Chapitre 1 suite : Poussière d'étoile (remanié)
Après un déjeuner frugal au self (on se réservait tous pour la dégustation de gâteaux), les familles commencèrent à s’installer dans notre salle de spectacle improvisée, avec deux immenses sapins disposés de chaque côté de la scène.
Notre chorale débutait le spectacle. La cheffe de chœur, à ma grande surprise, nous avait proposé une fabuleuse chanson du groupe Queen, Thank God It's Christmas, pour le concert de Noël. J’avais bondi de joie… puis d’affolement : « Nêryah, pour le deuxième morceau, tu chanteras en soliste ». Lorsque je lui appris que je souhaitais interpréter un air de l’époque Baroque – l’une de mes périodes musicales préférées, avec le Moyen-âge –, la professeure m’avait répondu que cette mélodie ne reflétait pas assez l’esprit de Noël, et que mes petits camarades risquaient de ne pas saisir ce brusque saut dans l’histoire de la musique. J’avais alors insisté en louant la beauté de l’air « Remember me[1] » d’Henri Purcell, histoire d’instruire un peu ces fanas de pop-love music. En vain : « C’est encore pire ! On ne peut pas faire plus triste ! » s’était-elle offusquée.
« Oui, mais c’est tellement beau ! » avais-je rétorqué.
Me voilà donc contrainte de clamer le célèbre et redondant « Amazing Grace », psalmodié à toutes les sauces, devant cette assemblée ignare en matière de culture musicale, maugréai-je en me dirigeant avec les autres vers les coulisses improvisées – quelques paravents et rideaux pour dissimuler les artistes, côté jardin.
Chloé saisit mes mains.
– Bonne chance pour ton solo. Tu vas tout déchirer ! me chuchota-t-elle en me broyant les doigts.
Nous nous plaçâmes en silence sur scène. À cause de notre différence de taille, mon amie devait se mettre au fond, et moi, en première ligne.
Les familles des élèves et nos professeurs nous observaient avec attention. La salle était comble, comme chaque année.
Notre cheffe de chœur nous fit signe de son piano, et nous chantâmes le titre mythique de Noël du groupe Queen.
Une fois les acclamations terminées, ce fut mon tour.
Je me réfugiai dans ma bulle, malgré mon trac croissant. Je commençai la mélodie :
A-a-ma-zi-i-ing Grace
How sweet the sound
J’admirais les décorations pour oublier la multitude de regards posés sur moi tout en clamant mon hymne, lorsque l’une des boules scintillantes sortit de sa guirlande lumineuse.
I once was lost but now am found…
Je faillis cesser mon refrain. Elle voletait dans la salle. Personne ne semblait la remarquer. Je la suivais du regard, seule sur scène, les yeux écarquillés, terminant mon deuxième couplet d’une voix tremblante. Comment poursuivre ma chanson ? Je discernais un petit corps dans ce halo doré. Une fée ! C’était une petite fée ! Et personne ne réagissait ! Elle traversa la voûte de l’amphithéâtre pour disparaître dans un tourbillon de paillettes.
Ressaisis-toi, Nêryah !
Was blind, but now I see.
Absorbée par ma volonté de réussir, je terminai mon chant par quelques notes tenues dans les aiguës, donnant le plus d’intensité possible à ma voix.
Les applaudissements me firent revenir à la réalité. Je partis m’installer avec les autres dans la salle pour la suite du spectacle. J’étudiai les alentours, aux aguets. Aucun signe de l’enchanteresse.
– Bravo, ta voix était magnifique, comment toujours, mais… qu’est-ce que tu fais, là ? me murmura Chloé. On dirait une girouette !
Impossible de me concentrer. Je venais de voir une fée… une vraie ! Je songeai au scintillement de ce matin, dans l’arbre. Une sensation de bouillonnement s’éveilla en moi et me transportai presque hors de mon corps, comme si je vivais cette journée par procuration.
Toutes les représentations eurent du succès. Pas autant que l’activité la plus prisée : les sucreries. Chloé partit rejoindre sa grand-mère maternelle qu’elle n’avait pas vue depuis des années.
Une fois les tables de mets et de boissons mises en place, élèves et spectateurs se ruèrent sur les pâtisseries.
J’en goûtai une, les yeux dans le vague.
– Qu’est-ce qui se passe, Nêryah ? D’habitude, côté gâteaux, t’es du genre à dévorer ! Tu vas finir par crever de faim, ma vieille, me taquina Chloé, qui venait de me rejoindre.
– Je sais pas. Je n’ai pas spécialement envie de manger. J’ai vu quelque chose de vraiment bizarre pendant mon Amazing Grace… quelque chose de très lumineux.
– Étant donné ta superbe prestation, tu as probablement été touchée par la Grâce Divine ! prononça-t-elle pompeusement. De toute façon, tu vois tout le temps des trucs chelous.
Je hochai lentement la tête, un peu perdue. Sur ce point, elle avait raison : il m’arrivait sans cesse des choses étranges.
[1] Tiré de l’Opéra « Didon et Énée ».

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