Chapitre 3

11 minutes de lecture

L'armurerie de la Guilde ne connaissait jamais le silence. Une énergie vibrante, presque électrique, prenait aux tripes Alyne et ses compagnons. L'air était saturé d'odeurs fortes : la graisse rance, le cuir tanné et la sueur froide des préparatifs.


Au centre de la pièce, Val fit tournoyer une immense épée avec une aisance terrifiante. La lourde lame d'acier fendit l'air dans un sifflement grave avant de s'arrêter net à quelques centimètres d'un râtelier, faisant vibrer les armes posées dessus.

- De la paille ! tonna-t-elle en éclatant d'un rire qui fit se retourner la moitié de la salle. Il me faut quelque chose qui vibre jusque dans mes épaules quand je tape !

Alyne resserra la sangle de son propre gantelet, observant la nouvelle recrue avec un mélange d'amusement et d'appréhension. Val était une force de la nature, c'était indéniable, mais elle traitait cette mission comme un simple tournoi de village.

Val jeta l'épée et empoigna un énorme marteau de guerre.

- Enfin. Du vrai fer. Je vais pouvoir casser du monstre avec ça !

- Si elle continue de hurler, l'Ombre nous entendra avant même de nous voir.

Alyne sursauta. Elle n'avait pas senti Lyra arriver. La voleuse s'était simplement détachée de l'obscurité derrière elle. Alyne la frappa gentiment à l'épaule.

- Ne recommence jamais ça !

Le sourire narquois de Lyra s'effaça soudainement. Les poils de sa nuque venaient de se dresser. Elle pivota sur ses talons et se retrouva nez à nez avec Erelis. Elle ne l'avait pas entendu. Pas un souffle.

- Tu as le pas léger, Erelis, lâcha-t-elle en essayant de reprendre contenance. Presque autant que moi.

- Quand on passe sa vie à se fondre dans le décor, on apprend à rester figé assez longtemps pour que le monde nous oublie, Lyra.

Alyne se figea. Il y avait une telle solitude dans la voix d'Erelis que le vacarme de l'armurerie sembla s'étouffer autour d'eux. Elle oublia les autres. Pendant une seconde, elle ne vit que lui, ce garçon qui semblait porter un poids invisible, bien trop lourd pour ses épaules. Elle fit un pas vers lui. Sa voix fut plus douce qu'elle ne l'aurait voulu, presque un murmure :

- Dans ce cas, il faudra que je fasse assez de bruit pour deux. Je n'ai pas l'intention de te laisser disparaître, Erelis.

Il la regarda, et pour la première fois, son éternel sourire en coin s'effaça. Il sembla sincèrement surpris. Une lueur indéchiffrable passa dans ses yeux. De la reconnaissance ? Ou une pointe de regret ? Alyne ne sut le dire.


Elle soutint son regard, sentant une chaleur inhabituelle lui monter aux joues. Réalisant soudain qu'ils étaient observés, elle se racla la gorge et recula d'un pas.

- Allez... Mirea nous attend, finit-elle par dire d'une voix un peu rauque. Et je préfère affronter l'Ombre plutôt que son humeur si nous sommes en retard.

Ils quittèrent la chaleur étouffante de l'armurerie pour s'engager dans l'aile ouest. L'ambiance changea radicalement. Ici, les murs de pierre gardaient la fraîcheur, les verrières donnaient sur les jardins de la Guilde avec en son centre l'Arbre du Fondateur. Les jours de vent, on pouvait y entendre le tintement des carillons suspendus à ses branches.

L'odeur de la graisse et du cuir laissa peu à peu la place à un parfum âcre, un mélange entêtant d'onguents forts, d'herbes médicinales et de vapeurs alchimiques.

La porte du laboratoire était ouverte. À l'intérieur, une femme aux cheveux gris, tirés en un chignon strict d'où s'échappait une unique mèche lui tombant devant les yeux, leur tournait le dos, occupée à aligner des fioles sur une étagère en bois massif avec une précision maniaque.

- Vous êtes en retard, lâcha Mirea sans se retourner.

