Chapitre 17 (Eliott) (3/3)

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Les minutes s’écoulaient les unes après les autres, silencieuses. Seuls les rires et éclats de voix provenant du bar résonnaient dans un brouhaha étouffé, se mêlant au tintement des objets que rangeait sa princesse. Il se perdait toujours plus dans ses contours quand la porte de la réserve s’ouvrit subitement, laissant apparaître la carrure de Sam.

La mâchoire d’Eliott se crispa alors qu’il reposait les compresses à côté de lui, son nez ayant enfin arrêté de saigner. Il l’avait presque oublié, lui et ses grands airs de chevalier servant.

— Désolé de vous couper, mais j’ai du nouveau, Evy, déclara‑t‑il. Christie a réussi à se débrouiller. On peut partir demain.

Pardon ? Comment ça, partir demain ? Où ? Pourquoi ?

— Super, répondit‑elle. J’arrive tout de suite.

Mais… QUOI ?!

Totalement perdu, Eliott chercha des réponses auprès d’Evanna mais elle avait d’ores et déjà plongé la tête dans son sac à dos, posé à côté de la trousse de soin confiée par Christie. D’ailleurs, cette dernière non plus n’était pas très nette, maintenant qu’il y repensait. Il tenta de se remémorer les bribes de conversation qu’il avait perçues en arrivant. Evanna avait parlé d’urgence, que quelqu’un était en danger… mais qui ? Et pourquoi ?

— Evy, qu’est‑ce qui se passe ? finit‑il par demander, incapable de contenir sa confusion. T’es sérieuse, tu vas vraiment partir, là ?

L’interpellée continua de fouiller dans son sac, puis le referma pour le mettre sur son dos. Leurs regards se croisèrent enfin et ses lèvres se pincèrent en réponse, comme si elle retenait prisonnières des paroles qui ne demandaient pourtant qu’à s’exprimer.

— Je suis désolée, Eliott, mais je ne peux rien te dire. Reste en dehors de ça s’il te plaît.

— Comme tu peux rien me dire pour Sadell, c’est ça ? s’énerva‑t‑il en se levant. Bordel, mais depuis quand tu te méfies de moi, hein ?! Laisse‑moi t’aider !

Elle s’apprêtait à répliquer quand la porte de la réserve claqua contre le mur. Christie entra en trombe, son visage blême et son souffle saccadé alors qu’elle la refermait derrière elle. L’atmosphère se chargea d’une tension palpable qui fit glisser un frisson le long de son échine.

— Ils vous ont trouvé, annonça‑t‑elle. Vous devez partir, et vite.

— Quoi ? s’étonna Eliott. Qui ?

Il les dévisagea à tour de rôle en quête d’une explication, mais pas un ne daigna lui en fournir une. Scrutant les alentours, Christie cherchait un moyen de bloquer la porte tandis que les deux autres s’efforçaient de trouver un chemin par lequel s’enfuir. Le regard d’Evanna se posa sur une trappe de service, habituellement utilisée pour les livraisons et les déchets.

— Par ici ! cria‑t‑elle, attirant l’attention de Sam pour qu’il l’aide à déplacer les tonneaux qui la recouvraient.

— Bordel, Evy, mais y se passe quoi, merde ?! insista‑t‑il, au bord de la crise de nerfs.

Evanna releva la tête vers lui alors qu’elle ouvrait la trappe, révélant un tunnel sombre et étroit. Elle incita Sam à y aller en premier tandis qu’elle revenait se poster devant lui.

— Eliott, je t’en prie, fais‑moi confiance, répéta‑t‑elle. Je suis sincèrement désolée, mais si tu veux m’aider, reste en‑dehors de ça. Quoi qu’il se passe, surtout, tu n’interviens p…

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase que la porte s’ouvrit brusquement et projeta Christie au sol. Elle laissa échapper un cri étouffé avant de se ruer vers la trappe à‑travers laquelle elle disparut. Les lampes suspendues à l’extérieur inondèrent la pièce d’une lumière erratique, lui révélant enfin l’identité de leurs opposants.

