105.1

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Son éducation conférait un avantage à Yue : sa hiérarchie ne l’intimidait pas. L’atelier du baron, la bibliothèque de la comtesse, la chambre du gouverneur… Tout lui paraissait plus impressionnant qu’un bureau d’officier de draconnerie. En face d’elle, le monosourcil froncé, les bras croisés sur ses médailles, le commandant Ixik paraissait plus nerveux qu’elle, à chercher ses mots entre les croisés de fenêtre. Impassible, Yue attendait.

— Je suppose que tu sais de quoi je dois te parler.

— Non, Commandant. Veuillez m’éclairer.

— La blessure du capitaine Llaros... il s’avère que son bras est fracturé, il ne va pas pouvoir reprendre ses fonctions avant plusieurs décans.

— J’en suis navrée pour lui.

— Nous le sommes tous. Ce que j’aimerais clarifier, ce sont les circonstances précises qui ont menés à cet incident.

— Hier matin, le capitaine nous entrainait à une manœuvre d’autodéfense inadaptée à mon gabarit. Il me reprochait de ne pas être capable de l’exécuter. J’ai dû lui prouver l’efficacité des méthodes auxquelles j’ai été formée par le Silence.

Yue ne put entièrement réprimer un air de satisfaction. Le capitaine Llaros mesurait un demi-mètre de plus qu’elle. Le tour de bras du colosse devait avoisiner son tour de taille à elle, malgré ses efforts de gains de masse musculaire. Avoir pris le dessus sur lui la flattait.

— Puisque Rafèl ne te blâme pas, je vais généreusement supposer que tu n’as pas délibérément essayé de lui faire mal, mais quand la gravité de sa blessure se saura, je ne pourrais empêcher personne de tirer des conclusions.

— Je comprends.

— Qu’est-ce que tu comprends ?

— Que je ne suis pas appréciée par mes pairs et que leur opinion de moi vous inquiète.

— Tu as l’intention d’y remédier ?

— Non, Commandant.

Son honnêteté choqua.

— Pardon, ajouta-t-elle, mais je n’ai pas besoin d’être appréciée pour être un bon draconnier.

— Ça aussi, c’est le Silence qui te l’a enseigné ? La protection civile fonctionne autrement ; tu n’es pas seule, ici. Tes excès de zèle créent des frictions qui nuisent à la caserne au global. Je te demande formellement de te montrer plus indulgente avec tes subalternes, de coopérer avec tes supérieurs et d’être plus patiente en règle générale.

Cette fois, Yue dut se faire violence pour ne pas réagie. À chaque étape de sa vie, il se trouvait quelqu’un pour lui inventer des défauts à corriger et l’obliger à tendre vers un idéal arbitraire. Ne lui reprochait-on pas, à son précédent poste, de ne pas savoir se faire respecter et de manquer d’initiative ?

— En quoi une moins bonne observance des règles me rendra plus aimable ?

Il la toisa à la façon d’un adulte impatienté face à un enfant têtu, ce qui devait au moins être à moitié vrai.

— Tu vas devoir trouver la réponse à ta propre question. Bientôt. Ou j’aurais à envisager de te faire réaffecter en relais, voire dans une autre région.

— Ce serait regrettable, admit-elle entre les dents.

Catastrophique, plutôt.

Yue avait consenti trop de sacrifices pour son indépendance, pour la garde de son frère et pour devenir propriétaire de sa propre maison. Ce chapitre de sa vie débutait à peine. Hors de question de tout gâcher pour un accès de fierté mal placée.

— Nous sommes d’accord, conclut le commandant. Tu peux y aller pour cette fois.



Bard terminait de trier le courrier quand Yue revint à son bureau. Il se leva, l’accompagna jusqu’à son siège et le lui présenta : des gestes si ancrés dans leur quotidien qu’ils revêtaient presque un aspect chorégraphique. En l’absence de consigne, il continuait à s’occuper seul et la laissait en faire autant.

Yue but son thé tiède. Il la débarrassa de sa tasse vide sitôt qu’elle tinta contre la soucoupe.

— Est-ce que Taliesin a livré ce que je lui ai demandé ?

— Ici, montra Bard.

Yue s’empara des cartes et les examina pour la forme, confiante en la qualité du matériel.

— Parfait. Remercie-le pour moi quand tu le croiseras.

— Le remercier ? Tu ne vas pas le réprimander pour son retard ?

