État des Lieux
En décembre de l'an 2004, la navette Worlds Unseen atterrit sur la planète Nibiru dans de parfaites conditions après une traversée solitaire du système solaire de près de 70 ans. À son bord, près de 100 000 passagers, dont une immense majorité n'avaient pas ouvert les yeux depuis le décollage sur Terre. En effet, l'expédition faisait usage des deux grandes techniques réputées dans le domaine du voyage spatial lors de sa génèse : la méthode cryo-bionique de Lavyle (1) et la luminisation de McKlensley.
Cette première est un procédé consistant à endormir des personnes à de très basses températures, permettant d'effectuer des voyages s'étendant sur de très longues durées sans la nécessité de s'alimenter et en vieillissant à un rythme fortement réduit—cinq ans seulement, dans le cas du Worlds Unseen. La luminisation, elle, était un ingénieux moyen de communication interplanétaire par signaux lumineux à haute fréquence, si bien que le vaisseau avait toujours à son bord quelques employés éveillés, rendant compte du bon fonctionnement de l'astronef à la Terre, et prenant connaissance de la situation de celle-ci par la même occasion, ainsi que de l'éventuelle évolution des moyens technologiques de l'Humanité.
Nibiru, la destination, était une planète tellurique solitaire, retirée dans les marges obscures du système solaire avec sa lune unique, et qui de son éloignement n'était supposée habitable que le long de son équateur, où la température serait relativement douce, ainsi que stable le long de l'année. Aussi la planète tourne-t-elle plus lentement sur elle-même que la Terre, donnant lieu à des journées équivalentes à 30 heures terriennes.
L'astre tenait son nom des deux grandes tâches noires présentes sur chacun de ses pôles, qui lui ont longtemps donné une forme incomplète et insaisissable avec la noirceur désolée de l'espace en toile de fond. Ces tâches donneront nibii ruw, littéralement "bouts de cendre" en une langue native des Grandes Jungles (2).
L'étape qui aurait sans doute causé le plus d'anxiété aux voyageurs sans la narcose générale de Lavyle aurait été l'atterrissage. La science du temps du départ ne connaissait en effet pas d'alternative pour cette tâche que de s'écraser à l'angle le plus favorable et en souffrant au mieux le choc par la constitution du vaisseau ; la méthode surpassa de loin la bassesse ravineuse de ses attentes. Le soleil apparaissait tout juste dans la vallée autour. Le processus de revivification fut immédiatement mis en route.
Premiers à sortir, les agents de sécurité et scientifiques de l'expédition furent premiers à constater l'exactitude des prédictions faites sur l'atmosphère et la géologie de l'astre, ainsi que sa capacité à accueuillir la vie. En outre, ils purent observer l'inexplicable présence de structures d'origine distinctement artificielles au loin, chose qui fit monter un puissant vent de terreur et d'enthousiasme parmi le reste de l'équipage, dès que la nouvelle fut annoncée. Les trois luminiseurs de bord avaient été endommagés lors de l'atterrissage, rompant tout échange possible avec la Terre. On sait à présent que cette nouvelle ne fut annoncée qu'à une minorité de l'équipage, de peur de provoquer une vague de panique infondée ; la communication avec la planète d'origine n'avait d'utile qu'un sentiment de sûreté relative dans leur présente situation.
Seconds à sortir furent les ouvriers, ingénieurs et architectes qui se mirent néanmoins à l'œuvre sans attendre, ni même en avoir la possibilité. La zone environnante abritait de nombreuses espèces végétales, dont nul ne pouvait estimer la dangerosité, de plus, les réserves de nourriture dont les colons disposaient nécessitaient la mise en place rapide d'une agriculture intensive. Alors, il fallut immédiatement se mettre à la recherche d'une source d'eau et défricher tout, tout autour.
Les derniers sortis furent les grands actionnaires John Westman et Meier Smith ainsi que le jeune entrepreneur prodige à l'origine du projet, Adam Silvermann (3).
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1. Lavyle J.M. et al. Space Travel and the Biological Engineering of the Human Body. Piesce : Piesce University Press; 1911.
2. Étymologie que l'on peine encore à expliquer, cf. Divon J. Guide de Terminologie Spatiale : Vol 2, les Corps. Lutenne : PAL; 1956.