— Ils sont… aïe ! lâcha le soldat de l’Académie qui avait pénétré les lieux, mais Eliott l’avait d’ores et déjà tiré vers lui pour refermer la porte. Un Élite ?! s’étrangla‑t‑il alors qu’il maintenait ses bras autour de son cou pour le faire taire. Traître !

Traître… ?

Son otage maîtrisé, Eliott releva lentement la tête vers Evanna. Figée devant lui, la détermination dont elle avait fait preuve avait laissé place à une angoisse bien palpable. Son regard gesticulait sur lui en proie à la panique. Non pas parce qu’elle était pourchassée, mais parce qu’il venait d’agir alors qu’elle lui avait expressément demandé de ne pas intervenir.

Traître.

— T’inquiète pas, Princesse, tenta‑t‑il de la rassurer. Va‑t’en, maintenant, d’accord ? Je m’occupe de ça, tout va bien se passer.

Evanna secoua frénétiquement la tête en signe de refus, incapable de bouger.

— D’accord, donc je vais être jugé pour trahison pour rien, alors ? insista‑t‑il. Parce que c’est ce qui va arriver si tu restes là et qu’ils t’attrapent, tu sais. Tu le comprends bien, ça, hein ?

— Je t’avais dit de ne pas intervenir ! le blâma‑t‑elle, la voix chargée de reproches. Je te l’avais dit ! Pourquoi tu ne m’as pas écouté ?!

Eliott leva les yeux au ciel et soupira d’agacement. Elle avait toujours été adorable, mais qu’est‑ce qu’elle pouvait être têtue. Son obstination n’avait d’ailleurs d’égal que sa naïveté si elle croyait réellement qu’il pouvait rester là sans rien faire en sachant qu’elle était en danger.

— D’accord, alors affaire conclue, décréta‑t‑il en resserrant sa prise autour de son otage. Tu m’laisses pas le choix.

— Qu… Quoi ?

Tombée dans l’inconscience, sa victime s’effondra lourdement au sol. Il aurait tout aussi bien pu la tuer et garder son petit secret à l’abri, mais premièrement, il n’avait pas envie de faire une telle chose devant la femme qu’il aimait, deuxièmement…

— Je viens avec toi, annonça‑t‑il alors qu’il enjambait le corps et attrapait la main de sa princesse pour l’emmener vers la trappe. J’vois pas d’autres solutions.

L’air humide et confiné qui s’échappa du tunnel lui donna un avant‑goût de la claustrophobie qui les attendait, mais il n’avait pas le choix s’il voulait rester avec elle.

Evanna se dégagea de sa poigne et recula d’un pas. Pendant un instant, le doute flotta entre eux, la jeune femme s’évertuant à le repousser sans comprendre qu’elle ne parviendrait jamais à le faire renoncer à elle. Elle finit pourtant par hocher la tête et, acceptant la main qu’il lui tendait, se laissa guider à travers la trappe. Eliott la referma derrière eux, tentant tant bien que mal de la bloquer autant que possible pour ne pas être suivi.

— Reste près de moi, chuchota‑t‑il, sa voix se répercutant contre les parois métalliques. On doit rejoindre Sam et Christie et te mettre à l’abri.

Elle ne répondit rien, se contentant de serrer un peu plus fort sa main dans la sienne. Ce geste ne fit que lui rappeler combien sa princesse, malgré ce qu’elle voulait bien lui laisser voir, avait au fond d’elle besoin d’être protégée. Il la mena à travers l’obscurité du souterrain pendant de longues minutes, chaque pas les rapprochant un peu plus de la liberté.

Dans ces ténèbres, le cerveau d’Eliott ne put que surchauffer.

— Et dire que j’ai réussi à t’sortir qu’il faisait du bon boulot, grinça‑t‑il des dents.

— Hein ? murmura‑t‑elle. Qui ça ?

— Le président, pesta‑t‑il. J’ai osé croire qu’il avait rien à se reprocher alors qu’en fait, il te pourchassait. Ma parole, mais j’aurais dû écouter mon intuition.

— Tu ne pouvais pas savoir.

