Chapitre 1, Aube
Une trompette résonna à travers le silence d’un campement. Les gardiens regardèrent leurs collègues sortir des tentes pour s’étirer. Le soleil abandonnait sa teinte rougeâtre de l’aube, baignant la région sous une température estivale. Les premiers rayons frappaient déjà les soldats sous leurs armures noires et leurs treillis aux couleurs ternes. Le fracas des ordres criés ou des fusils cognant sur le métal ne tarda pas. L’état-major jouissait d’une paix relative au cœur du camp, cependant, ici aussi, la trompette troubla bien des oreilles parmi les occupants.
Endormie sur un sac de couchage fait d’épaisses couvertures tissées entre elles, une jeune femme somnolente ouvrit ses yeux azurés sur sa toile vert et brun. Ses minces lèvres lâchèrent un grognement, rien n'est pire pour commencer sa journée qu’entendre cet instrument dès l’aube.
Elle releva sa tête de son oreiller improvisée. Une main humidifiée vint rafraîchir les traits fins du visage, passa à travers ses mèches rebelles puis attacha la chevelure auburn en arrière à l'aide d'une barrette discrète. La dame à peine adulte fit sa coquette comme chaque matin en dissimulant les imperfections de sa peau derrière le seul maquillage en sa possession, une simple crème. Prête, elle prit une lente inspiration en fermant les yeux. Son esprit se préparait. Ses expressions se dissipèrent, un masque invisible remplaça la personne qu’elle cachait sous son abri. Trois minutes s'écoulèrent, la femme émergea de sa toile parée d’un uniforme militaire. Une cuirasse noire sur le torse, des épaulières développant sa silhouette et une cape fournissaient à son corps finement musclé une apparence masculinisée. Son équipement lui offrait un furtif sentiment de sécurité au milieu de cet environnement hostile.
Plusieurs soldats de confiance démontaient les tentes des gradés afin de s’attirer leurs grâces. La femme s'en chargea par elle-même, préférant éviter de voir des hommes mettre le nez dans ses affaires et s’épargner les yeux indiscrets. Le paquetage pesait lourd sur les épaules même si elle s’était assurée de sa légèreté avant de quitter la capitale : vêtements personnels, quelques livres pour occuper ses nuits d’insomnie, des accessoires pour son bien-être… Sa vie entière tenait dans ce sac, chaque objet avait une valeur sentimentale trop importante pour s’en séparer.
Après une bonne minute à errer au milieu des combattants agités et des lieutenants autoritaires, la femme fut arrêtée par un subordonné direct caché sur son uniforme qui le rendait méconnaissable.
— Capitaine Éolias ! Je vous apporter mon rapport, démarra la personne en saluant sa supérieure. Toute la légion attend à la sortie nord selon les ordres que vous nous avez confiés hier à l'exception de quelques unités !
— Déjà, s’étonna la jeune meneuse, sincèrement surprise. Très bien, je vous suis.
— Merci, Capitaine ! Venez !
Les deux traversèrent des sentiers de terre sèche d'un campement s'étendant inlassablement dans toutes les directions. Une marée de tentes restaient encore ancrées au sol pour un grand nombre d’entre elles, beaucoup d'individus se chargeaient de retirer la majorité des cordages. Néanmoins, tout ne serait pas démonté. Une partie des gardes s’assureront de la logistique et des communications en amont des futures conquêtes. Les bardas s’entassaient par petites piles à certains endroits pendant que les responsables de convois harnachaient des chevaux de trait.
La dame admira la scène brièvement, son attention dissipée bondissait d’une stimulation visuelle à une autre sans préférence. Les soldats saluèrent les deux personnes respectueusement sur son passage. Une force invisible puissante émanait de sa présence, ceux sur sa route s'écartaient comme s’ils la craignaient. Les regards l’observaient avec curiosité parfois avec la méfiance.
Les abris laissèrent place à une palissade de bois si récente que la porte n’était même pas encore installée sur les charnières. Dehors reposaient de longs vallons ponctués par un grand nombre de troncs d’arbres frais alignés et quelques souches en attente d’être arrachées. L'armée établit cet avant-poste sur un plateau suffisamment vaste pour construire une forteresse ; difficile d’accès grâce à la protection de deux falaises, l’une grimpante, l’autre plongeant dans un gouffre de soixante mètres. Sur le flanc d’une colline, Lina remarqua différents attroupements de guerriers, tous prêts au départ. Le plus distinct d’entre eux s'avérait aussi le plus éloigné et large avec cinq cents hommes dont les expressions enjouées confirmaient un excellent moral.