3. Les deux plus importants actionnaires, Donald Blumberg et Bernard Stone, vivaient sur Terre, cumulant 50,8% des parts, en ayant fait l'acquisition par un contrat luminisé bien après le lancement du projet en 1921.
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Cependant, l'arrivée fracassante du vaisseau n'avait pas manqué de capter l'attention des populations indigènes. En effet, la vallée où l'atterrissage eut lieu abritait deux cités aux niveaux technologiques comparables à ceux du début de la Renaissance sur Terre : les éternelles rivales Kornvek et Seychul.
Bien que conscients de la présence immédiate d'autres créatures évoluées, les organisateurs de l'expédition ne mirent rien en place pour s'informer sur elles ou tenter un premier contact. Mais celui-ci eut inévitablement lieu lorsque les humains commencèrent à incendier extensivement la forêt autour du fleuve qu'ils avaient découvert pour permettre la cultivation de blé et de pommes de terre. Aux alentours de 20 heures nibiriennes, des coups de feu se firent entendre, provenant des fusils de l'expédition destinés à la chasse, mais employés cette fois par réflexe paniqué à la vue d'hommes que l'on suppose maintenant avoir été des Kornéens—soldats ou habitants de Kornvek, notions essentiellement synonymes—, qui se tinrent à distance visible durant un long moment avant de se retirer.
Avant la tombée de la nuit, l'équipage avait déjà délimité une large zone circulaire où tout n'était que champs, ateliers et habitations sommaires, et dans laquelle tous se retirèrent dès que le soleil ne fut plus visible. La nuit entière, on veilla de tous côtés, plongés dans l'obscurité et l'anticipation. On prit également la décision de former deux groupes chargés de se rendre dès l'aube aux deux cités respectives, et y présenter la civilisation humaine.
La troupe des trente émissaires auprès de Kornvek fut massacrée, acte qui marqua un début difficile pour les relations nibi-humaines, compliquées par le postulat subconscient des colons que les cités de la vallée obéissaient toutes à un même état. Ainsi, on s'étonna de l'accueuil tout à fait différent qu'on réserva aux émissaires auprès de Seychul : immédiatement, les deux parties se mirent à la création d'un système permettant une communication mutuelle.
Après deux jours et une nuit d'entretien entre des savants et diplomates des deux peuples, on jugea acceptable la qualité de traduction possible. Ainsi, les Seychans—comme on vint à les nommer—, demandèrent à une rencontre entre le dirigeant des humains et le Prince Arlquin de Seychul, Skaaliss. Bien sûr, les humains avaient abandonné la primitive notion de royauté depuis déjà plus d'un siècle, et se resolurent donc à envoyer le plus grand actionnaire présent sur la planète, M. Silvermann lui-même. Celui-ci fut contraint d'accepter la mission sous la pression conjugée de ses deux homologues industriels et de la foule ouvrière, dont nul n'avait le moindre désir de pénètrer le palace extraterrestre, même escortés.
Silvermann sortit de la rencontre physiquement indemne, mais manifestement révolté et transi d'effroi par ce à quoi il avait pu y assister, sans pourtant adresser le moindre commentaire négatif à l'égard du Prince par la suite. Dès son retour dans le Cercle, il annonça dans un discours l'accord qu'il avait conclu avec les forces de Seychul, accord qui donnerait aux humains une paix durable avec Seychul, en échange de leur assistance pour combattre Kornvek, ce que tous jugèrent acceptable.
La veille de ce même jour, la communication avec la Terre fut rétablie, et celle-ci fut informée des incroyables faits de ce nouveau monde. Sur Nibiru, on apprit en retour qu'une seconde expédition devait être lancée, qui par de récentes avancées technologiques serait capable d'effectuer un trajet analogue en une durée de seulement 30 ans.
Les jours qui suivirent, quelques développements notables eurent lieu : en l'abscence de précédent judiciaire, un juriste spécialisé en questions de droit constitutionnel, Walter Moore, déclara que les habitants de Nibiru, malgré leur modeste niveau de technologie, ne remplissaient pas les critères nécessaires à l'obtention du statut d'humanité, en ne pourraient en conséquence pas profiter des droits qui en découlent (4). Ce constat se montrera d'une importance vitale pour comprendre l'histoire nibirienne, conséquemment, nous y reviendrons plus loin.
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4. Moore W. On the Legal Status of Intelligent Alien and Extra-terrestrial Species. Stargates : New World Law Agencies; 2004.
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