Le Kick-off
— On ne capte toujours pas. On va finir par être en retard. Dit Xavier.
— Tu en es ou de ton histoire avec le mec avec qui tu étais. Dit Mohamed à Xavier.
— Je ne vois pas, pourquoi, tu t’entêtes encore. Dit Christine.
— Il reste du café. Quelqu’un en veut. Dit Xavier.
— J’en veux bien. Dit Fadila.
— Mohamed, tu t’entends bien avec Xavier, non ? Dit Fadila.
— Oui, normalement. Dit Mohamed.
— Le café, tu le veux avec ou sans la tasse. Dit Xavier à Fadila.
— Xavier. Dit Mohamed.
— Si c’est pour me répondre comme cela, ce n’est pas la peine de me le proposer. Dit Fadila.
— Moi, j’en veux bien. Dit Christine.
Xavier lui posa la tasse sur la petite table, devant elle.
— Merci, c’est gentil à toi. Dit-elle à Xavier.
— Tu ferais mieux de trouver quelqu’un d’autre Xavier. Dit Christine.
— Je viens de recevoir un SMS. Dit Fadila.
— Il y a un peu de réseau, mais pas assez pour la Visio. Je n’arrive pas à établir la liaison. Dit Marc. Ça m’embête de rater ce meeting, ils vont se demander ce qu’on peut bien faire.
— Ma grand-mère est décédée. C’est mon père qui me l’écrit. Mon Dieu : dieu est grand. Dit Fadila qui commença à pleurer.
Louise lui prit les mains.
— Toutes mes condoléances dirent en écho Xavier, Marc. Mohamed et Christine. Jacques lui toucha le bras.
— Il te dit de quoi elle est décédée lui demanda Louise.
— Elle a été emmenée à l’hôpital d’Oran, il y a quelques jours. Elle avait déjà de l’emphysème et était très fatiguée. Elle ne se sentait pas bien. C’est ce qu’ils m’ont dit. Je suis sûre qu’elle est morte du covid. Pourquoi ils ne me le disent pas. Ils savent bien que je m’en doute. Je ne comprends pas pourquoi ils ne me le disent pas. Dit Fadila dans un sanglot.
— Tu ne pourras pas aller à son enterrement et être avec ta famille en plus. Dit Christine.
— Elle va être enterrée dans la journée. C’est la tradition chez nous. Je n’aurais pas eu le temps d’y aller de toute façon. Dit Fadila en pleurant. C’était une femme très gentille. Elle était très aimée dans ma famille. J’aurais tellement aimé la revoir.
— Tu garderas d’elle, un meilleur souvenir si tu ne l’as pas vu malade. Elle aurait peut-être préféré. Dit Marc.
— Je ne comprends pas pourquoi ils ne veulent pas me le dire. Répéta Fadila
— Apprendre un décès dans ces circonstances, c’est moche. On n’aurait jamais pu l’imaginer. Dit Xavier. Mais elle n’était pas vaccinée ta grand-mère ?
— Là-bas, il n’y a pas grand monde de vacciné et puis ils n’y croient pas beaucoup. Dit Fadila.
— Je prierai pour elle ce soir. Dit Xavier.
— Merci, c’est gentil à toi. Dit Fadila.
— Mohamed, tu as des nouvelles de ta famille ? Demanda Louise.
— Oui, ils vont bien d’après ce qu’ils me disent. Il y a eu beaucoup de morts du covid en Algérie. Quand je demande ce qu’il s’est passé pour un décès, ils me répondent « Tu sais, il était vieux, il toussait depuis longtemps de toute façon. C’est le destin ». Ils sont fatalistes. Pour eux, c’est toujours le destin ou c’est Dieu qui l’a voulu. Ils ne se battent pas, ils acceptent. C’est culturel. C’est du fatalisme. Cela leur permet d’accepter les difficultés de la vie. Dit Mohamed. Je suis parti depuis longtemps. Je les comprends, mais je ne pense plus comme eux maintenant.