— Tout le monde en rang, ordonnèrent certains à l'approche de leur dirigeante.
Le temps que leur officier arrive, les unités se rassemblèrent. Chacun comportait un chef subalterne, sept combattants et deux artisans spécialisés, une méthode simple pour faciliter l’organisation à haute échelle. Le messager rejoignit ses collègues et la femme se retrouva vite seule devant ces combattants au garde-à-vous.
— Messieurs ! Repos, cria la capitaine pour se faire entendre.
En un son, les hommes baissèrent les bras et adoptèrent une posture davantage confortable. Tous portaient le même écusson sur la poitrine de leur protection, un sceptre d'or muni de quatre pointes. L’orbe et la couleur représentaient leur religion, le dieu de la lumière au nom depuis longtemps oublié et le manche incarnait l'espèce humaine. Enfin, les formes triangulaires autour, formant de fait un soleil, désignaient le numéro de leur légion.
— Guerriers de la quatrième légion, démarra la gradée avec un fin sourire. Regardez les fragments de ces régiments qui peinent à imiter votre tour de force. Je vous félicite pour votre promptitude ! Vous êtes la fierté d’Eunrim et je suis honorée de vous diriger !
— Merci, Capitaine Éolias, répondirent certains combattants qui se mirent au garde-à-vous spontanément.
Elle rétorqua à l’identique. La vigilance se relâcha peu à peu à mesure que les minutes s’écoulaient. La troupe attendait la venue d'un général, toutefois, personne ne se présenta. Après un quart d'heure, la femme ajusta ses épaulières dérangeantes puis décida d’entamer son ascension de la colline proche. Le sommet lui offrit un paysage baigné dans la lumière dorée de l’aube. Un océan vert de feuilles se courbait en vagues dans un doux son. Le panorama émeraude apparut interminable, s’étendant jusqu’à la ligne d’horizon. La silhouette de montagnes enneigées disparaissait dans le décor bleu du ciel, ne laissant qu’aux yeux, la possibilité d'admirer les pointes blanches, observatrices, silencieuses, protectrices de ces terres sculptées par la nature. La densité des branches plongeait les abysses forestiers sous des ténèbres hypnotiques. La spectatrice nota une présence à l’intérieur, un pouvoir inconnu dont l’obscurité happait son attention. Elle constatait que personne n'osait accoster seul l'orée inexplorée de cette région. Le campement même fut posé à une centaine de mètres ; les humains ressentaient inconsciemment le danger.
— Lina Éolias. Saluez !
La dame tourna les talons et vit approcher un individu d’une quarantaine d’années perché sur un étalon d’excellente stature. Autour marchait une garde personnelle, une dizaine de protecteurs à l'uniforme traditionnel. Le cavalier, en revanche, se démarquait par une apparence majestueuse. Le plastron noir et doré développait son port de tête haut. Ses iris vert foncé perçants à l’image d’un grand rapace semblaient capables de percevoir le moindre détail ; la lueur d’intelligence manifestée par ce noble étayait cette idée. À cela s’ajoutait une chevelure châtain ainsi qu’une barbe soignée. Les éléments notables sur cet homme prenaient la forme de cicatrices, de vieilles griffures suivant la majorité du front et de la joue jusqu'à l’arrière du crâne.
Lina s'inclina devant cet individu à l’allure suffisante. Il tira les rênes de sa monture puis leva une main gantée pour chasser une petite mèche brune dissidente. Sa voix polie mais ferme s'éleva, cassant les quelques murmures derrière lui.
— Capitaine Éolias, commença-t-il sous un ton faussement poli. Je suis au regret de témoigner à nouveau l'absence de votre supérieur par contre.
— Nous restons prêts pour le voyage, Seigneur Eugniet.
— Je vous en félicite. J’espère que vos hommes se montreront aussi efficaces sur le champ de bataille que pour replier des toiles.
Lui et sa garde ricanèrent, néanmoins, la femme ne se laissa pas déstabiliser par une remarque si mesquine.
— Je m’étonne de vous entendre dire cela, Mon Seigneur. Je pensais que nous avions déjà fait nos preuves durant la guerre contre Porta.