— En fait, si, j’aurais pu, se reprocha‑t‑il à lui‑même. Il avait jamais été trop du genre ouvert, mais depuis son accession au pouvoir, tout le monde s’accordait à dire qu’il était devenu hermétique à tout. Alors peut‑être que c’était seulement le poids de ses responsabilités, mais ouais, ça coïncidait aussi parfaitement avec le moment où t’es partie. J’aurais dû me douter qu’y avait un lien, bordel. J’le savais, que c’était louche.

Aucune réponse ne lui parvint, mais l’air se chargea de concentration. Eliott tourna la tête vers sa princesse, avant de se rappeler qu’il ne pouvait rien distinguer d’autre que ses contours dans cette obscurité.

— Evy ? s’inquiéta‑t‑il.

— Oui, désolée…

— Qu’est‑ce qui se passe ?

— Rien, c’est juste que… c’est pas vraiment l’impression que j’en ai eu, moi, osa‑t‑elle finalement lâcher. Au contraire, même, je… je crois bien ne l’avoir jamais vu aussi heureux… C’en était presque déstabilisant.

Le cœur d’Eliott se souleva dans sa poitrine. Non seulement elle n’était pas venue le voir dès son retour à Mosley, mais elle admettait maintenant avoir rendu visite à un autre homme à la place… et non des moindres. Il tenta de réprimer la vague de dégoût qui montait en lui, mais un soupir d’exaspération parvint tout de même à franchir la barrière de ses lèvres.

— Je sais ce que tu penses, murmura‑t‑elle face à son silence.

— Ah ouais ? rétorqua‑t‑il d’un ton cinglant.

— Je n’avais aucune envie de le revoir, crois‑moi. Je le devais, voilà tout.

— Et moi ? ne put‑il s’empêcher de demander.

— Toi ?

— T’avais envie de me voir… ou pas ?

Le silence retomba sur eux, enveloppant l’obscurité d’un voile plus épais encore.

— Oui, finit‑elle par répondre.

Evanna aurait tout aussi bien pu mentir pour ne pas le blesser, mais Eliott choisit de la croire sur parole. Les ténèbres avaient rendu le dialogue plus aisé et la vérité plus simple à confesser. Elles l’enveloppaient d’un réconfort bienvenu, la protégeant d’un regard qu’elle semblait ne plus être capable de supporter.

Mais peu à peu, elles commencèrent à se dissiper. Au loin, les lumières chaudes des réverbères de la ruelle scintillaient et se reflétaient sur les murs de métal qui les entouraient.

— Evy ! s’exclama Christie lorsqu’elle les aperçut, sa silhouette de poupée se dessinant dans l’ouverture devant eux. Eliott !

Toujours cramponnés l’un à l’autre, les deux traînards émergèrent enfin, couverts de poussière. La barmaid se précipita vers eux, les enveloppant tour à tour dans une étreinte rapide mais sincère.

Juste derrière elle, Sam veillait sur la ruelle. Lorsqu’il aperçut Evanna, son visage marqué par l’inquiétude se détendit instantanément. La mâchoire crispée, Eliott le regarda se ruer sur elle pour la prendre dans ses bras tandis qu’elle relâchait sa main pour l’accueillir.

— Ouais, bon, bah, c’est bon, lâchez‑vous maintenant, marmonna‑t‑il froidement.

Sa princesse s’exécuta et se tourna vers lui. L’espace d’un instant, il crut voir l’esquisse d’un sourire étirer ses lèvres avant que ses yeux s’agrandissent de surprise. Il ne mit pas plus de quelques secondes à comprendre pourquoi, des bruits de pas précipités et de voix étouffées se faisant entendre dans l’obscurité du tunnel derrière lui.

La mine décomposée, Evanna attrapa de nouveau sa main.

— Courez !

Tous obéirent à cet ordre et s’élancèrent d’un seul corps, les pas des soldats résonnant derrière eux comme un tambour de guerre. Pour les avoir souvent parcouru, Eliott savait que les ruelles étroites de la ville‑haute offraient une multitude de cachettes mais aussi de pièges. Il prit rapidement les devants, entraînant Evanna à sa suite avec une détermination féroce. Christie et Sam les suivaient de près, luttant pour maintenir le rythme effréné de leur fuite.

