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Lundi 08 janvier 2024, 12h43

   « Adossé à l’encadrement de la chambre de Erwan, Yannick patientait, bras croisés sur le torse. Le petit garçon s’était enfermé quelques dizaines de minutes plus tôt, en larmes, et avait positionné une chaise de l’autre côté du panneau de bois de façon à ce que personne ne puisse rentrer. Du moins, c’est ce que Erwan devait penser. L’éducateur savait qu’il n’était question que d’un simple coup de pied pour se libérer l’accès à la chambre de l’enfant mais, à quoi bon forcer l’accès ? Son travail ce n’était pas de forcer l’accès dans la tête et les cœurs des enfants qu’il suivait, mais plutôt de les laisser s’ouvrir d’eux-mêmes. De ce qu’avait pu lui indiquer sa collègue de soirée, la visite médiatisée de Erwan s’était mal passée, ce qui expliquait son état.

Il devait lui laisser du temps, seul le temps pouvait guérir les maux. Le temps, et la patience ».

Adossé à l’encadrement de la porte du dortoir des filles, Yannick ne savait plus quoi faire.Il ne parvenait pas à détacher son regard de Amali, roulée en boule sous une épaisse couverture, sur l’un des lits les plus isolés de la pièce.

Ils étaient rentrés la veille en tout début d’après-midi après un long trajet passé dans le silence le plus total et, à peine eurent-ils passés les portes du FJT que la jeune femme était venue s’enterrer dans ce dortoir, avec pour souhait de ne voir ou parler à personne.

Il lui faudrait pourtant y quitter la bulle dans laquelle elle s’était enfermée, celle du dénie le plus totale, cette bulle paradisiaque où Jelena n’avait pas brûlé une bonne centaine de personnes sans autre discernement. Cette bulle idéale où sans les mots de Amali, rien de tout cela ne serait arrivé.

— Les garçons s’inquiètent, lança t-il avec le maigre espoir de la voir réagir.

Aucune réponse. Il s’y attendait. Lentement, il porta sa tasse de café à ses lèvres, soupira en constatant que la boisson était froide.

Combien de fois avait-il dû tenir ce rôle, cette figure de patience inébranlable qu’on pouvait ignorer pendant des heures et qui pourtant, lorsqu’on s’en sentait capable, se trouvait toujours là pour apporter écoute, soutien et consolation ?

— Jon est parti avec Iverick récupérer des médicaments pour Erwan. Ils devraient plus tarder.

Toujours rien.

Abattu, c’est à regret qu’il tourna les talons pour s’éloigner du dortoir et rejoindre la salle commune où il ne trouva personne hormis Éden, assis à même le sol, ses béquilles jetées à côté de lui.

— Elle veut toujours pas se lever je présume ?

— Tu présumes bien. Et toi comment ça va ?

Eden sourit en coin, désigna du menton le verre d’eau à moitié vide qui traînait sur la table basse devant lui.

— Heureusement qu’on a dérobé toute cette morphine au final.

— Tes jambes ?

— Ça me fait un mal de chien tu as pas idée. Cinq impacts en tout, c’est des malades.

Au terme ‘’malade’, sa voix trembla légèrement. Yannick le remarqua, bien que le jeune home tente de le lui cacher en faisant passer ça sur le compte d’une petite quinte de toux.

L’éducateur s’approcha, s’assît en face du jeune, ne parla pas de longues secondes, attendant à la rupture de Eden qui lui semblait sur le point de se rompre.

—Pourquoi ils restent avec elle ? Ça se voit qu’elle est tarée, ils en ont eu la preuve, ils… elle a tué tous ces gens, sans raison, devant eux et ils restent ! Pourquoi ils rentrent pas avec nous ? On les accepterai, hein ?

— Bien sûr, répondit doucement Yannick. Mais Eden, tu ne peux pas savoir ce qui se passe dans leurs têtes. Ça doit être très difficile pour eux tu sais ?

— Non ça n’a pas de raison de l’être. Jelena est folle, point barre. J’y avais jamais songé mais, vu qu’elle a récupéré l’Elysée, elle a les codes nucléaires non ? Et ça inquiète personne qu’a tout moment elle puisse nous balancer une bombe sur le coin de la gueule ? Comment ça se passe dans les autres pays ? Ils pourraient pas venir nous aider ?

— Ça t’angoisse tout ça n’est-ce pas ?

