106.1
Le vent soufflait tempête sur l’archipel, un peu trop tôt pour la saison. La pluie battait les toits à en faire craquer les charpentes. Une bonne partie des dragons de la caserne centrale s’en trouvaient immobilisés tout aussi prématurément. Bard en particulier volait plutôt mal par mauvais temps mais Yue prévoyait de tirer sur la corde autant qu’il le faudrait pour ne pas être reléguées trop tôt aux affaires internes, quitte à recourir à son autre monture. Les intempéries ne l’inquiétaient pas outre mesure, l’année de ses treize ans ayant été majoritairement consacrée à la pratique du vol en conditions extrêmes ; un effet secondaire de sa chute du ciel étant la rage de le dominer.
Sur le tableau d’affichage, un message formel invitait tous les agents de terrain à adapter leur équipement aux conditions météorologiques et à leurs dragons respectifs. Yue signa d’une main levée, réclamant une selle plus légère, un harnais plus souple et un uniforme imperméable. Bard quitta son ombre pour lui obéir. Il prendrait aussi l’initiative d’enduire son matériel de cire pour préserver le cuire de l’usure et le métal de la rouille.
Pendant qu’il s’affairait, Yue s’adonna à un de ses rituels préféré, consistant à traverser la volière pour un saluer les pensionnaires. Presque tous venaient du même élevage, certain de la même portée : des dragons cuivrés de gabari moyen, quatre pattes et deux ailes, griffes soigneusement taillées et cornes courtes, aussi dociles que des vaches de ferme. Loin des machines de guerre qui planaient, menaçants, au-dessus des places fortes, ou des statues vivantes à l’écaille irisée que s’arrachaient les collectionneurs, ceux-là n’avaient dessein qu’à manger peu et voler longtemps.
Yue les appréciait au-delà de leur utilité, cependant. Leurs caractères particuliers les lui rendaient attachants. Osha s’endormait toujours dans des positions improbables et piaillait beaucoup. Aïmeg préférait l’escalade au vol, s’agrippait au mur comme une lézarde et ne laissait personne s’accaparer son perchoir de l’aire commune. Viavnad, calme et sensible, soufflait doucement des naseaux à l’approche des draconniers qu’il appréciait et tournait le dos aux autres. Naturellement, il soufflait toujours pour Yue.
Le dragon attitré de Rafèl Llaros, une vouivre grise aux yeux ternes du nom de Tavo, surpassait tous les autres en taille et en masse – un impératif pour porter un homme de la carrure du capitaine. C’était une bête stoïque. Peu amène. Yue s’attardait rarement devant sa stalle, peut-être aussi pour en éviter le propriétaire.
Impartiale en dépit de tout, quand elle soupçonnait une négligence l’encontre d’un dragon quelconque, Yue n’hésitait pas à réprimander ou critiquer les fautifs conformément à leur rang. Sa vigilance avait permis d’éviter une infection grave à Aïmeg, de diagnostiquer la source des indigestions chronique de Zyci et repérer un défaut matériel sur une bride, susceptible de blesser la gueule du dragon autant que de mettre en danger quiconque s’en servirait. Ses efforts lui valaient une réputation d’ingérence et d’intransigeance excessive, mais au moins, la volière s’en portait mieux.
Yue acheva son tour en présentant ses respects à Feive, une dragonne sinueuse, cornue par la pointe du museau, monture du capitaine Nobé et véritable dame des lieux de par son port. Le vert vibrant de sa robe aurait été magnifique s’il n’avait pas été raturé de cicatrices. Chaque fois que leurs regards se croisaient, Yue sentait s’embraser les siennes, le long de sa jambe, en travers de son dos et jusqu’à son épaule.
Je marche encore et tu voles encore.
Un jour, Yue parviendrait à se convaincre que cela suffisait.