— Par ici ! cria‑t‑il en désignant une porte entrebâillée au fond d’une impasse.

Ils se précipitèrent à l’intérieur et refermèrent la porte juste à temps. Les soldats déboulèrent dans la ruelle, surveillant prudemment les alentours avant de s’éloigner.

— On doit trouver un moyen de les semer pour de bon, murmura Christie, le souffle court. Non, mais vous avez déjà essayé de courir avec des talons, vous ? se plaignit‑elle. Je vais pas pouvoir continuer comme ça bien longtemps.

— Alors une chance que je traînais dans le coin.

Une voix féminine retentit dans leur refuge improvisé, bientôt accompagnée par l’écho de ses pas. Sa silhouette se découpa dans l’ombre du bâtiment, vêtue d’une tunique beige ajustée à la taille et coiffée d’un foulard. Ses yeux vert émeraude se dévoilaient à mesure qu’elle s’approchait, surmontés d’une frange blonde reconnaissable entre mille.

— Jade ?! s’étrangla Eliott.

Sans un mot, Evanna relâcha sa main et s’approcha de l’ex‑Élite. Elle s’arrêta devant elle et l’observa longuement, si longtemps qu’Eliott se demanda même si elle n’allait pas la frapper. Mais rien de tout cela n’arriva, bien au contraire… à son plus grand désarroi.

— Dieu merci, Jade, tu es là, murmura Evanna en se jetant dans ses bras.

Abasourdi, Eliott assista à la scène sans rien comprendre.

— Vous avez toujours le cylindre ? demanda son amie d’enfance.

— Oui, confirma Evanna en faisant glisser son sac à dos sur sa hanche pour pouvoir fouiller dedans. Tiens, ajouta‑t‑elle en lui tendant un long tube aux reflets jaunes et violets. Mets‑le à l’abri, s’il te plaît.

— Non, mais attendez, il se passe quoi, là…

— D’accord, l’ignora Jade en le glissant dans sa poche. Je vais le ramener à Hassan en attendant que vous les semiez. C’est encore là‑bas qu’il sera le plus en sécurité.

— Hassan ?! Qu’est‑ce que…

— D’ailleurs, vous avez réussi à récupérer ses papiers ?

— Vous les aurez demain, intervint Christie. Driss a finalement accepté.

Le cœur d’Eliott se serra dans sa poitrine. Driss. Un nom familier, et pas des moindres. Le faussaire de Mosley, reconnu pour son habileté à créer de fausses identités presque impossibles à détecter. L’Élite avait souvent fait appel à lui lors de missions d’infiltration, et il savait que ce type était aussi efficace qu’il était coûteux.

Jade remercia Christie d’un hochement de tête. Elle reporta ensuite son attention sur Evanna puis, sans un mot, la prit à son tour dans ses bras.

— Soyez prudents, surtout, lui intima‑t‑elle avant de la relâcher.

— Toi aussi.

Ce qui se passa ensuite demeura flou. Jade disparut à nouveau dans les ombres, les laissant seuls au milieu du bâtiment qui leur servait de refuge temporaire. Evanna tenta tant bien que mal de lui parler mais Eliott ne l’entendait pas, sa voix résonnant comme un bourdonnement sourd dans ses oreilles. Même son regard inquiet posé sur lui ne suffit pas à le faire revenir à lui. Elle laissa tomber, l’attrapant seulement par la main pour le mener à sa suite.

Eliott laissa ses jambes le guider à travers les rues tortueuses de la ville. Les autres semblaient avoir un plan, une direction à suivre, mais lui demeurait incapable de prendre la moindre initiative. Chaque pas retentissait comme un écho de son propre désarroi, les souvenirs confus des événements récents tournant en boucle dans sa tête sans jamais faire le moindre sens.

Dans quoi s’était‑il embarqué, au juste ?

Apparemment, dans quelque chose de bien plus gros qu’il ne l’avait imaginé.

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