Un grondement sourd émana des lèvres serrés du jeune homme qui, circulant, planta son regard dans celui de l’éducateur, mordant :

— Putain mais sors de ton côté d’éduc à la con deux minutes s’te plaît. Bien sûr que je suis stressé ! Tu crois quoi ? Cette tarée dispose d’une force de frappe énorme et je sais pas ce que Amali lui a dit, mais ça l’a mise en rogne. À tous moments elle peut nous tomber dessus et tu sais quoi ? J’ai super peur qu’elle s’en prenne à Jon ou à Erwan, qu’elle leur fasse pas de cadeaux parce que c’est désormais clair qu’elle n’éprouve plus rien. Elle est vide.

Yannick l’écouta, sans mot dire, commença à ouvrir la bouche mais fut interrompu par l’intervention inattendue de Jon, nouvellement rentré dans la pièce.

— Elle fera rien du tout. Ce qui l’a mise en boule, c’est que Amali la traite de monstre, et vous comme moi, on sait à quel point Jelena tient à Amali. C’est son jugement qui l’a mis hors d’elle.

— Comment tu sais ça toi ? souffla Eden.

— Super ouïe tu te rappelles ? J’ai tout écouté.

— Et tu aurais pas pu genre, nous en parler avant ?

— Eden ne l’engueule pas, s’interposa Yannick, le ton posé. C’est déjà bien qu’il puisse nous en parler maintenant.

D’un bras rassurant, Jon vint entourer les épaules de son meilleur ami, et ce malgré les vives protestations de ce dernier. Toutes griffes dehors, Eden se débattait avec l’énergie du désespoir ; sa force était des plus inutiles face à Jon. Il aurait pu user de son don pour le faire lâcher prise bien sûr, mais en avait-il réellement envie ?

De ses mains, il s’agrippa au tissu qui recouvrait les bras de Jon autour de son cou, s’y raccrocha avec force.

— Elle fera rien, promit Jon. Et même si elle essaye, elle nous trouvera sur son passage.

Lundi 08 janvier 2024, 21h54

   Au moment où Eva passa la tête par l’entrebâillement de la porte de sa chambre, Vasco sut que sa journée déjà gangrenée, finirait définitivement pourrie.

— Casse-toi, se contenta t-il de lancer à la mutante qui debout au pied de son lit, le fixait dans la pénombre.

— Il y a des façons plus sympathiques de saluer les gens.

En portugais cette fois-ci, il réitéra sa demande, ne s’attira qu’un haussement de sourcils surpris de la part de la jeune file.

Eva, ou l’une des mutantes les plus dévouées à Jelena, avait le don de le révulser par moment. Toujours là, souriante, bienveillante avec la Chef d’Etat, et ce malgré tout ce qu’elle pouvait être et incarner. Elle idéalisait une femme, une figure qui depuis leur retour de Lyon, débectait Vasco au plus haut point.

— Tu devrais te détendre chéri.

— Ose me toucher et je tire jure que je t’explose le Picasso qui te sert de visage.

Eva sourit, retira son tee-shirts avant de venir se positionner au-dessus de lui, à quatre pattes.

Pourquoi ne comprenait-elle pas ? Allongé qu’il était dans sa couchette, plongé dans la semie-obscurité et bercé par le bruit des chaudières dans la pièce voisine, il n’avait sûrement pas envie de s’envoyer en l’air. Encore moins avec elle.

— Tu es tout tendu…

Les doigts à la peau incroyablement pâle de Eva commencèrent à courir le long de sa peau, à y laisser une imperceptible trace de leur passage.

— Eva.

Lascivement, elle commença à se mouvoir contre lui, attendit une réponse qui ne vint jamais, la main à plat sur son entre-jambe. Plus agacée qu’étonnée, elle releva la tête pour le dévisager, attrapa l’une de ses mains pour la plaquer sur son sein, attendit.

Toujours rien.

— T’arrives plus à bander ?

— Écoute-moi bien espèce de pouffiasse décérébrée, là tout de suite j’ai pas envie, et même si ça me démangeait du côté de l’hémisphère sud, je pourrais gérer ça tout seul. Je veux pas de toi ici, dégage.

D’une ruade assez violente pour faire chavirer Eva, Vasco l’envoya embrasser le sol dans un bruit mou de corps et de couvertures. Il vit bien du coin de l’œil Eva se relever, mais n’eut pas l’envie de bouger afin de porter un regard concret sur son état : il s’en fichait.

— T’es vraiment qu’un gros connard.

