CHAPITRE 6 « Sauvetage in extremis ! »

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 Des flammes s’échappèrent du local et se propagèrent dans le reste du bâtiment. Une forte odeur de brûlé emplissait mes narines.

 Un vent de panique se répandit rapidement. Un sifflement infernal bourdonnait dans mes oreilles m’empêchant de comprendre ce que Claude essayait de me dire.

 Il empoigna le col de ma veste kaki et me releva précipitamment. Grâce au chaos qui régnait, nous avions une chance de fuir. Les soldats couraient dans tous les sens en oubliant complètement notre présence. Paniqués, ils se poussaient même entre eux. Claude en profita pour les suivre, chancelant, je lui emboîtai le pas.

 Alors que j’allai franchir le seuil de la porte j’entendis un appel à l’aide. Je me retournai instinctivement, apercevant la femme blonde rencontrée quelques instants plus tôt, allongée sur le sol. Une armoire lui bloquait les jambes et les flammes s’approchaient dangereusement d’elle.

— Viens. Hurla Claude en me tirant par le bras.

— Elle va mourir ! protestai-je en me dégageant.

— Ce n’est qu’une nazie, laisse-la ! Ça en fera une de moins.

 J’allais le suivre, mais je ne pus m’y résoudre. Un souvenir de Justin me traversa alors l’esprit.

Nous étions dans la grande véranda du cottage familial. Maryse s’occupait des plantes tropicales qu’elle aimait tant. Justin et moi regardions un reportage sur la Seconde Guerre mondiale.

Entre ses commentaires acerbes sur la façon dont était minimisé le rôle de la résistance française et son émotion devant les commémorations de la libération du camp de concentration de Dachau, j’avais osé lui demander avec l’insouciance de mes dix ans :

— Dis Papy ? Tu as tué beaucoup de méchants Allemands ?

Il s’était tu quelques instants puis m’avait regardé avec gravité. Maryse s’était approchée de lui et avait posé sa main sur son épaule.

— Ta mère ne serait pas contente que je parle de ça. Néanmoins ta question mérite une réponse. D’abord j’aimerais clarifier une chose. Ne dis pas « allemand », en désignant les nazis, tu ne dois pas confondre.

— Mais, ils venaient d’Allemagne ! rétorquai-je innocemment.

— Oui, cependant les nazis étaient… comment dire… un groupe appartenant à l’Allemagne. Tu comprendras un jour. Pour répondre à ta question, oui j’ai dû tuer des nazis lorsque ce fut nécessaire. Je n’avais pas le choix. Mais j’en ai aussi sauvé certains.

— Tu en as sauvé ? Mais ils étaient méchants !

— Et qu’aurais-tu fait toi, du haut de tes dix ans ?

— Je les aurais tous tués.

Justin avait soupiré d’un air attristé.

— Dans ton école certains se moquent de toi. Méritent-ils qu’on punisse leurs frères et sœurs pour ce qu’ils te font subir ?

— Non, ce serait trop injuste !

— Tu vois, tu commences à comprendre. Imagine-toi que les camarades qui t’ennuient sont les soldats allemands. Punirais-tu toute leur famille ?

Je secouai la tête en signe de dénégation.

— As-tu déjà songé qu’à cette époque certains Allemands étaient terrifiés et opprimés par leur propre gouvernement ? La peur nous pousse parfois à commettre des actes terribles, ou à fermer les yeux sur des atrocités que nous n’approuverions pas en temps normal.

— C’est qu’ils n’étaient pas courageux ! avais-je rétorqué.

— Penses-tu qu’ils méritaient tous de mourir parce qu’ils avaient peur ?

Encore une fois, mon arrière-grand-père avait su trouver les mots justes.

— Non, avais-je répondu, confus.

— Alors tu as ta réponse. La plupart des Allemands n’étaient pas plus mauvais que toi ou moi, Augustin. C’est juste que certains pensaient ne pas avoir le choix.

— Certains ont compris qu’ils l’avaient et ils ont résisté, avait ajouté mon arrière-grand-mère, le regard perdu dans ses souvenirs.

 Je compris alors ce que je devais faire. Je me précipitai vers la jeune femme. Elle me suppliait du regard, prostrée et tétanisée, probablement par la peur de mourir brûlée vive. Ses jambes étaient coincées sous une armoire. Prenant appui contre le mur, je tentai de pousser le meuble pour la libérer mais, malgré mes efforts, il ne bougea pas. Ce dernier, certainement rempli à ras bord, était bien trop lourd.

 La fumée de l’incendie qui s’était déclaré commençait à me faire tousser et le panache de cendres me piquait les yeux. J’essayai malgré tout de trouver à travers l’épaisse fumée un objet, peu importe lequel, qui pourrait me servir de levier.

 Soudain, je pensai au fusil que je portai en bandoulière. Je m’en emparai et le positionnai sous le meuble.

 Dans l’urgence de la situation, oubliant complètement mon rôle de soldat de la Wehrmacht, je lui ordonnai en anglais :

— Essayez de vous dégager quand je soulèverai l’armoire.

 Elle acquiesça d’un signe de tête. Prenant une grande inspiration, j’appuyai de toutes mes forces sur la barre « improvisée ».

 Le meuble se souleva juste assez pour qu’elle puisse s’en libérer. Il était grand temps de sortir, les flammes commençaient à tout consumer et des débris s’effondraient autour de nous. J’entendis au loin la cloche des pompiers qui approchaient.

 La jeune femme ayant du mal à marcher, et comprenant que l’on manquait de temps, je l’enlaçai par la taille et la guidai vers la sortie.