— Mh mh, rétorqua le noble dans une expression désintéressé. Nous verrons cela durant cette campagne. Les louveteaux de la quatrième légion n’ont pas encore démontré la résilience de leurs crocs. Prions la lumière que votre meute prenne exemple sur son général. Point positif, vous connaissez la ponctualité en comparaison. Quoi qu'il en soit, n’oubliez pas votre place dans notre future formation, Capitaine.
L’homme poussa sa bête à reprendre la route en direction des régiments qui se rassemblaient toujours à cet instant ; sa garde suivit le mouvement sans un mot. La femme se rendit compte que son cœur battait fort dans sa poitrine, cela l'incita à inspirer lentement en regardant le noble s’éloigner et demanda plusieurs secondes pour retrouver son calme.
Ash Eugniet, membre de la famille impériale des Eugniets, une proche de l’empereur lui-même ; le genre de personnalité que les gens d'origine plus modeste préféraient avoir dans ses alliés. Lina se félicita mentalement d’avoir, à son goût, bien réagi durant cette brève conversation.
Les hommes rompirent les rangs, ils se réunirent par affinité pour s'adonner à divers bavardages. Pendant ce temps, leur officier cultiva sa solitude une fois installée sur une souche fraîche ; son attention se tourna vers un ouvrage spécialisé dans les différents moteurs et leurs fonctionnements. Son expertise en mécanique se limitait aux grandes lignes des technologies majeures : trains et voitures à vapeur et les débuts balbutiants de l’aéronautique. Ce type de livre comblait ses lacunes et écoulait les instants de repos comme celui-ci. Les échanges entre collègues ne ressemblaient plus qu’à un bruit de fond auquel elle ne prêta aucun intérêt.
Le soleil grimpait le ciel, dérivant lentement vers son zénith. Les autres légions amassaient une quantité élevée de guerriers, déplaçant le chaos du campement à l’extérieur. Le vacarme devint tel que la lectrice abandonna les schémas techniques pour observer l'agitation, incapable de se focaliser sur les explications compliquées des légendes.
Des voix s’éteignirent. De plus en plus et enfin, le silence. Les regards se tournèrent vers le sommet de la colline, Lina aussi céda à la curiosité et dirigea ses yeux azurés vers cette même direction.
Un individu équipé d’une armure sombre, massive, se tenait perchée là-haut. Le chevalier dépassant les deux mètres quinze gardait en permanence la main gauche posée sur la poignée de son épée titanesque, la vigilance aiguisée. Pas un élément de peau ne se voyait derrière son casque sur lequel deux oreilles artificielles pointaient vers le ciel. Loin d'une tenue conventionnelle, les épaulières imposantes représentaient des têtes de loups aux canines allongées.
Le colosse de métal descendit la colline en direction de Lina. Sa cape épaisse entourait son cou dans une crinière blanche, glissait sous les protections des épaules avant de retomber mollement en arrière ; l'étoffe noire délibérément asymétrique cachait son arme autant que le bras qui le tenait.
Les soldats s’écartèrent de ce colosse, personne ne voulait se confronter à lui. Lina regarda un instant les quelques fines marques rouges dessinées sur les joues du casque semblables à des peintures de guerre. Enfin, le chevalier s’arrêta devant Lina qui le salua.
— Bonjour, mon général. Avez-vous passé une bonne nuit ?
— Ash a décidé de me placer en arrière-garde, lança le géant vêtu de noir. Tu mèneras nos hommes à l’avant.
— Oh, s’étonna la femme avec une pointe de déception dans la voix. Je vois. Cela ne pose pas de problème ?
— Non.
Le chevalier ne dit rien, cependant, Lina pouvait remarquer les deux éclats dorés fixés sur elle.
— Oui ? s'enquit la seconde, assez habituée à son supérieur pour comprendre qu’il n’avait pas terminé.
— Cette forêt est dangereuse. Reste vigilante.
— Dis, murmura t-elle pour ne pas être clairement entendue. Cette guerre. Est-elle nécessaire ?
Le général resta silencieux face à la question. Il finit par pivota sur lui-même pour retourner sur ses traces, visiblement, il préféra éviter de répondre. Dans le mouvement, sa voix s'éleva comme un coup de tonnerre.
— Unités impaires, suivez-moi.
La moitié des guerriers attrapa leurs paquetages et accompagna leur chef vers une destination inconnue.

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