Sa voix était sèche, coupante comme une lame de rasoir.

- J'espère que votre discipline au combat sera meilleure que votre ponctualité.

Elle pivota vers eux, le regard dur, ses mains tachées de tanin qu'elle essuya sur son tablier gris.

- Assis. Val, arrête de faire cliqueter cette armure. Quant à toi Kaelen, retrousse ta manche.

Malgré sa corpulence, le vétéran obéit en grognant. Mirea posa ses longs doigts fins sur son poignet, compta silencieusement puis le relâcha.

- Rythme cardiaque élevé. Trop de kaffa ou trop peur, Kaelen ?

- Trop d'impatience, grommela le guerrier.

Mirea passa au suivant. Val, Alyne, Lyra. Tout était mécanique, un rituel immuable avant chaque mission. Rien ne devait être laissé au hasard ; Mirea n'avait aucune confiance en la chance.
Jusqu'à ce qu'elle arrive devant Erelis. Le jeune homme, la fixant de ses yeux verts, lui tendit son bras avec un sourire en coin.Mirea pressa ses doigts sur l'artère radiale.

Elle se figea. Son front se plissa. Elle appuya un peu plus fort, déplaça ses doigts, cherchant une erreur. Elle leva les yeux vers lui, un voile de suspicion passant dans son regard aguerri.

- Tu es glacé, murmura-t-elle. Et ton cœur... il bat à peine. On dirait celui d'un lézard en hiver.

Erelis ne se départit pas de son sourire. Il retira doucement son bras de la poigne de l'alchimiste.

- J'ai toujours eu le sang froid Mirea, lâcha-t-il sans la quitter du regard. C'est pour ça que je vise mieux que toi.

Les autres éclatèrent de rire, Val lui donnant une tape dans le dos si forte qu'il faillit tomber en avant. Mirea resta silencieuse une seconde, puis finit par congédier tout le monde.

Ils riaient encore lorsqu'ils sortirent du laboratoire. Kaelen et Mirea discutaient à l'avant, menant le groupe, et leurs voix s'éteignirent peu à peu en débouchant dans la cour intérieure, le véritable cœur de la Guilde.

Ce n'était pas un jardin d'agrément. Ici, pas de fleurs fragiles ni de massifs délicats. Pourtant, la vie s'accrochait avec une obstination farouche. Au milieu de l'austérité de la pierre grise, un parterre d'herbe dense, d'un vert émeraude presque surnaturel sous ce ciel de plomb, encerclait les racines de l'immense Arbre du Fondateur.

Son écorce était d'une blancheur absolue, presque aveuglante. Ses branches nues s'étiraient vers le ciel gris comme des lames déchirant les nuages.
Mais ce qui glaçait le sang, c'était son chant.

Suspendus aux branches, des centaines de carillons faits de métal s'entrechoquaient doucement au gré de la brise, produisant une mélodie triste et dissonante.

Alyne connaissait bien la tradition, aussi macabre soit-elle. Chaque carillon avait été forgé à partir de l'épée ou du plastron d'un compagnon tombé au combat. À l'intérieur de chacun d'eux, scellé par de la cire, reposait un parchemin : une ultime prière, un secret ou un adieu que seuls les morts avaient le droit de garder.
C'était une armée de fantômes d'acier qui veillait sur eux.

Au pied de l'arbre se trouvait une table de pierre massive rongée par la mousse et le lichen. Dessus, maintenue par des poids en fer, une carte jaunie du monde d'avant la Chute était déployée.

Darian se trouvait là, se tenant simplement debout, une main posée sur le tronc blanc, les yeux clos, le front appuyé contre l'écorce. On pouvait le voir remuer ses lèvres, imperceptiblement. Priant ses ancêtres, glanant des conseils auprès d'eux. Aucun nouveau poids ne viendrait s'ajouter aux branches après cette mission.
Le bruit des bottes brisa sa torpeur.

Darian ouvrit les yeux, prit une longue inspiration et se tourna vers eux. Son visage était grave. Alyne n'avait jamais vu son père aussi fatigué. Des cernes marquaient son visage et le poids des années pesait sur ses épaules.