 Nous débouchâmes dans la cour d’honneur entourée de bâtiments austères. La chaleur de l’incendie laissa place à un froid glacial. Intoxiqué par toute la fumée que j’avais inhalée, je me laissai tomber au sol et tentai de reprendre mon souffle. En levant les yeux au ciel je remarquai qu’il faisait nuit et que la lune m’éclairait de ses pâles rayons. J’observai du coin de l’œil avec une certaine appréhension l’agitation ambiante.

 C’était l’anarchie, les officiers hurlaient des ordres que les soldats affolés n’écoutaient pas. Je me relevai et me dirigeai vers un renfoncement pour me faire le plus discret possible, espérant que personne ne me remarque. La jeune femme me suivit et s’assit à côté de moi sur les marches d’un perron.

— Merci,fit-elle, encore sous le choc.

— Ne me remerciez pas, je ne pouvais pas vous laisser…

— J’étais sûre que vous n’étiez pas un soldat de notre armée, dit-elle soudainement.

— Bien sûr que j’en suis un… bredouillai-je sans conviction.

— Alors dans ce cas, pourquoi êtes-vous en train de me parler en Anglais ? demanda-t-elle avec un sourire bienveillant.

 La bouche entrouverte, j’inspectai rapidement les alentours du regard à la recherche d’une porte de sortie. Devinant mon inquiétude, elle posa doucement sa main sur la mienne et ajouta d’un ton rassurant.

— Ne vous en faites pas, je ne vous dénoncerai pas…

— Pourquoi donc ? questionnai-je méfiant.

— Vous venez de me sauver la vie. C’est la moindre des choses que je puisse faire.

 Lorsqu’elle retira sa main, je ressentis un picotement désagréable qui me fit tressaillir.

— Vous êtes blessé ? Je remarquai alors que j’avais une large brûlure sur le poignet. Par chance la blessure ne semblait pas être très profonde.

 Elle s’empara d’un mouchoir brodé, probablement de ses initiales : E.K. Elle héla un soldat qui passait par là et lui demanda avec autorité de lui confier sa gourde. Après avoir rincé ma plaie, elle me fit un bandage avec le tissu blanc.

— Vous ne devriez pas tarder à soigner cette brûlure sinon elle s’infectera, me prévint-elle.

 Je la remerciai et nos regards se croisèrent. Elle se releva subitement et s’écria en désignant le bijou attaché autour de mon autre poignet.

— Mais, c’est mon bracelet ! Elle semblait ravie.

— Oh, c’est à vous ? Je l’ai trouvé dans la cave. Je le détachai précautionneusement et le lui tendis.

— Je vous le rends. Vous le porterez mieux que moi, tentai-je de plaisanter.

 Son visage s’illumina d’un large sourire.

— Que faisiez-vous à la cave ?

— Je…

 Je ne pus terminer ma phrase car l’officier allemand que j’avais croisé quelques minutes plus tôt me dévisagea. Il rassembla plusieurs soldats en agitant sa cravache et ils se dirigèrent aussitôt vers moi.

 Je tentais de me relever mais fus pris d’une violente quinte de toux. Entre deux toussotements j’annonçai à la jeune femme :

— Je dois vraiment partir… Je ne m’étais pas rendu compte que je ne lui avais pas encore rendu son bijou.

— Attendez, vous n’êtes pas en état !

 Je désignai d'un signe de tête l’officier qui n’était plus qu’à quelques mètres.

— Je ne peux pas rester, désolé. Je me levai précipitamment lorsqu’un caporal que je n’avais pas vu se précipita sur moi, m’assenant un violent coup de poing dans le ventre. Le souffle coupé, je me repliai sur moi-même et tombai à genoux.

 Celle que je venais de sauver tenta de s’interposer. L’officier qui nous avait rejoint la repoussa sans ménagement. L’homme était rasé de près, il avait les yeux bleus et la coupe militaire. Une longue balafre sur la joue défigurait son visage juvénile. Il annonça avec un horrible accent allemand :

— Vous allez payer pour ça ! Puis il se tourna vers l’un de ses camarades et lui fit signe de la tête. Le soldat de la Wehrmacht propulsa la crosse de son fusil contre mon visage.

 Le choc fut si brutal que je me sentis perdre connaissance quelques fractions de seconde. Complètement sonné, je chutai dans le sol boueux, laissant le bracelet s’échapper de ma main. Juste avant d’être aspiré par les ténèbres, j’entendis l’officier demander en allemand.

— Que faisiez-vous avec cet homme ? La jeune femme, d’une voix timide, répondit :

— J’étais coincée dans le bâtiment, cet homme m’a sauvé.

— Ça ne change rien, c’est un terroriste. C’est lui qui a posé la bombe, sa culpabilité ne fait aucun doute.

— Mais… tenta de protester la femme.

— Taisez-vous ! Il subira le même traitement que les autres… Voyant que la jeune femme était terrifiée, l’officier se radoucit.

— Mademoiselle, vous êtes la fille du général Kaltenbrun, vous devriez faire attention à vos fréquentations. Que penserait votre père s’il savait que vous défendiez un ennemi ?

— Mais…

 Il lui coupa à nouveau la parole d’un ton sec.

— Éva, suivez mon conseil, laissez tomber et ne faites pas de vagues.

Éva Kaltenbrun ? Je me rappelai maintenant où j’avais vu son visage… Un tremblement parcourut ma colonne vertébrale et mon esprit plongea dans l’obscurité…

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