Chapitre 4 (Grant) (2/2)
Grant n’était pas du genre à rester paralysé par la peur. Au contraire, elle lui servait habituellement de carburant et lui donnait la force d’affronter toutes les épreuves qui se dressaient sur son chemin. Mais l’image de cette maison partant en fumée réveilla en lui de telles émotions qu’il se retrouva projeté cinq mois en arrière, incapable de bouger, à contempler le QG de l’Élite brûler sous ses yeux impuissants.
Puis, le déclic. L’image des flammes rouges et impitoyables s’ancra en lui comme une blessure vive et brûlante, chaque battement de son cœur pulsant contre cette douleur ancienne. Mais cette fois, ce n’était pas une vision de défaite qu’il contemplait, non.
Cette fois, il pouvait agir.
Il inspira profondément, laissant l’air suffocant enflammer ses poumons pour les nourrir d’une détermination féroce. Il n’avait pas su sauver les siens ce jour‑là, c’était vrai. Il n’avait pas su leur dire les mots qu’il fallait. Mais Thomas... Thomas, lui, était encore là, alors il était hors de question qu’il l’abandonne.
Pas lui. Surtout pas lui.
Cette certitude établie, Grant se précipita à l’intérieur de la bâtisse en flammes, chaque foulée plus lourde mais plus sûre que la précédente. Les vagues de chaleur léchant son visage résonnaient en lui comme un rappel poignant de ses pertes passées, mais le galvanisaient surtout davantage. La fournaise se faisait de plus en plus insoutenable mais il ne flancha pas, cherchant frénétiquement la silhouette de son ami à‑travers la fumée de plus en plus épaisse.
Enfin, il l’aperçut au‑travers des décombres qui l’empêchaient d’avancer. Son regard était fixé sur un point invisible qui le glaça sur place malgré la chaleur des flammes alentours.
Grant hurla son nom. Une fois. Deux fois. Mais aucune réaction. Rien qu’un silence entêtant, si ce n’était ce feu qui rugissait et dévorait les murs autour d’eux. Il lâcha un juron, ses doigts déjà meurtris arrachant les gravats et les poutres carbonisées qui lui barraient la route. Chaque mouvement envoyait des éclats de braises brûlants contre sa peau moite, mais il ne s’arrêta pas avant d’avoir enfin réussi à rejoindre son ami.
— Tho…
La vision d’horreur qui s’imposa à lui l’empêcha de terminer sa phrase. Gisant aux pieds de Thomas, l’un des hommes qu’ils étaient censés interroger le lendemain agonisait. Son corps avait été mutilé par les griffes d’Ekha, ses plaies encore suintantes et sa peau dévorée par les flammes.
Grant se désintéressa aussitôt de lui – non par dégoût, mais parce qu’il n’y avait rien qu’il puisse ou veuille faire pour cet homme. Non, tout ce qu’il éprouvait, lui, c’était cette urgence dévorante qui le consumait de l’intérieur : sauver Thomas. Le reste pouvait bien brûler avec le monde.
Pas de bruit. Pas d’hésitation. Sa main plongea dans sa poche, en ressortit l’inhibiteur, et il se précipita vers son ami pour lui administrer le produit. Ekha ne le remarqua pas, trop absorbé par son œuvre macabre pour percevoir la menace qui pesait sur lui.
Instantanément, les yeux de Thomas se voilèrent et son corps vacilla. Grant passait un bras sous son épaule pour faciliter leur fuite quand une main glacée agrippa sa jambe. Il baissa la tête, son regard croisant celui de la victime d’Ekha.
— S’il… S’il vous plaît…
Grant dévisagea le mourant à ses pieds, le cœur serré. Il voulait détourner les yeux et ignorer cet appel déchirant, mais le pauvre homme le maintenait fermement sur place.
— Je… Je vous en prie… insista‑t‑il, le visage déformé par la douleur. Tuez… moi…
Il ne répondit toujours pas, mais l’envie de mourir décuplait la force du malheureux qui, de toute son âme, ne daignait pas le laisser bafouer sa dernière volonté.
Réprimant un grognement, l’Élite attrapa son couteau et s’agenouilla à côté de lui. Ses doigts se posèrent sur son front pour le maintenir au sol, ses yeux fixant les siens avec intensité.
— Je suis désolé.