- Vous êtes prêts, dit-il.

Ce n'était pas une question.

Il invita le groupe à se rapprocher de la table. De ses doigts gantés de cuir, il traça une ligne sur la carte, partant de Lirael pour s'enfoncer profondément dans les terres accidentées du Sud-Est.

- Regardez bien ce monde, grogna-t-il. C'est celui que nous avons perdu. Et voici l'endroit où nous allons essayer de le reprendre.

Il posa son poing lourdement sur une zone précise, là où le papier était noirci par l'encre. On pouvait y lire en lettres manuscrites : "Anthra, la cité de fer".


Un silence pesant s'abattit sur le groupe. Kaelen croisa les bras et posa sur Darian son unique œil valide. Il cherchait à lire sur le visage de son vieil ami la moindre trace d'incertitude.

- Anthra ? Sérieusement Darian ? On a déjà balayé la zone il y a six mois ! Plusieurs fois même ! C'est juste un tombeau poussiéreux. J'ai encore le goût des cendres dans la bouche rien que d'y penser.

Alyne s'avança, soutenant le regard de son père.

- Désolée papa, mais Kaelen a raison. On a passé trois jours à fouiller les niveaux supérieurs avec Erelis. Il n'y avait rien d'autre que les rejetons de l'Ombre. Pourquoi risquer nos vies pour retourner remuer de la poussière ?

– Parce que nous nous sommes trompés sur toute la ligne, lâcha Darian d'une voix sourde. Sur Anthra. Et sur nous-mêmes.

Il porta la main à son col. D'un geste lent, il tira sur sa lourde chaîne d'argent. Le disque de métal noirci, gravé de ses étranges encoches, apparut. Il sembla soudain qu'il faisait plus sombre dans le jardin, comme si la lumière fuyait le médaillon.

- Depuis des siècles, la Guilde se prend pour un simple groupe de mercenaires, reprit Darian en balayant la cour du regard. Nous pensions que cet insigne n'était qu'un symbole d'autorité. Mais les documents de Solena qu'Erelis a fini de traduire cette nuit, prouvent le contraire. Ce n'est pas une médaille. C'est une clé. Et nos ancêtres n'étaient pas des tueurs à gages... ils étaient les Gardiens des verrous qui maintiennent ce monde en un seul morceau.

Kaelen fronça les sourcils, piqué au vif.

- Des verrous ?

- Les Piliers du monde, intervint Erelis en s'avançant calmement. Les fondations tremblent, les sceaux cèdent. Anthra n'est pas un tombeau, c'est la serrure du Sceau de la Terre. Et il est sur le point de lâcher.
Val leva sa main gantée, brisant la tension avec une innocence qui détonnait dans ce conseil.

- Attendez une seconde. Je vais sûrement avoir l'air idiote, mais on m'a recrutée pour ma force, pas pour mes connaissances magiques. Si c'est juste une serrure, pourquoi on n'y envoie pas une petite équipe discrète ? Pourquoi Darian doit y aller ?

- Dans ce cas-là, confie-moi le médaillon, coupa Kaelen en tendant la main vers Darian. Val a raison, c'est trop risqué que tu le gardes. Ton rôle de chef fait déjà de toi une cible prioritaire. Si tu tombes, on perd la clé. On y va à ta place.

Darian eut un sourire triste et secoua la tête. Ses doigts se refermèrent sur le métal froid. 

- Je ne peux pas, Kaelen. Tu te souviens du jour où j'ai pris la relève ? De ce que mon père a fait ? Kaelen grimaça à l'évocation de ce souvenir.

- Ouais, le vieux a agrippé ta nuque et a collé son front contre le tien pendant une plombe. Je me souviens avoir trouvé ça glauque.

- Ce n'était pas qu'un simple geste symbolique, répliqua Darian. C'était la sécurité imposée par le Fondateur lui-même. La clé est magique. Elle ne peut se libérer qu'à ce moment précis, lors de ce contact. Je ne peux la transmettre que de mon vivant, de plein gré, et littéralement connecté à l'esprit de mon successeur. Je suis enchaîné à cette mission, Kaelen.