Tous les murs vibrèrent.
De la poussière émana des murs.
— On va y rester. Dit Marc.
— Ne dis pas cela. Dit Louise.
— Oui, excuse-moi. Dit Marc.
— Je me demande si on ne ferait pas mieux de sortir et d’essayer de partir. Pourquoi ils ne nous ont pas évacués. Dit Mohamed.
— C’est en cours, l’ambassade a dit que les bus étaient en route. Dit Marc.
— Nos vies pour de l’information, c’est ça ? Ça ne leur fera pas cher. Dit Mohamed.
— On est plus à l’abri ici que partout ailleurs quand les bombes tombent. Dit Xavier.
— Moi, je ne bouge pas d’ici. Dit Christine. J’ai trop peur.
— Moi non plus. Dit Louise.
— Le Kick-off va commencer. Dit Xavier.
— Oui, je ne sais plus trop quoi faire. On n’arrive pas à se connecter. Dit Marc. On va se faire démonter. Il faudrait remonter pour essayer de se connecter du rez-de-chaussée ou du premier étage. Avec le téléphone satellite, le réseau fonctionne.
— Moi, s’ils me font la réflexion un jour, je ne m’en remettrais pas. Dit Christine.
— Ne t’inquiète pas, tu sais, plus personne n’y pensera d’ici là. Dit Louise.
— Au moins, s’ils voient que l’on a essayé de se connecter, on sera à moitié pardonné. Dit Christine.
— Je vais remonter pour appeler avec le téléphone satellite. Dit Marc.
— Non, Marc. Reste ici, s’il te plaît. Dit Louise.
— Ne t’inquiète pas, je ne vais pas sortir. Je vais juste essayer d’appeler sinon je leur enverrai un message pour leur expliquer ce qui se passe. Dit Marc.
— Marc. Dit Louise.
— J’en ai pour deux minutes. Dit Marc.
— Ne prends pas de risque, Marc. Dit Christine.
— Tu devrais rester avec nous. Dit Fadila.
— Tu veux que l’on vienne avec toi. Dit Xavier.
— Non, ne bougez pas d’ici. Dit Marc.
Marc sortit le portable à la main.
Marc reçoit un SMS. « Nous savons qu’il y a des bombardements actuellement. Mettez-vous à l’abri. Contactez-nous dès que possible. On vous résumera la présentation du Kick-off. On compte fortement sur votre engagement. Merci pour votre investissement professionnel. Marc, tu les gères. Bien à toi. »
— On est jeune, quand même, pour mourir. Dit Louise. On n’aurait jamais dû accepter de rester. On n’imaginait pas les risques que l’on prenait.
— Tu savais que tu étais enceinte lorsque tu as accepté de rester. Dit Xavier.
— Oui, je le regrette. Je n’ai pensé qu’à moi. Dit Louise.
— On ne peut pas penser à tout. Dit Mohamed.
— Oui, enfin, ce n’était pas une petite chose. Dit Christine. Tu aurais dû y penser Louise.
Jacques toucha le bras de Louise en souriant.
— Merci, Jacques. Tu es gentil. Dit Louise.
— La vie est si éphémère. Dit Fadila.
Les bruits sourds reprirent comme des coups de butoir.
Les éléments de la cuisine vibrèrent.
— Est-ce que tout cela va se terminer un jour ? Dit Xavier. La voix étouffée.
— Je commence à avoir du mal à respirer avec toute cette poussière. Dit Christine.
— Tu ne veux pas sortir un peu dans le couloir ? L’air doit être meilleur. Dit Louise. Tu n’as pas un mouchoir ? On peut le mouiller et le mettre sur ta bouche, ça filtre bien la poussière. Ce sera mieux.
— Oui, c’est une bonne idée. Dit Xavier.
— Je n’ai que des mouchoirs en papier. Dit Christine.
— Il y a des torchons qui ont l’air propre dans ce placard. Dit Xavier. Oui, ils sont pliés et ils sont propres.