Claquement de langue agacé, rappel non verbal de l’interdiction de lui parler familièrement sur leur lieu de travail. La question de Bard resta en suspens.

— Vous êtes d’humeur si magnanime que ça ? insista-t-il.

Une part de lui se sentait floué par cet élan de générosité.

— Le commandant trouve que mon sens de la discipline est trop rigide. Il m’a convoqué pour me faire la morale à ce sujet. À propos de Llaros aussi. Je pensais lui avoir seulement démis l’épaule, mais je lui ai cassé le bras.

— Il vous le reproche ?

— Le capitaine ? Non, il a sa fierté aussi… Tu le vois admettre que c’est moi l’ait blessé ? Par contre, le commandant à l’air de croire que je l’ai fait exprès, alors j’ai tout intérêt à me faire oublier un moment.

— Entendable. On peut passer au courrier du jour, si vous êtes prête.

La perspective ne l’enchantait manifestement pas, mais elle lui fit signe de procéder. Suivant leur habitude, il commença par la correspondance privée.

— Vous avez reçu une lettre de la baronnie de Haut-Castel, trois de la maison ducale d’Haye-Nan, deux d’Hizaar, ainsi qu’un colis, et autre colis en provenance de Skal.

— Une lettre de la baronnie et un colis de la cour de Tjarn ? Le baron s’est acheté des bottes de sept lieues ?

— Le paquet porte le sceau royal des Yggdrasil.

Yue réclama le colis d’un geste quelque peu hésitant, le soupesa, le retourna, le secoua doucement.

— Vous devriez l’ouvrir.

Il ne comprenait pas ce qu’essayer de deviner son contenu lui apportait, ce qui n’empêcha pas Yue de continuer une longtemps. Une fois lassée, elle posa le paquet et défit l’emballage, révélant un coffret terne et poussiéreux dont les gongs rouillés grincèrent à l’ouverture. Il contenait une longue dague à lame serpentine, sculptée d’un bloc dans un bois gris particulièrement noueux.

Bard se penchait pour mieux la voir quand Yue rabattit le couvercle d’un geste brusque. Trop brusque. La pointe de ses oreilles vira au rouge et le fabuleux devina que le reste de son visage aussi.

— Un cadeau du prince Hvass ? comprit-il.

— Hvass n’est pas prince, le reprit-elle, et non, ce n’est pas un cadeau.

Comme pour en faire oublier l’existence, Yue enferma le coffret au fond du moins mal rangé de ses tiroirs.

— Qu’est-ce que ça peut-être si ce n’est pas un cadeau ? Un nouveau jeu ?

Bard ne savait jamais bien à quoi, mais Yue et Hvass jouaient toujours à quelque chose. Cela pouvait impliquer de cueillir des pommes à l’arbalète comme de voler des petites cuillères à une cuisine la veille d’un banquet ; ils s’amusaient, certes, mais leur manège n’avait de sens que pour eux.

— Fais-moi voir l’autre paquet, éluda Yue.

— Il est pour Isaac. Les deux lettres qui vont avec aussi.

Un pli lui traversa le front.

— Il n’y a rien pour moi ? Rien du tout ?

— Rien qui vienne d’Hizaar, non.

Yue se tut pour s’écouter penser, s’interroger sur les origines de sa déception. Espérait-elle sincèrement que les Adade se remissent à lui écrire du jour au lendemain ?

— Lis les lettres de la baronnie et du duché, fais-moi un résumé et… je m’en occuperais un jour ou l’autre.

— Vous ne voulez en lire aucune ?

Bard lui en tendit une malgré tout.

— Il me semble que celle-ci pourrait vous intéresser.

Une senteur herbacée flottait autour du papier soie. Un nœud de fibres crues en forme de fleur pendait du cachet de cire, desséchées par le voyage. Elles craquelèrent entre les doigts de Yue, qui s’efforça de ne pas les rompre en ouvrant la lettre.

L’écriture fine et régulière l’étouffa de nostalgie. Io Ruh calligraphiait toujours merveilleusement bien, peut-être mieux qu’avant. Entre ses caractères lisses, Yue s’imagina le sourire poli de dame Ye Sol.

Tante Ye Sol, se reprit-elle.