- Et si on te le vole ? demanda Mirea, toujours sceptique. Si on te tue en route et qu'on le prend sur ton cadavre ?

Erelis secoua la tête lentement, son regard vert fixant l'alchimiste avec intensité. 

- Alors il s'éteint. Le métal devient inerte. La magie quitte l'objet à l'instant même où le cœur de son porteur cesse de battre, à moins qu'il n'ait initié le transfert de son vivant. La force brute ne peut pas s'emparer de la clé. Seule la volonté compte.

Darian rangea le médaillon sous sa tunique, le regardant avec une gravité nouvelle. 

- Tu portes une cible autour du cou, résuma froidement Kaelen. Si tu tombes avant d'arriver à la serrure, c'est fini. Le monde reste dans le noir pour toujours. 

- C'est un risque que nous devons prendre, trancha Darian. Rassemblez vos affaires, prenez des vivres pour deux semaines et retrouvez-moi aux écuries.

L'ordre tomba comme un couperet, ne laissant plus de place pour la discussion dans la voix du Commandeur.



L'aube peinait à percer les brumes épaisses qui étouffaient Lirael. Le froid mordait les visages, annonciateur des orages lointains dont les grondements sourds faisaient déjà vibrer les pavés. La saison des pluies touchait à sa fin, mais le plus dur était encore à venir.
Alyne se dirigeait vers les portes de la ville, Erelis marchant silencieusement à ses côtés. Une question lui brûlait les lèvres depuis le conseil.

- Comment as-tu fait avec les documents de Solena ? demanda-t-elle à mi-voix. J'y avais jeté un œil, plus personne ne parle ces dialectes. 

- J'y ai passé la nuit, répondit calmement Erelis, le regard fixé droit devant lui. Ça n'a pas été si facile de tout décrypter, crois-moi. Ton père m'a aidé à assembler les pièces... avant de tomber de fatigue.

Alyne baissa les yeux, resserrant son manteau autour d'elle. 

- Je me fais du souci pour lui.

Erelis tourna légèrement la tête vers elle, la voix empreinte de douceur.

- Il devrait peut-être songer à passer le flambeau, non ? J'aime ton père comme si c'était le mien, Alyne, mais parfois j'ai l'impression qu'il est d'un autre temps. Son corps ne suivra pas toujours. 

- Ne dis pas ça ! lâcha-t-elle, un peu trop fort. Je ne suis pas prête à le perdre. Il est la seule famille qu'il me reste.

- Il faudra qu'il le fasse à un moment ou un autre, murmura Erelis. Il n'aura pas le choix.

Ils finirent leur route jusqu'à la Porte Sud en silence.

Darian flatta l'encolure de sa monture, sentant le contact dur du médaillon contre sa poitrine. Autour de lui, Kaelen vérifiait une fois de plus les sangles de son équipement, tandis que Val et Mirea ajustaient leurs capes épaisses. Lyra passait en revue ses dagues, déjà fondue dans les ombres du matin. Avec l'arrivée d'Alyne et d'Erelis, le groupe était enfin au complet.

Darian fit un signe de tête aux gardes. Les lourds mécanismes grincèrent et les battants de bois massif s'écartèrent lentement. Il fit signe à Kaelen de passer devant, suivi de près par les autres. Au passage d'Alyne, il retint la bride de son cheval un instant.

- Reste près de Kaelen, lui glissa-t-il. Si ça tourne mal, tu ne joues pas les héros. Tu es l'avenir de cette Guilde, pas sa martyre.

Elle n'eut pas le temps de répondre. Darian talonna sa monture pour rejoindre l'avant-garde.
Alors qu'ils s'enfonçaient dans les plaines noyées de brouillard, Erelis jeta un dernier regard sur les murs de Lirael. Derrière eux, la lourde herse retomba dans un fracas métallique, scellant leur destin.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Draynar ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0