Il en prit un et le passa sous le robinet. Il le pressa.
— Tiens. Dit-il à Christine.
— Merci. Dit Christine. C’est frais. Ça fait du bien.
— Louise, Fadila, vous en voulez un aussi ? Demanda Xavier.
— Non, ça va merci. Répondirent-elles.
— Mohamed, tu en veux un ? Demanda Xavier.
— Non, ça va, merci. Dit Mohamed.
— Jacques ? Demanda Xavier.
— Non, il n’en veut pas. Dit Louise. Il fait chaud ici, non ?
— Oui, on est mal à l’aise. L’air n’est pas renouvelé. Dit Xavier.
— Je ne vois pas de bouches d’aération. Dit Mohamed. Je vais aller voir si je ne peux pas ouvrir des portes dans le couloir pour faire un peu courant d’air.
— Non, ça suffit comme ça. Reste avec nous. Dit Louise.
— Oui, reste avec nous. Dit Christine.
Jacques se leva.
Fadila renifla.
— Ça me rappelle les récits de mon grand-père pendant la guerre au Cambodge. Dit Christine.
— Je croyais que tu étais vietnamienne. Dit Mohamed.
— Oui, d’origine. Dit Christine, mais mon grand-père était cambodgien.
— La guerre du Cambodge, c’était dans les années 70. Dit Mohamed.
— Oui, mais dans les familles, les souvenirs de guerre restent toujours vivaces dans les mémoires et puis on n’était pas fier de ce qu’il avait fait. Mes parents l’ont fait venir en France. Il n’a pas vécu très longtemps. Mais je me souviens de ce qu’il racontait sur la guerre. Ce n’était que des horreurs et des drames. Dit Christine. En fin de compte, ici, on ne voit rien de ce qui se passe dehors. On est à l’abri en quelque sorte.
— C’est vrai. Dit Xavier. Même si on se plaint, nous ne sommes pas au cœur des drames qui se jouent au-dessus de nous.
— Ils ne racontaient que des horreurs. Dit Christine. Je ne lui ai jamais demandé, mais je préfère ne pas savoir ce qu’il avait fait.
— Il vaut peut-être mieux ne pas le savoir. Dit Xavier.
— Les bombardements me ramènent tout cela en mémoire maintenant avec l’angoisse de la guerre aussi. Je commence à comprendre ce que cela veut dire. Dit Christine.
— Christine, tu ne devais pas te fiancer. Dit Xavier.
— C’est quasiment fait, je suis contente. En ce moment, on organise la réception. C’est important pour les familles que ce soit bien organisé. Dit Christine.
— Tu le connais depuis longtemps. Demanda Louise.
— Oui, depuis très longtemps. On est de la même communauté. On s’appréciait bien. Les parents en ont parlé ensemble. Je ne veux pas dire que cela a été arrangé, mais on a eu le « Go » comme on dit. Dit Christine. Ils ont dit qu’ils seraient d’accord si cela se faisait, mais on n’était pas obligé.
— C’est une drôle façon de voir les choses quand même. Dit Louise.
— Ce sont les traditions. On continue à les respecter, mais c’est plus souple. Dit Christine. Les familles ont du mal à ne pas s’en mêler même si on vit tous en France maintenant.
— Tu es heureuse. Dit Xavier.
— Je suis contente. Il me convient. On s’entend bien. Dit Christine. Ce n’est pas pareil que vous, nous, on doit se marier. C’est une obligation familiale. Dit Christine.
— Si tu le vis bien, c’est le principal. Dit Mohamed.
— Oui, si elle le vit bien, c’est le plus important. Dit Louise.
— Le Kick-off a dû commencer. Dit Mohamed.
— J’espère que Marc a réussi à les contacter. Il est parti depuis longtemps. Dit Fadila.
— Oui, ça commence à faire un moment. Dit Mohamed.
Marc entra.
— Ils m’ont contacté par SMS. Ils savent qu’il y a des bombardements. On doit rester dans l’abri. Dit Marc.