Sa lettre commençait par : « Ma très chère nièce et amie », titre impropre que Yue détestait encore plus que celui de petite princesse qui se murmurait dans son dos. Ye Sol n’était qu’une épouse secondaire de son oncle et Yue une bâtarde de fils déshérité. Rien ne les obligeait à se revendiquer des liens familiaux, sinon l’illusion d’une amitié ; une où Ye Sol n’aurait pas été mariée contre son gré au futur duc d’Haye-Nan pour faire taire les rumeurs qui accusaient Yue de lui extorquer des faveurs ; une où Yue ne se serait pas sentie coupable au point de lui offrir sa servante et de se disputer avec le baron au passage ; une où…

L’œil de Yue glissa sur les platitudes et buta sur une phrase qu’elle dut relire une bonne dizaine de fois, autant pour bien la comprendre que pour bien la croire.

— Tante Ye Sol est enceinte, se résigna-t-elle. Rédige un brouillon de lettre où j’ai l’air d’être contente pour elle et de ne pas détester son mari.

— Je pensais que vous vous entendiez mieux avec Mestre Il Hyo depuis votre dernier anniversaire.

— Rien n’est mieux en quoi que ce soit depuis mon dernier anniversaire, clarifia Yue, hérissée par le souvenir de ce bal maudit. Et Il Hyo essaie de tuer Ye Sol. Tu voudrais que je l’applaudisse ?

— Toutes les grossesses ne sont pas vouées à mal finir, tempéra Bard.

— Ye Sol est malade.

— Je suis certain qu’elle ira bien.

— Pour ce que ça change…

Yue replia la lettre et s’efforça d’oublier ce qu’elle venait de lire pour se concentrer sur son travail.

— À partir d’aujourd’hui, la correspondance privée, ce sera en fin de soirée, décréta-t-elle.

— Est-ce que les affaires domestiques aussi sont à reporter ?

— Ça dépend. Qu’est-ce qu’il y a à traiter ?

— Plusieurs devis pour les travaux de la maison, des candidatures de domestiques et des factures de fournisseurs.

— Organise le paiement des fournisseurs, je m’occupe du reste.

Aucune entreprise de travaux ne trouva grâce à ses yeux ce jour-là non plus. Les maisons de placement n’eurent pas beaucoup plus de succès. Celles qui auraient pu lui convenir ne correspondait pas à son budget, les autres ne satisfaisaient pas ses exigences. Yue comprenait chaque jour un peu plus la colère du baron vis-à-vis de sa décision d’offrir Io Ruh : au-delà de l’avoir payée cher, il avait dû la chercher longtemps.

Le courrier professionnel lui épargna surprises et déceptions : quelques accusés de réception, des signalements d’incidents mineurs, des mises à jour sur le programme prévisionnel de la caserne d’ores et déjà obsolètes, car antérieurs à au plâtrage du capitaine. Une fois la paperasse évacuée, elle s’attela à la préparation de sa mission au Palais de Qalipt.

Le Bureau des Archives mis à part, Yue n’avait encore jamais visité de cité souterraine. La perspective ne l’enthousiasmait pas pour autant. Son exploration devait durer plusieurs jours et pour avoir souvent voyagé par sous les sols, elle préférait de loin la surface et les airs.

Dresser une liste de matériels et de provisions, puis rédiger un rapport préliminaire lui prit le reste de matinée. Ils n’eurent pas le temps de déjeuner avant de devoir partir pour leur quart. Équipement et vérification protocolaires, ouverture de la volière sur le drome ; Yue enfourchait toujours sa monture comme au commencement d’un spectacle de voltige ; de l’orgueil plutôt qu’une habitude tenace. L’artiste en elle aimait s’entendre comparer à une figure de légende, pareilles à celle des contes pour enfant et des sagas épiques. Sa monture se prêtait au fantasme, un trop bien compte tenu de ce qu’un chasseur de prime aurait risquer pour le diamant de ses cornes.

Interrompant ses divagations, Roserille la héla depuis le bord de la piste en agitant les bras en l’air. Yue démonta en comprenant l’urgence et la rejoignit.

— Heureusement que vous n’étiez pas encore partie ! se réjouit la messagère en lui présentant un pli. Quelqu’un vient de déposer ça pour vous.

Yue la lui arracha pratiquement des mains et déchira le papier en l’ouvrant.

L’école d’Isaac.

La panique fit d’abord danser les lettres sous ses yeux. Elle se concentra pour détacher chaque syllabe, chaque mot, puis chaque phrase les unes des autres.

— Je dois faire un détour sur mon chemin de garde, s’excusa-t-elle.


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