— Et toi une sale pute. Quand je dis non c’est non. Tu vires. Y’en a plein des mecs à sucer dans cette base de merde, marmonna t-il.

D’un grondement, elle exprima son mécontentement, lui jeta la couverture au visage.

— Tu penses jamais aux autres !

— … ouais.

« Tu penses qu’à toi Vasco » résonna brusquement une voix étrangement familière dans sa tête.

Tandis que Eva quittait les lieux, il se redressa en position assise, se passa une main sur le front.

« Tu penses qu’à toi Vasco », encore une fois.

Plus énervé encore qu’il ne l’était en venant s’allonger, il s’extirpa de sa couchette pour s’engouffrer dans le long couloir qui reliait les dortoirs les uns aux autres. La lumière crue des néons lui fit battre de cils, il avait du mal à s’acclimater à la luminosité. Engourdi, les pas lourds et hésitant, il gagna la salle commune de la base, fut étonné d’y trouver Nathan, attablé devant un bol de café.

— Tu sais qu’il est genre… vingt-deux heures ?

— Je sais. T’as une sale gueule. Ça va pas ?

Distraitement, Vasco haussa les épaules, s’approcha de la cuisine ouverte pour se servir à boire tandis que Nathan, resté en retrait, le regardait faire avec fatigue.

— Eva, marmonna t-il finalement.

— … oh. Violent ?

— Je vais finir par la flinguer. Je te jure plus conne qu’elle tu fais pas.

— Elle est amoureuse, sourit Nathan pour seule réponse.

— Pas moi. C’est quand même pas difficile à comprendre !

Un gloussement s’échappa des lèvres de Nathan qui d’un geste vif, se hâta de cacher sa moquerie derrière sa main.

D’une œillade interrogatrice, Vasco le dévisagea quelques secondes, avant de retourner à la préparation de son thé.

— T’aurais pas dû coucher avec elle.

— C’était une expérience.

— Hum. Bah faudrait peut-être le lui dire alors. Parce que c’est évident pour tout le monde ici qu’elle est dingue de toi.

— Ouais, ‘’dingue’ c’est bien le mot. Plutôt crever que de la voir rouvrir les cuisses pour moi.

Lorsque quelques mois plus tôt, il avait décidé par la plus grandes des folies de coucher avec Eva, il ne se rendait absolument pas compte du guêpier dans lequel il s’aventurait. Pour lui, l’acte en lui-même n’avait eu que très peu d’importance sentimentalement parlant, mais pour elle, c’était une autre histoire. Après leurs ébats, elle n’avait plus voulu le lâcher, le suivait partout, s’inquiétait de son état auprès de tout le monde, ne parlait que de lui. Une véritable obsession.

Mais alors même qu’il se remettait doucement de la tuerie engendrée par Jelena, n‘aurait-elle pas pu simplement le laisser tranquille, laisser sa folie amoureuse de côté cinq secondes pour une fois dans sa vie, réellement s’inquiéter de son état ?

— Au fait, tenta Nathan,ça t'as fais quoi de revoir Eden ?

— C'est quoi ta vraie question ? se braqua immédiatement Vasco.

— Bah tu sais, enfin... vu qu'on parle de Eva...

— Ferme-là, je suis vraiment pas d'humeur.

Avachi sur sa chaise, il n’ouvrit plus la bouche, préférant se perdre dans sa mauvaise humeur et son besoin presque maladif de se repasser chaque phrase de Eden en boucle, de les interprêter, d’en tirer la moindre signification.

S’il avait été honnête avec lui-même il aurait admis que ce n’était pas tant le dérapage de Jelena, que son entre-vue avec Erwan et Eden qui l’avait perturbé. Revoir ses camarades, affaiblis, blessés et porteurs d’un discours alarmiste sur ce que le mouvement du Phœnix avait créé avait eu le don de le partager.

— À quoi tu penses ? s’enquit Nathan.

— À rien, je vais retourner me coucher.

— Tu m’inquiètes Vasco, franchement.

Étonné de l’aveu de son camarade, Vasco releva la tête, fronça les sourcils, avant de récupérer sa tasse vide pour se lever.

— T’as pas à t’en faire, tout va bien.

— Si tu le dis. Ménage-tou quand même un peu, ça risque de partir en live dans les semaines qui viennent et on aura besoin de toi.

Pour toute réponse, Vasco lui offrit un semblant de sourire, un reniflement hautain, avant de quitter la salle.

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