévoile alors une petite boîte noire. Le gradé fulmine autant que son cigare rougeoie. Un déclic presque sourd et un bruissement de son enregistré se déclenche.
“C’est parfait, c’est parfait ! Il suffit que les militaires que j’ai envoyés dans le secteur passent près de cette habitation et vous leur sauterez dessus. Quand ils seront là, vous attaquez, vous ne pouvez échouer, personne ne peut vous vaincre…”
Plusieurs “bangs” se font entendre, l'officier a de nouveau dégainé son flingue et tiré vers l’intrus. Il ne pouvait plus supporter d’entendre le son de sa propre voix. Les balles ricochent sur l’armure et le visé riposte rapidement. La boîte tombe au sol, sa lame passe au travers de l’homme reconnu coupable. Ce fut comme si le temps s'était arrêté. Le meurtrier replie l’arme et laisse un corps sans vie, il écrase le mégot à moitié tranché. Non, tout n’était pas parfait, le voilà le grain de sable.
- Mission terminée, la boîte de conserve. Le lieutenant Markov est mort cette fois-ci. Il ne l’avait pas vue venir. Il a suffi d’un tic, d’un faux pas et d’une disparition suspecte pour que le Tribunal le juge et enclenche la sentence. La justice devait être rendue. Prononça d’une voix calme et grave, le tueur en retirant son casque
C’est un humain aux cheveux châtains, courts et en bataille. Il a la peau claire, le teint épuisé avec des gouttes de sueurs. Sa lame rétractable pend à la ceinture de la cuirasse. Il se baisse pour ramasser la boîte et la ranger dans une de ses sacoches. Il jette un dernier regard vers ce qui reste du dénommé lieutenant Marcov.
- Voilà ce qui arrive quand on se permet de mener à la mort ses propres hommes pour son bon plaisir. Je me demande encore comment un malade pareil a pu monter en grade. Utiliser une balise et un sonar pour manipuler des “zombies”, c’était un sacré tour de force. Mais il aurait fallu être sûr qu’il n’y est personne d’autre dans les parages. Enfin bon, il y a certaines choses que l’on ne peut prévoir. Même pour un génie, l’erreur est possible.
Il manipule son heaume tandis que quelque chose fend l’air. C’est comme s’il y avait une fissure dans le paysage pourtant calme. Le temps est humide et sans pluie, un bruit sourd et la faille s’étend pour laisser passer l’homme. Il franchi le passage et quitte la nature tranquille des plaines forestières pour un endroit entièrement parcourus de câbles et de diverses machines, technologie avancées. Il pose son attirail sur une table. Une lumière clignote et illumine la pièce. Il y a des grésillements et des cliquetis un peu partout.
- La boîte de conserve, vous souhaite un bon retour Monsieur Maléok Hopper ! Dit une voix cuivrée avec des intonations de circuit en fonctionnement.
- Évalorn n’est pas là ? Une idée de la position du monstre ? Dit l'humain en empoignant son bras droit pour le détacher et le poser sur un établi couvert de rouages usés. Il a un membre robotique et doit faire quelques révisions et analyses.
- Le Ranger s'occupe des autres coins où les zombies sont les plus nombreux. Te débarrasser du groupe de cinq et du commanditaire Markov était plutôt simple comparé à ce qu’il affronte. Chacun sa mission, il ne devrait cependant pas tarder. quand au bestiau qui t’a estropié, il erre dans les tréfonds Nord des restes d’UNIS. Je te rappelle qu’on est dans le secteur Ouest et que tu n’a clairement pas le niveau pour espérer te venger.
- Toujours aussi loquaces MoK 37, ainsi Évalorn se débrouille toute seule face à ces morts-vivants. Mon aide ne devait pas lui être nécessaire. Pour le monstre, je voulais juste me faire une idée de sa position et vérifier la rumeur selon laquelle il était de retour dans le coin. Je dois encore m’entraîner et tant que je ne supporterais pas l'absorption de trois gélules en même temps, je ne me re mesurait pas à lui. La première fois, c’était un accident, je n’avais pas pris compte des règles et je m’étais aventuré avec Mandog sans me soucier des risques. Une chance qu’Éva était là…
- Arrêtons le sentimentalisme et les souvenirs, veux-tu. Ta relation ambiguë avec le Ranger ne regarde que toi. Maintenant que tu en a finis avec Markov et que ta vengeance n’est pas au goût du jour. Je voudrais que l’on se concentre sur le cas de Toundra, de ta rencontre avec le dénommé Jim Nawol et du passage dans le monde de cristal.
- Ok, mais sache qu’entre Eva et le Ranger, il y a une grande différence. Jamais les sentiments n’ont interféré avec mes entraînements et mes jugements. Et de plus, il était là quand Mandog a disparu... Bah, c’est trop compliqué pour une simple machine qui ne peut pas tenir plus de cinq minutes dans un corps externe.
M’enfin, pour Toundra, c’est un smilodon femelle qui selon Jim, appartient à un autre plan de l’existence. Le monde de cristal ne me dit rien du tout, cependant, je pense que tu as pu analyser ce que Toundra y a vu. Tu m'éclaires donc après mon compte-rendu.
