Chapitre 56 (Finn) (2/2)

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Je viens avec toi.

Cette dernière phrase traversa Finn comme un électrochoc. Débordant de colère et d’indignation, il se rua vers l’Immuable pour l’empêcher de lui voler la personne qu’il aimait le plus au monde, mais une violente douleur derrière le crâne le fit s’effondrer au sol. Sa vision se brouilla et un cri résonna aussitôt, bientôt suivi d’une multitude d’autres tandis que des corps se précipitaient dans sa direction.

La vue trouble, Finn parvint instinctivement à parer le premier assaut. Il désarma son opposant et récupéra un gourdin de pauvre facture, qu’il utilisa pour l’assommer d’un coup à la tempe. Il eut à peine le temps de constater qu’il s’agissait de ces utopistes vivant dans les recoins les plus reculés des forêts de Sadell – probablement attirés par la présence de l’Immuable – qu’un deuxième le chargea. Il l’esquiva d’un pas sur le côté, son regard attiré par sa mère et Ekha qui continuaient de se faire face sans qu’il ne puisse rien distinguer de leur échange.

Cette pensée lui coûta un temps de réaction, et un nouveau coup le cueillit. Il s’effondra encore, mais son premier réflexe fut d’affiner sa vue pour retrouver la silhouette de sa mère. Elle était toujours là, à quelques mètres de sa position, occupée à discuter sans la moindre considération pour lui, sans même se soucier de son sort. Elle demeurait exclusivement tournée vers celui qui allait l’emmener loin de lui, et le pire était qu’elle le souhaitait elle aussi.

Nous ne serons plus jamais séparés, toi et moi.

À bout de force, Finn sentit sa volonté décliner. Désormais encerclé par des utopistes proférant des paroles incompréhensibles, il parvint à se hisser sur ses genoux et laissa échapper un soupir de résignation. Il aurait pu continuer à lutter, pourtant. Il aurait même pu en tuer deux ou trois et tenter d’échapper aux autres, s’il l’avait voulu… mais à quoi bon. Il n’avait plus personne à qui se raccrocher. Et si sa mère rejoignait l’Écume, c’était là aussi qu’il voulait aller.

Là où il se sentirait le mieux.

Un sourire apaisé aux lèvres, Finn ferma lentement les yeux. Son corps demeura immobile tandis qu’il percevait le mouvement de son bourreau, qui levait son arme pour lui asséner le coup de grâce. Mais rien ne vint jamais. Ni la douleur, ni l’impact, ni même la sérénité que l’on attribue parfois à la mort.

Une décharge remontant le long de son échine l’obligea à rouvrir les yeux. Tout autour, les utopistes se retrouvaient en déroute, leurs regards affolés glissant dans tous les sens sans parvenir à comprendre ce qui les attaquait. Certains hurlaient, tandis que d’autres reculaient en trébuchant pour mettre de la distance entre eux et leur assaillant invisible.

Mais Finn, lui, voyait. Il voyait Šamana bondir de l’un à l’autre, ses crocs se refermant sur leur chair sans jamais les toucher. Et pourtant, chacun de ses passages arrachait des cris de douleur si violents que tous s’éloignaient dans un mouvement de douleur ou de panique.

Ses adversaires hors d’état de nuire, la louve s’arrêta devant lui et vint réclamer une caresse. Son museau se pressa contre sa main avec insistance, avant de l’inciter, lorsqu’il l’interrogea du regard, à relever la tête vers l’endroit où se trouvait toujours sa mère. Suspendue dans l’air au-dessus d’elle, une petite sphère d’énergie mauve parcourue de lueurs argentées tremblait légèrement – l’âme de celle qui, incapable d’intervenir elle-même, avait imploré sa Gardienne de le faire à sa place.

Finn n’eut pas le temps de réagir à ce que sa petite chose venait de faire que les utopistes se regroupèrent soudain. Mais si Šamana montra instantanément les crocs, ce ne fut jamais sur eux que leur attention se porta. Non, ils se mirent plutôt à courir en direction de l’est sans que rien ne le présage pourtant, si ce n’est les coups de feu qui fusèrent l’instant d’après.

— Monsieur le Président !

La voix puissante de Winkler le ramena instantanément à lui, et Finn sauta sur ses pieds. Sa première réaction fut de balayer les alentours à la recherche des renforts, mais la clarté de la lune ne parvenait pas à percer l’obscurité des sous-bois. Seul l’écho de détonations toujours plus intense lui parvenait, signe que les utopistes étaient bien plus nombreux que ce qu’il avait préalablement établi.

— Non, Ekha, attends !

Ce fut la voix d’Evanna qui perça cette fois à travers les déflagrations, ses mains tentant de retenir le corps de son frère qui se débattait pour échapper à son emprise. Ses iris brillaient d’une peur viscérale, assez pour qu’il préfère fuir plutôt que de rester auprès de celle qu’il avait tant voulu retrouver. Il s’élança vers le nord, et pour la première fois, sa mère sembla hésiter à le suivre. Pire, son regard se porta enfin sur lui, et le monde de Finn vacilla presque aussitôt.

