LA DERNIÈRE SIRÈNE D’ANTHEMUSA

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 Ils les ont poursuivis avec toute la flotte, trois voitures, un autre camion et bien sûr la berline du patron, tous dans son sillage. Une dizaine d’hommes armés, menaçants, le fusil pointé, prêt à tirer.

 Damien reste à genoux dans la terre boueuse, vidé, les yeux baissés. Le van qu’ils ont utilisé pour l’enlever est sorti de la route un peu plus loin, couché sur le flanc. L’arbre s’est affalé sur le compartiment. Un des hommes qui s’en est approché a passé le pouce sous sa gorge, Damien s’en doutait, le chauffeur est mort. Il le savait déjà quand il l’a sortie du bac renversé, à l’arrière, évitant le fouet de sa queue tout en criant à l’aide. Quand tout seul, il l’a traînée vers cette unique flaque d’eau dans le fossé, espérant la sauver pendant qu’elle agonisait en le fixant, exorbitée, dans le halo des phares approchants.

 Elle réussit un instant à plonger ses branchies sous la surface, mais il y a si peu d’eau.


 Aussitôt arrivé, Ulis « la fleur », donne ses ordres, les autres exécutent. Il leur dit :

 – En douceur, même si elle s’agite.

 Et ce n’est pas une mince affaire, elle gigote, revêche jusqu’au bout, convulse face au ciel étoilé, panique tandis qu’ils la roulent dans la civière improvisée, plus que quelques secondes... À l’arrière du camion, ils ont remplis une baignoire, c’est petit, mais suffisant pour le moment, la tête enfin immergée elle se calme.
 Damien n’a pas bougé, à genoux, les mains dans le dos il a suivi le sauvetage avec soulagement.

 – Lève la tête, petit.

 Ulis s’est approché tout prêt, avec sa main droite il lui relève le menton, le fixe et ancre un genou dans la terre.
 Autour, ça remue, le patron avec un genou à terre ? Son costume blanc salit à cause d’un putain de traître ? D’un geste, il fait silence sans dévier son regard.
 – Je sais, petit, je sais pourquoi tu as fait ça.
 – J’suis désolé, patron, je sais que j’ai fait une connerie, mais je...
 – C’est pas une connerie, petit, c’est de l’amour.

 Il a un sourire triste en disant ça, compatissant. Il tourne la tête vers le camion dans lequel on entend un maigre clapotis puis esquisse une moue et chuchote, résigné :

 – On s’est tous fait avoir !
 Damien craque, se jette au sol, en pleurs sous le regard gêné du reste de la bande. Ils savent qu’ils sont tous dans le même bateau. Alors que personne n’en parle, ils partagent ce même sentiment depuis que le patron a fait construire l’immense aquarium au centre de la propriété. Si c’est à lui qu’ils obéissent, c’est de la belle captive dont ils sont les protecteurs obligés, les gardiens amoureux, les serviteurs.
 Ulis caresse doucement la tête couchée du garçon, reniflant dans la terre humide. Lui dit qu’il regrette de le voir quitter le navire. De son autre main, il cueille une marguerite à portée, puis se relève doucement.
 – Patron, non, s’il vous plaît !
 – Je t’aime...
 – Je l’f'rais plus patron, j’vous jure !

 Il arrive à peine a retenir la morve mêlée de terre qui pend à son nez.
 – Un peu...

 Le patron est concentré, il se dit que ses doigts sont trop gros pour une si petite fleur.
 L’autre renifle et la terre lui remonte dans le nez, ça l’irrite encore plus, il se noie à l’air libre. Du camion monte un petit rire discret qui passe sur les hommes comme un courant glacial dont ils se protègent en relevant leur col, incapables qu’ils sont d’imaginer autre fautif que le vent.
 – Beaucoup...
 Vient cet instant-là connu des initiés, celui du flottement quand on sait que tout est joué. Les hommes attendent. Elle aussi, en souriant, les yeux fermés, comme à chaque fois.
 – Passionnément...
 Polo est l’exécuteur, il connaît son métier, il le fait bien, c’est pour ça qu’il s’est placé derrière Damien, le glock à la main, il attend, comme les autres.
 – À la folie...
 – Patron... ?
 – Tu sais bien que je ne peux pas...

 Pas de regard, pas de salut.
 Damien le sait, il est confus, comme au sortir d’un rêve, spectateur désincarné tandis que l’emprise perfide doucement se relâche, juste assez pour lui laisser entrevoir la plus cruelle des réalités.

 Il courbe l’échine, croule sous le poids d’une évidence qu’il sait ne pas pouvoir défendre : le voilà le destin auquel elle les a tous promis. Il ferme les yeux sur cette image, la dernière pétale de marguerite sacrifiée à ce jeu sadique.
 – Pas du tout.
 La tige dénudée tombe au sol devant son nez, il sent un mouvement dans son dos.

 Ulis « la fleur » s’est retourné, il fait un geste vague et la machine reprend son cap, ça n’a duré que quelques minutes, la berline a déjà les phares allumés, le camion a démarré. À l’arrière, la sirène s’est remise à chanter, ne reste que quelques hommes pour nettoyer et puis Polo...

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