Ayant promis des efforts de retenue au commandant, elle s’abstint de relever le moindre manquement en montant vers son bureau – outils mal rangés, désordre dans l’uniforme, défaut d’étiquette… – et se fendit de quelques politesses envers le petit personnel. Ce masque d’affabilité risquait de vite la lasser, mais elle allait devoir s’y habituer comme à sa nouvelle couleur de cheveux.
Une fois installée, Yue respira profondément et s’enfonça dans le brouillard de ses préoccupations récentes : Sa mission pour le Silence, la suspension de son frère, le bras de son capitaine, l’avertissement du commandant… la douleur qui lui comprimait les côtes depuis leur entrainement.
Un tintement de porcelaine la ramena à la réalité. Bard, revenu de sa mission, lui servait le thé.
— Tu as été rapide.
— Pas du tout, la détrompa-t-il. Vous vous étiez endormie.
Un coup d’œil à sa montre le lui confirma. Il ne leur restait qu’une dizaine de minutes avant de devoir partir en patrouille. Autant ne pas s’embêter avec le service. Sans toucher à sa tasse, Yue se leva, prête à partir, quand quelqu’un frappa à la porte. Au lieu de décliner son identité ou d’attendre la permission d’entrer, l’importune s’invita dans le bureau. Bard se crispa en la reconnaissant. Le même frisson qu’à leur premier contact lui courut sur la peau.
— Bonjour, salua Mezmona un sourire au coin des lèvres. Contente de vous revoir.
— Ce n’est pas réciproque, répliqua froidement Yue. Sors, referme la porte, annonce-toi et attends que je t’autorise à entrer.
— Je viens seulement vous déposer un document.
— Je m’en moque. Ne me fais pas répéter.
Mezmona prit Bard à témoin d’un regard consterné. Il s’en détourna en soupirant, épuisé d’avance par la scène qui s’annonçait.
— Je vois…
Elle tourna lentement les talons et se rendit à la volonté de l’officière. Yue profita de sa manœuvre pour chasser un pli d’entre ses sourcils, se rappeler de ses bonnes résolutions et rappeler ses ordres à Bard du bout des yeux.
— Je vais vous attendre sur le dracodrome, décida-t-il.
L’idée d’être accusé d’avoir pris plaisir à respirer le même air qu’elle ou de l’avoir regardé une demi-seconde de trop le fatiguait d’avance. Il sortit du bureau en évitant soigneusement l’interdit.
Réintroduite dans les règles, Mezmona ne souriait plus.
— Je viens seulement vous déposer un document, répéta-t-elle. Quelques recommandations de la base navale sur les mesures de sécurité en bord de mer.
Une enveloppe glissa sur le bois poli du bureau. Yue la toisa avec hauteur.
— Ce sera tout ? s’impatienta-t-elle.
— Je croyais que vous étiez juste de mauvaise humeur, l’autre jour, mais en fait, vous êtes vraiment comme ça. Tout le temps.
Abandonnant toute diplomatie, Yue leva ostensiblement les yeux au ciel.
— Laissez-moi deviner… jeta Mezmona. Vous êtes riche et puissante, alors tout le monde fait tout pour éviter de vous contrarier et vous avez l’habitude d’avoir ce que vous voulez. À force, vous ne devez même plus vous rende compte que vous êtes imbuvable.
— Pardon ?
Le sourire de Mezmona refit irruption, plus acide.
— Je vous pardonne pour cette fois. Essayez d’être un peu plus gentille, à l’avenir. Je serais là toute la saison et il y a de forte chance qu’on finisse par devoir travailler ensemble. Autant faire ça dans la joie et la bonne humeur, non ?
Yue s’efforça de ne pas trahir les émotions qui lui palpitaient dans les veines, mais l’air goguenard de Mezmona et ses menaces à peine voilées rendaient ses leçons de maintien difficile à appliquer. En réaction à son silence, Mezmona se fendit d’une révérence exagérément profonde.
— À bientôt, dame Yue. J’ai beaucoup aimé discuter avec vous, aujourd’hui.
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