~ (Erin)
Prendre le contrôle du corps d’Evanna était une limite qu’Erin s’était toujours refusée à franchir. Elle n’avait jamais réellement su si elle en était capable, d’ailleurs, mais dans la clairière originelle, tout lui paraissait plus simple. L’atmosphère chargée d’énergie mystique lui insufflait une force nouvelle, contrebalançant la rage grandissante d’Evanna qui menaçait de tout consumer sur son passage.
Ignorant les protestations grondant dans son âme, Erin poussa le corps d’Evanna aussi loin que possible de l’arche. Elle se refusa à se retourner, autant pour elle que pour sa protégée. Revoir Manna, qu’elle avait tant aimée, avait à la fois été un fardeau et une libération. Le rappel cruel de ce qu’elle avait tenté de faire pour elle, et le soulagement amer de la voir retrouver la raison dans la mort. Mais s’il y avait quelque chose dont Erin était sûre, c’était qu’elle n’avait pas l’intention de trahir sa volonté. Evanna vivrait coûte que coûte, même si elle devait la haïr pour ça. De toute façon, leur relation n’était plus au beau fixe depuis longtemps.
Erin atteignit rapidement l’entrée des mines de Sadekha, Philip, Caleb et Šamana sur ses talons. L’orientation ne lui avait posé aucun problème. Même après toutes ces années, les souvenirs des galeries restaient profondément ancrés en elle. Ce qui l’inquiétait, en revanche, c’était le souffle erratique du corps qu’elle avait emprunté. Et plus encore, les bruits de pas précipités derrière eux qui se mêlaient aux miroitements des cristaux d’amétrine.
Redoublant d’effort, Erin ignora la douleur insupportable qu’elle imposait au corps de sa protégée alors qu’ils atteignaient enfin la forêt. Dans leur course effrénée, Philip et Caleb tentaient de communiquer avec Evanna sans comprendre qu’elle n’était plus en charge. Erin ne les écoutait pas, mais elle perçut seulement la voix du dernier qui, à bout de souffle, annonçait avoir retrouvé Samuel qui les attendait au laboratoire. Une aubaine pour lui, puisque c’était précisément le seul endroit qui lui permettrait d’éviter une mort atroce sous l’onde de choc qui menaçait à tout moment d’exploser.
Mais comme rien ne se passait jamais comme prévu, leurs poursuivants finirent par les rattraper. Pire encore, certains surgirent devant eux, fourmillant dans les sous‑bois et armés jusqu’aux dents.
Erin cherchait désespérément une issue quand soudain, leurs assaillants furent violemment projetés en arrière. Une impulsion qu’elle connaissait bien mais qui, cette fois, n’avait pas émané d’elle. Au-dessus de son corps, l’âme d’Evanna flottait, emprisonnée dans un tourbillon de lumière mauve tandis qu’elle luttait pour défendre ce corps qu’elle ne contrôlait plus. Un rôle qu’Erin avait si longtemps assumé, et qu’elle l’avait contrainte à endosser à son tour.
— Merci.
Aucune réponse, bien évidemment. Elle se contenta d’avancer, suivant le chemin gravé dans sa mémoire quand le laboratoire apparut enfin à travers les arbres, décharné sous la lueur spectrale des étoiles. Mais au cœur de la cour, un nouveau problème. Samuel, à genoux, menotté et mis en joue par un bataillon de soldats qui surveillaient les alentours.
Ce ne fut pas tant l’envie de le sauver qui poussa Erin à chercher Caleb du regard, mais plutôt la possibilité, aussi détestable soit-elle, qu’il puisse enfin se rendre utile sans contrepartie. Mais il n’était nulle part. Disparu, évaporé dans la nuit comme un rat quittant un navire en perdition. Comme le lâche qu’il était. Une preuve supplémentaire, s’il en fallait, qu’il ne méritait rien d’autre que la mort, et elle espérait du plus profond de son âme qu’elle serait un jour celle qui la lui offrirait.
Son plan réduit à néant, Erin s’apprêtait à rebrousser chemin sans plus se soucier du sort de Samuel quand une violente secousse la propulsa en avant. Une de celles qui lui firent comprendre ce que devait ressentir Evanna lorsqu’elle usait de cette même impertinence dans le seul et unique but de la contraindre à agir contre son gré.
Une nouvelle secousse la fit cette fois tomber au sol, attisant sa colère.
— Bon, ça suffit, arrête ! râla‑t‑elle. Je dois te mettre en sécurité !
Ses paroles attirèrent l’attention de Philip sur elle. Il s’approcha et la dévisagea de son regard perçant, ses sourcils se soulevant bien vite de compréhension.
— Erin… ? murmura-t-il. Erin, c’est bien toi ?
L’interpellée soupira avant de se redresser avec raideur, la main d’Evanna dépoussiérant distraitement ses vêtements pour se redonner contenance.