En ce qui concerne Jim, celui-ci m’avait contacté, car il avait localisé l’emplacement du monde de Dungeon of Legend alias Dunofend. Il soutenait que Mardan, le propriétaire des lieux, serait affaibli lors de la prochaine aventure lancée dans son donjon, car les joueurs, aventuriers, devaient réussir à l’atteindre. Il ne resterait alors plus qu’à l’éliminer dans une autre dimension. Jim, ce prétendu fils de Nawol ne pouvait accomplir la tâche seul et il avait besoin d’un sauf-conduit pour entrer dans le bâtiment.
Dunofend était régie par certaines règles, seuls sept joueurs et Mardan pouvaient normalement pénétrer. Il fallait un Humain, car c'était la seule race disponible vue. Les six autres avaient déjà été prises par les joueurs. Explorer le donjon ne m'intéressait guère. Cependant mettre fin aux agissements d’un être se servant de la vie de simples Terriens comme d’un défouloir m'interpelle. Je ne suis pas un héros, mais parfois, il faut bien se dévouer quand personne n’agit. Peu importe qui est vraiment Jim, le fils ou non de Nawal connu sous les titres de Briseur de l'Orbe, Sauveur Autodidacte ou encore Entité Ombrageuse. Je vise juste les résultats et il faut se rendre à l’évidence, éliminer Mardan n’était pas une simple affaire.
Pendant le monologue, Toundra l’étrange féline aux dents comme des sabres va et vient entre les diverses machines. Le smilodon, cherche des repères, de la nourriture ou simplement explore ce nouvel endroit. Tout est inconnu pour elle qui n’a connu que la froideur d’un donjon, la faible lumière et les rares sorties à l’extérieur. Elle ne sait probablement pas chasser et en ces lieux il n’y a pas beaucoup d’âme qui vivent.
- Une question pour finir : qu’est-ce qu’une sphère de chaos ? Jim dit en avoir arraché un fragment du corps de Mardan pour ensuite le briser. Il n’a rien expliqué et m’a renvoyé ici avant que je ne reçoive la mission d’aller exécuter l'officier timbré qu’était Marcov.
- Timbré, tu peux le dire. Vouloir envoyer à la mort ses propres hommes justes par pure folie. Il voulait prouver que l’armée ne peut rien contre des “morts”. Ses méthodes étaient trop peu orthodoxes. Il s’est fait passer pour mort dans un incendie et pensait s’en sortir. Le Tribunal des Titans l’a toisé et jugé, il ne pouvait vivre plus longtemps. Il était inatteignable par les voies traditionnelles de son monde. L’intervention d’un mercenaire étranger était alors obligatoire.
Pour le fragment, je n’ai rien vu de semblable jusqu’ici. Mes connaissances actuelles ne pourront guère nous aider. Cela-dit “les sphères de chaos renfermeraient une puissance incommensurable et ne devraient exister tout comme celle de cosmos.” Voilà tout ce que je sais à leur propos et moi-même je ne comprends pas la phrase.
Quant à la vision dans les cristaux, elle m’évoque le passage de la “Course infinie” avec la panthère spectrale. J’ignore si ça a un lien, mais c’est une vieille légende.
Toundra n’était pas sur le même plan d'existence que nous. Hum, on croirait entendre parler d’un totem, bien que ce concept m’échappe, moi qui ne suis qu’une machine. D’après ce que je sais, les totems sont reliés à des êtres vivants et je n’ai pas d’information sur un quelconque totem non affilié...
Une curieuse voix aiguë venue des ténèbres de l’ensemble de la machinerie se mit à résonner interrompant les réflexions du robot MoK 37.
“Les Totems font partie de l’espèce des Protasiens, animaux protecteurs. Cette espèce regroupe les Totems liés aux êtres anthropomorphes, les Libres liés à personne et les Messagers servant les Titans. Voire un Libre n’est pas donné à tout le monde, et je pense que notre amie n’est qu’au début de son changement. Pour l’instant, il vaut mieux c’est de l’envoyer vers des semblables et la région Félonce semble tout indiquée. Maléok, est-ce que les “noms” Tenj, Zaki, Gito ou encore Malc te disent quelque chose ?”
- Malc était mon surnom quand je vivais sur Catoun, la région-décharge. Je n’étais qu’un enfant et les autres étaient mes amis. Tenj aux cheveux rouges, était la fille d’un des mécaniciens d’un garage de la région. Gito aux mains lumineuses, passait son temps à la Bibliothèque des Anges. Et Zaki le métis turbulent, adorait se téléporter. Vivre sur Catoun n’était pas triste, mais tous les quatre, on rêvait de monter un jour à bord d’un des vaisseaux du spatioport. J’avais réussi à me sauver quand soudain le module heurta les débris des restes de l’amalgame de monde Univis. J’ai perdu de vue mes amis et je me suis retrouvé désemparé face au monstre. Sans votre intervention maître Mandog et celle du Ranger, je ne serais probablement plus de ce monde.
“Évalorn t’a sauvée et je t'ai accueillie, car tu étais seul et ordinaire, tu n’avais aucun pouvoir. Tu avais envie de vivre et de te battre. Je ne regrette pas mon geste de sacrifice. Jamais tu n’as renoncé et tu as su réveiller le cœur d’Évalorn, elle qui se pensait anti-sentimentaliste. La vie réserve tant de surprises et tes anciens amis sont de retour sur Catoun. Leur rendre visite serait une bonne chose. À toi de voir si le passé est toujours aussi important que la vie.”

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