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La chaleur couvait, plus lourde à mesure qu’ascendait le sentier sinueux. Luxuriance étouffante de larges frondes en éventails et de troncs enlacés à se tordre, de lianes indolentes et de racines noueuses ; celles d’arbres aux rameaux inclinés, dont les fleurs répandaient des essences capiteuses en particules dorées sous une canopée trouée de soleil. Les spores scintillaient dans l’air humide autant qu’elles pesaient sur les poumons. Suffoquée, Roserille s’efforçait d’avancer vite et de respirer lentement.

Au loin, des voix se mêlaient au crissement des insectes et au gazouillis assourdissant des oiseaux – trois, ou peut-être quatre. Roserille put bientôt les entendre distinctement. Leur conversation conjuguait météo, projet de mi-décan, exercices de calcul et devoirs à rendre, babil qui eut le mérite de lui faire oublier le poids de ses jambes jusqu’à ce qu’elle arrivât à destination : l’École des Science Arcaniques.

Elle reprit son souffle à l’ombre d’un palissandre, fasciné par l’imposante façade sculptée : figures humaines et animales verdies de mousse, entrelacs de branches factices qu’escaladaient d’authentiques plantes, nature figée dans la pierre volcanique, composition harmonieuse, symboles étranges.

Un groupe d’élèves, ceux que Roserille avait entendu de loin, discutait autour d’une sorte de cadran solaire devant les portes fermés. Un quatrième, plus en retrait, bouquinait assis contre un arbre. Absorbé par les pages du livre qui lui pesait sur les genoux, il fut le seul à ne pas tourner la tête à son l’approche.

— Hum… Bonjour, hasarda-t-elle. Lequel d’entre vous est Isaac ?

Tous les regards tombèrent sur celui qui, à l’appel de son nom, avait fermé son livre.

— C’est moi. Bonjour, Madame.

Lorsqu’il se leva pour la saluer, le soleil joua de ses rayons sur les bagues dorées qui ornaient ses nattes en sillons droits. Roserille leva une main en visière au-dessus de ses yeux pour ne pas être éblouie.

— Ta grande sœur a un empêchement, expliqua-t-elle, Je viens te chercher à sa place.

Pour preuve, elle présenta le billet tamponné quatre fois : Ordre des Draconniers, Caserne Centrale de Nepterre, Maison de l’Héliaque et Duché d’Haye-Nan. Avec un tel document, Roserille se serait facilement fait ouvrir les portes de n’importe quel lieu de pouvoir de Terre Connues, ce qui rendait la situation un tantinet ridicule. Il ne s’agissait pas de faire sortir un détenu de prison, mais de se présenter à un écolier sortis de cours, assez grand au reste, pour se déplacer tout seul.

— Quel genre d’empêchement ? s’inquiéta Isaac.

— Un draconnier blessé, une patrouille à couvrir à l’improviste… Rien de grave.

— Ta sœur est draconnier ? se récria un des trois autres.

Isaac acquiesça. Une pluie de questions s’abattit sur lui en conséquence. Sa sœur possédait-elle un dragon ? Oui, deux. Avait-il déjà pu en monter un ? Non, et sa sœur le lui interdisait. Quel était son grade ? Question compliquée à laquelle Isaac grimaça.

— Les Ailes du Silence ont un statut particulier dans la chaîne de commandement, l’aida Roserille. En fonction des ordres de mission que reçoit ta sœur, elle peut être investie de l’autorité d’un officier supérieur. Le reste du temps, elle fonctionne au niveau d’un sous-lieutenant.

L’auditoire s’émerveilla de cette banalité, ce que Roserille trouva attendrissant. À force d’être entourée de draconniers, elle oubliait à quel point le commun des civils les adulait, à plus forte raison les enfants.

— Et vous, alors, vous travaillez pour sa sœur ? l’interrogea subitement un des trois curieux.

Celui-ci aussi portait des bijoux éblouissants. Un collier, notamment, dont le maillage plat et les pendants ouvragés évoquaient la joaillerie d’Opral ; un ornement de fils de noble. Rien d’étonnant compte tenu de ce que coûtaient leurs études.

— Je travaille pour toute la caserne centrale, pas pour dame Yue spécifiquement, clarifia Roserille, mais je suppose qu’elle me donne des ordres et que je lui obéis alors… Oui, je travaille pour elle.

— Et elle devait venir aujourd’hui ? comprit un autre à la fois émerveillé et déçu. On aurait pu la voir ?

— Euh… Oui, confirma Isaac. Mais Yue vient me chercher presque tous les jours. Tout le monde l’a déjà vue, je crois.

Concertation muette suivie d’une illumination générale et d’une moue déçue qui fit sourire Roserille. Dame Yue ne ressemblait pas à l’idée que l’écolier moyen se faisait d’un draconnier. Trop petite, trop jeune, trop discrète. En outre, Isaac et elle ne se ressemblaient absolument pas. Difficile de leur soupçonner le moindre lien de parenté rien qu’en les voyant ensemble.

Avant que l’interrogatoire ne reprît, Roserille insista pour se mettre en route. Isaac rangea son livre, rajusta la bandoulière de son sac et le col de son uniforme, salua ses camardes et se disposa à la suivre en jouant d’une bague tournante à son majeur. Ses manières timides et son air embarrassé donnait à Roserille l’impression d’un petit garçon prostré dans un corps trop grand. Malgré ses poumons en détresse, elle s’efforça de lui faire la conversation pour le mettre à l’aise.

— En théorie, la caserne n’est pas si loin d’ici, mais le chemin est un peu éprouvant. J’espère que tu as plus de souffle que moi.

— L’air est dense en magie autour de l’école, expliqua Isaac. Vous n’êtes pas essoufflée à cause de la marche, vous avez juste une contre-affinité avec les arcanes végétaux.

— Ah, tu penses ? Maintenant que tu le dis… quand j’étais petite, ma grand-tante disait que je ne voyais pas la vraie couleur des plantes. Je suis à peu près sûre qu’elle parlait de ça.

— Je pense qu’elle parlait d’empreinte. Certains la voient en couleur. Mais ce serait cohérent avec le reste.

La nuance du propos échappait à Roserille et, au bout du compte, l’indifférait.

— T’es vachement calé sur le sujet, j’ai l’impression. Tu veux rejoindre la caste des Arcanistes, plus tard ?

— Euh… Oui, peut-être. Vous savez si Yue va rentrer tard de sa patrouille ?

— Si tout se passe bien, je pense qu’elle sera rentrée avant qu’on arrive. Tu es pressé de la voir ?

Il opina, une sincérité attendrissante dans le sourire.

— Je n’ai pas souvent l’occasion de la voir en journée alors je suis content de pouvoir passer du temps avec elle. Même à la maison, elle est occupée tout le temps. Vous devez la voir plus souvent que moi, je vous envie.

Un rire nerveux échappa à Roserille, indélicatesse dont elle eut un peu honte face à l’expression confuse d’Isaac.

— Tu ne devrais pas m’envier, éluda-t-elle. Le temps qu’arrive à te consacrer ta sœur est forcément plus plaisant que celui je passe au travail avec elle.



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