— Ta fille est insupportable quand elle s’y met, Philip.
Un sourire passa sur le visage de son vieil ami, ses yeux illuminés de nostalgie.
— Dans mes souvenirs, tu n’étais pas mal non plus dans ton genre.
Un silence dense s’installa, comme si le poids du passé venait soudain de s’inviter. Philip la scruta longuement, cherchant dans les traits de sa fille quelque chose qu’il n’osait pas nommer. Erin, elle, se contenta de le fixer en retour d’un air impassible, pourtant consciente de l’émotion voilée derrière son regard.
Son vieil ami hésita un instant avant de soupirer. Ses doigts glissèrent sous sa veste, et lorsqu’il les en ressortit, une seringue luisait entre eux.
D’un geste rapide, il l’enfonça dans le bras d’Evanna.
— Je suis désolée, ma chérie, se confessa-t-il. Mais c’est pour ton bien, crois-moi…
Le choc de son acte laissa Erin muette de surprise et de culpabilité. Elle savait plus que tout autre ce que cela faisait de sentir son âme se tordre sous l’effet de l’inhibiteur. Avec le temps, elle avait appris à le supporter, à le combattre, même. Mais Evanna… Evanna, elle, n’avait jamais expérimenté une telle chose. Et au-delà de sa douleur, Erin percevait quelque chose de bien plus insidieux : la haine, sourde et implacable, avant que sa protégée ne s’évanouisse dans l’Écume.
— Je m’occupe de Sam, reprit Philip. Toi, amène-la jusqu’au laboratoire en passant par les galeries souterraines. Tu t’en souviens ?
Erin hocha la tête, ravalant son trouble. Leur regard se croisa, et en un instant, tout ce qui n’avait pas besoin d’être dit se transmit entre eux. L’inévitable, l’ombre d’un adieu qu’ils n’avaient pas le luxe de prononcer. L’âme en peine, elle le prit dans ses bras avec cette tendresse désespérée que l’on accorde à ceux que l’on sait condamnés.
— Je ne t’oublierai jamais, Philip…
— Dis à ma fille que je l’aime… souffla-t-il en retour, son murmure claquant comme un glas. Dis-lui qu’elle ne doit pas se sentir coupable de tout ce qui est arrivé. Ni pour Margaux, ni pour moi, ni même pour Thomas. Montre-lui que… Montre-lui que ses parents continueront à l’aimer et qu’ils veilleront sur elle depuis l’Écume.
— Je lui montrerai, Philip… Je te le promets.
*
L’aube s’étirait lentement sur Sadell, d’une lumière pâle et spectrale qui filtrait à travers un voile de brume encore accroché aux toits. Le vent s’était levé au cours de la nuit, balayant les vestiges d’un chaos trop récent pour sembler réel. Partout, les fenêtres brisées reflétaient les premières lueurs du jour, leurs éclats épars scintillant sur les pavés comme autant de fragments d’un monde brisé. Les rues étaient désertes, figées dans un silence étrange – celui qui suit les tempêtes, quand tout est encore suspendu entre cauchemar et réalité.
À l’entrée de la ville, un terrain retourné témoignait lui aussi de ce désastre. Là, deux silhouettes s’activaient dans la terre meuble, mécaniques et silencieuses. Chaque pelletée soulevée retombait avec un bruit monotone, écho dérisoire d’un hommage qui ne changerait rien à l’absence.
Erin observait, distante, spectatrice invisible de ce tableau figé dans le deuil. Evanna creusait sans mot dire, sans un tressaillement, son visage fermé et le regard vide. L’ombre de la rage qui l’habitait autrefois avait disparu, dissoute dans quelque chose de bien plus froid et de bien plus inquiétant. Ce n’était plus la colère qui la guidait, ni même la douleur. Seulement une indifférence assumée, le détachement de ceux qui ne ressentent plus rien ou qui refusent de ressentir.
À ses côtés, Samuel s’obstinait mais quelque chose s’était en lui aussi effondré. Il creusait avec cette résignation propre à ceux qui savent que rien ne ramènera les morts, que l’effort est vain et que le rituel n’est qu’un simulacre rassurant pour ceux qui restent.
Ils ne parlaient pas.
Il n’y avait rien à dire.
La terre finit par recouvrir ce qui devait l’être, avalant les corps et les souvenirs en un dernier murmure. Evanna abandonna sa pelle et tourna les talons, disparaissant dans la lumière blafarde de l’aube comme si tout cela ne la concernait déjà plus. Erin, elle, l’observa un instant avant de jeter un dernier regard aux tombes fraîchement scellées.
À côté de celle de Thomas reposaient désormais celles de ses parents adoptifs.
De Beth.
Et de la mère qu’elle avait retrouvée.

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