Un éclat de soulagement traversa le visage du condamné, mais il n’eut pas le temps de le remercier que Grant planta sa lame à la base de son crâne. Sa main relâcha enfin sa jambe et tomba mollement dans la poussière brûlante tandis que Grant lui fermait les yeux.
— Je suis désolé… répéta‑t‑il dans un souffle.
Le monde vacillait, mais il se força à se relever. Son ami commençait à reprendre ses esprits, et il ne pouvait pas se permettre de rester ici plus longtemps. Il l’attrapa avec une urgence violente pour le hisser sur ses épaules, ses pas trébuchant dans les débris alors qu’ils atteignaient l’extérieur juste à temps. Le bâtiment s’effondra derrière eux dans un bruit assourdissant, et un nuage de cendres et de braises s’éleva dans la nuit.
Épuisé, Grant se laissa tomber à genoux et ses mains s’enfoncèrent dans la terre rendue sèche. La chaleur des flammes s’éloignait peu à peu, mais la brûlure qu’il ressentait à l’intérieur restait vivace, lui rongeant les nerfs et l’esprit.
— Que… Qu’est‑ce qui s’est passé ?
Thomas avait parlé d’une voix affolée. Grant redressa lentement la tête, ses muscles endoloris. Il se retourna pour s’asseoir, les coudes appuyés sur ses genoux tandis qu’il affrontait le regard écarquillé de son ami. Confus et désorienté, celui‑ci le fixait avec une stupeur mêlée d’épouvante comme s’il espérait qu’il nie ce que son esprit commençait déjà à entrevoir.
— Rien, c’est juste que, euh… un incendie s’est déclenché au village, et tu t’es rué dans la maison en flammes pour secourir les occupants, improvisa‑t‑il. Malheureusement, aucun d’entre eux n’a survécu. Je suis désolé.
Même lui ne crut pas à son propre mensonge, bien trop gros pour être crédible. Mais même s’il avait eu l’infime espoir que son ami se laisse berner, il aurait été instantanément brisé l’instant d’après lorsqu’un hurlement perça la nuit. Une femme, les vêtements déchirés et le visage ravagé par les larmes, courait vers eux en criant, sa douleur si intense qu’elle semblait vouloir déchirer l’univers. Il eut à peine le temps de réagir qu’elle se jeta sur Thomas, ses poings s’abattant sur lui avec une violence incontrôlable.
— Toi ! sanglota‑t‑elle en le frappant encore et encore. C’est ta faute ! Tu l’as tué ! Tu l’as tué, espèce de monstre !
Les yeux de l’accusé s’écarquillèrent sous le choc. Il ne chercha même pas à se défendre, ses bras restant paralysés par la terreur tandis qu’il encaissait les coups. Chaque accusation prononcée semblait pénétrer sa peau comme une lame, creusant de nouvelles plaies invisibles qu’il n’avait pas les moyens de soigner.
Forcé d’agir, Grant attrapa la furie par les épaules et la tira en arrière.
— Laissez‑moi ! hurla-t‑elle. Il a tué mon mari ! Mon Dieu, pourquoi ?!
— Madame, calmez‑vous !
Mais il n’y avait rien à faire. Seul l’épuisement permit à la veuve de s’effondrer au sol après plusieurs minutes de lutte acharnée, secouée de spasmes incontrôlables. Prudent, Grant la relâcha doucement. Elle en profita pour se relever en titubant, avant de disparaître à travers les arbres dans le crépitement de la nuit.
Un silence lourd et pesant s’abattit sur eux. Thomas demeurait assis par terre, les bras enroulés autour de ses genoux et son regard vide fixé sur le sol comme s’il essayait de disparaître dans la terre elle‑même. Il posa une main sur son épaule mais son ami recula instinctivement, un éclat de pure panique traversant ses yeux noisette.
Car la vérité lui était enfin apparue, et de la plus horrible des manières…
Restait désormais à déterminer s’il pourrait vivre avec.
*
Le soleil se levait à l’horizon, inondant les prairies d’Ashford d’une lumière dorée qui faisait scintiller les brins d’herbe encore humides de rosée. Terrés dans le mutisme, Grant et Thomas erraient sur les routes poussiéreuses depuis le milieu de la nuit, désireux de mettre le plus de distance possible entre eux et le désastre qu’avait causé Ekha.