— C’est déjà bien. Dit Xavier.
— Il ne faut pas s’inquiéter pour le Kick-off, ils nous le résumeront plus tard. Dit Marc.
— On n’a pas vraiment le choix. Dit Mohamed.
— Je suis soulagé. Dit Christine. Je n’aime pas manquer une réunion.
— Ne t’inquiète pas. Dit Fadila. Tu vois bien qu’ils comprennent.
— C’est une bonne chose. On aura l’esprit plus tranquille maintenant. Dit Louise.
— Enfin, certains, toujours les mêmes, diront que l’on profite bien de la situation. Dit Fadila.
— Pas de noms. Dit Xavier.
— Cela aurait quand même été mieux de participer. Dit Christine.
— Comment on dit d’ailleurs, « the place to be », non ? L’endroit où il faut être. Dit Mohamed.
— Ils ne t’ont pas parlé des bus. Dit Xavier.
— Non. C’était un message très court. Je n’ai pas pu répondre. Je n’avais déjà plus de réseau. Dit Marc.
— Si au moins on pouvait faire partir Louise. Dit Christine.
— Franchement, oui. Je suis sûre qu’ils la rapatrieraient s’ils connaissaient son état. Dit Fadila.
— Je pourrais tenter d’aller voir à l’ambassade s’il y a des nouvelles. Dit Marc. Si vous voulez. Je demanderai aussi pour ceux qui veulent rentrer. Ils ne peuvent pas s’y opposer. Je me débrouillerai.
— Non, Marc. Ne sors pas. On verra plus tard. Dit Louise. Ce n’est pas le moment de sortir.
— Nous, on peut y aller. Dit Xavier. Avec Mohamed, on fera vite.
— On ne va pas commencer à se disperser. Dit Marc. A mon avis, ils ont tout suspendu pendant le bombardement. On ne trouvera personne.
— C’est vrai. Dit Mohamed. Tout le monde doit être aux abris, même les chauffeurs de bus.
— On ira après, tous les deux avec Mohamed. Dit Xavier. Louise doit être évacuée. On va en informer l’ambassade. Ça leur mettra la pression à Paris.
— Ce n’est pas normal qu’elle reste ici dans son état. Dit Fadila.
— Il faut tout tenter pour la faire évacuer, tu as raison Xavier. Dit Christine.
— Jacques frappa sur la table : Hon hon
— Il faudrait vraiment que tu partes. Dit Marc. Je te rejoindrai.
— On va voir comment cela se présente lorsque que l’on pourra sortir. Dit Louise, mais, maintenant, je préfèrerais partir.
— Tu te rappelles à Angers, chez mes grands-parents. Tu avais beaucoup aimé. Dit Marc à Louise en lui prenant les mains.
— Oui, ce sont des beaux souvenirs. Répondit Louise.
— Il faudra que l’on parle tous les deux. Les choses ont changé. Tu le comprends. Dit Marc.
— Oui, je le comprends, mais je ne suis pas sure après tout ce qui s’est passé. Répondit Louise.
— On peut en discuter. Je suis content que tu souhaites le garder. Cela me fait énormément plaisir. Beaucoup plus que tu ne le penses. Dit Marc.
— Je sais que tu es content. Moi aussi, je suis contente de le porter. Dit Louise.
— Tu vois. Les choses changent même si on ne s’y attendait pas. On va en discuter. Dit Marc. Tu as pensé aux prénoms.
— Si c’est un garçon, j’aimerais qu’il s’appelle Paul ou Pierrot, Pas Pierre, Pierrot. Dit Louise.
— Oui, c’est joli Pierrot, j’aime bien. Si c'est une fille, j’aimerais qu’elle s’appelle Reine, comme mon arrière-grand-mère. Dit Marc.
— Oui, c’est joli, Reine. Dit Louise. Elle s’appellera Reine.
Un choc terrible ébranla le bâtiment.
Les murs semblèrent onduler, par vagues, de haut en bas.
La lumière s’éteignit.

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