C’était un regard qu’il connaissait bien, pourtant, mais il se retrouva happé par cette reconnaissance qui le traversait enfin de part en part. Il fit un pas vers elle sans même le réaliser, puis un autre plus rapide, incapable de contenir la certitude qui montait en lui.

Il ne pouvait pas la laisser partir.

Il ne pouvait pas encore rester à ne rien faire alors qu’il pouvait l’avoir à ses côtés.

Sa détermination dut se lire sur son visage car elle se détourna aussitôt de lui, s’enfuyant à toutes jambes à la suite d’Ekha. Finn lui emboîta le pas sans réfléchir – ignorant Winkler, l’Académie, et même les utopistes – avec pour seule idée de la rattraper.

Sa course le mena dans les profondeurs des bois de Sadell. La nuit avalait tout ici, ne laissant filtrer que de rares éclats de lune entre les branches hautes. Sa mère évoluait avec une aisance déroutante et glissait entre les arbres sans jamais ralentir, comme si la forêt elle-même s’ouvrait devant elle.

Finn, lui, luttait. Son cœur cognait contre sa cage thoracique au point d’en brouiller ses pensées, mais il refusait de ralentir. Le sol irrégulier se dérobait à chacun de ses pas, les branches basses accrochaient ses vêtements et ses jambes menaçaient de céder sous l’effort, mais rien de tout cela n’avait d’importance. Il demeurait les yeux accrochés à sa silhouette mouvante, qui apparaissait puis disparaissait dans l’obscurité à intervalles réguliers.

La poursuite dura bien plusieurs minutes. Son regard ne cessait de regarder en arrière, un air aussi affolé que déterminé sur le visage. Cette précaution eut finalement raison d’elle et elle trébucha, assez pour s’évaporer dans les fougères sans plus jamais reparaître.

Ignorant la brûlure dans ses muscles, le souffle qui lui manquait, et l’urgence qui le dévorait, Finn puisa dans ce qu’il lui restait de force pour réduire la distance qui les séparait à grandes foulées désordonnées. Il arriva sur elle au moment où elle se redressait, et le choc la heurta de telle sorte qu’elle retomba aussitôt au sol.

— Mère !

Il se jeta sur elle avant qu’elle ne puisse encore prendre la fuite, ses mains se refermant solidement sur ses épaules. Il la secoua de toutes ses forces et l’implora de le regarder à nouveau, mais seules ses lèvres se mirent à bouger en réponse :

— Ce n’est que moi, Finn ! C’est Evanna ! Je suis désolée, elle n’est plus là !

Ces quelques mots, bien que répétés en boucle, suffirent à lui faire prendre conscience de l’ampleur de sa folie. Quelques secondes s’écoulèrent avant que Finn se laisse retomber en arrière, aussi désemparé par le choc que par la douleur d’avoir une nouvelle fois perdu sa mère. Il put pourtant apercevoir son âme virevolter au-dessus d’eux, une petite boule d’énergie dorée qui ne tarda pas à lui remettre les idées en place.

— Je suis désolée, sanglota Evanna. Je vous promets que j’échangerais à nouveau nos places et vous la rendrais si je le pouvais, mais j’en suis incapable ! Excusez-moi, je…

La voix de sa petite chose continua de dérouler, mais Finn ne l’entendait plus. Il ne pouvait que l’observer pleurer devant lui, ses traits tirés par la culpabilité et la déception qu’elle pensait lui infliger. Ses joues étaient imbibées de larmes destinées à son frère, sans doute, à elle aussi, probablement, mais plus certainement – et tout aussi étrangement – à lui.

— Je suis tellement désolée, vous devez me cr…

Ne la laissant pas terminer, Finn l’attrapa par les épaules et la serra dans ses bras. Il l’enlaça aussi fort qu’il le put, espérant qu’elle comprenne, sans qu’il ait besoin de le formuler, qu’elle était loin d’être une déception pour lui. Au contraire, elle était tout aussi importante à ses yeux que ne l’était sa mère, et il pouvait même affirmer qu’elle l’était davantage maintenant qu’il la tenait fermement contre lui.

« Courir après des chimères est vide de sens » ; voilà la dernière leçon que sa mère avait voulu lui enseigner. Elle foulait peut-être encore leur monde, mais elle n’y appartenait plus depuis longtemps, contrairement à celle qui sanglotait contre son torse. Sa place était dans l’Écume, et peut-être n’avait-elle finalement jamais eu aucun autre souhait que d’y retourner.

Comme en réponse, l’âme de sa mère frôla sa joue et un vent léger glissa sur son visage. Finn sourit et se détacha délicatement de sa petite chose. Elle releva aussitôt ses joues imbibées de larmes vers lui, et il les essuya d’un revers avant de la blottir à nouveau dans ses bras.

Promis, maman. Je prendrai soin d’elle.

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