Alors qu’ils marchaient depuis plusieurs heures, Grant proposa de faire une halte pour manger un morceau et se rafraîchir. Il se plongea dans la préparation d’un maigre repas, espérant naïvement que la pause apporterait un semblant de réconfort à son ami. Mais Thomas, assis sur un rocher au bord du ruisseau, ne toucha ni à la nourriture ni à l’eau cristalline qu’il lui proposa.
Il se contentait de regarder ses mains teintées de sang séché, refusant obstinément de les nettoyer malgré les nombreuses remontrances qu’il avait pu lui formuler. Les taches carmines sur sa peau le hantaient et il s’appliquait à les détailler encore et encore, comme pour se punir de ce qu’il avait fait.
— C’était pas la première fois, pas vrai ?
Grant sentit son souffle se figer aux premiers mots de la journée que lui offrit son ami. Seul le murmure apaisant de l’eau qui s’écoulait paisiblement à leurs pieds rompit le silence qui s’ensuivit, en contraste brutal avec la tempête intérieure qu’il devinait chez Thomas.
— Ne te torture plus avec ça, Tho…
— Réponds‑moi franchement, Kaz, le coupa‑t‑il. Et ta main, c’était lui aussi, pas vrai ?
Son cœur se serra un peu plus dans sa poitrine. Il avait toujours su que ce moment arriverait, mais cela ne le rendait pas pour autant plus facile. Thomas sortit enfin de sa contemplation pour poser son regard suppliant sur lui, cherchant une vérité qu’il avait à tout prix cherché à lui cacher.
Renonçant à lui mentir plus longtemps, Grant hocha la tête pour confirmer. L’ex‑soldat baissa de nouveau les yeux vers ses mains, pensif.
— Combien de fois ? demanda‑t‑il d’une voix presque inaudible.
— Une dizaine… admit‑il à contrecœur. Mais rien de comparable à ce qui s’est passé cette nuit, précisa‑t‑il dans l’espoir de le rassurer.
Un rire amer s’échappa de son ami. Un son vide de joie et lourd de résignation qui contrastait drastiquement avec les bourdonnements harmonieux de la nature alentours.
— Et tu ne m’as jamais rien dit… Pendant tout ce temps…
— Je voulais te protéger, Thomas, se défendit‑il. Je craignais que…
— Merci.
Grant se redressa et arqua un sourcil, interdit. Il s’était attendu à de la colère ou à des reproches, mais son ami demeurait étonnamment calme… presque réellement reconnaissant.
— Tu t’es jeté à corps perdu dans les flammes pour me sauver, reprit‑il, le regard toujours égaré sur les paumes de ses mains. T’as subi tout ça pendant des mois, sans jamais te plaindre, sans jamais m’abandonner, même lorsqu’il a fallu te plonger dans tes pires souvenirs. Si ça, c’est pas de la dévotion envers sa mission…
— Je ne l’ai pas fait pour elle ni parce que je le devais à ta sœur, si c’est ce que tu insinues, rétorqua‑t‑il dans un soupir. À dire vrai, je… je n’ai pas une seule seconde pensé à elle, ajouta‑t‑il maintenant qu’il en prenait pleinement conscience. Je savais seulement que je ne voulais pas te perdre. C’est tout.
Thomas releva la tête vers lui.
— C’est une façon de me dire que je suis ton ami ? le taquina‑t‑il avec un léger sourire.
— Non, rectifia‑t‑il. Ma famille.
Une lueur de tristesse passa dans son regard, ses yeux brillant d’une émotion qu’il tentait de contenir. Il hocha doucement la tête, appréciant le poids des mots qu’il venait de lui offrir.
— Merci, Kaz…
Grant s’approcha et posa une main ferme sur son épaule.
— Tu me remercieras quand tu seras libéré d’Ekha. Mais chaque chose en son temps. Pour l’instant, on doit trouver des inhibiteurs.
Thomas laissa l’air pénétrer ses poumons, non pour se calmer mais pour s’imprégner de la force tranquille qu’il venait de lui offrir. Lorsqu’il releva la tête, ce n’était plus la confusion qui y régnait mais une flamme déterminée, vive et pleine de promesses.
— T’as raison, affirma‑t‑il. T’as un plan ?
Grant se tourna vers l’horizon et fixa la centrale d’Ashford, visible au loin. Ses structures métalliques se détachaient nettement contre le ciel lumineux, encadrées par les parois rocheuses des hautes montagnes qui la rendaient littéralement imprenable.
Mais impossible n’était pas synonyme d’Élite.
— Oui, répondit-il. Oui, j'en ai un.

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