108.2
Lorsqu’il se leva enfin, ne restait plus autour de lui que Taliesin remballant ses affiches et l’auxiliaire de corvée, occupé à ranger les pièces mobiles de la maquette après les avoir essuyées au chiffon doux.
Bard ne laissa momentanément happé par la miniature et ses détails méticuleux. Il repéra leur caserne, ses trois relais, la base navale, les principales routes, les carneaux, les ponts, ainsi que tous les bâtiments importants de leur chemin de ronde habituel. La précision des volumes relevait de l’artisanat le plus fin, sinon de magie.
Loin de tout, sur un îlot isolé, se trouvait aussi l’entrée du palais de Qalipt : une bouche de cave creusée dans la roche par un bras de rivière capricieux, capable de noyer les gorges de la galerie au premier signe de crue. Yue écopait souvent de ces missions dangereuses et le vivait insolemment bien.
L’année de ses treize ans, pendant les fêtes de l’Équinoxe, les fils du prince Halfdan avaient eu la fausse bonne idée de l’initier à la pratique du patin à glace. Yue était revenue de cette escapade gelée, détrempée et abasourdie par le choc d’avoir traversé la glace à l’atterrissage d’une volte. Hvass, qui l’avait tirée de l’eau, en menait alors à peine plus large. Herrick, son frère ainé, s’était contenté de rire de la mésaventure en les regardant lutter pour leurs vies. La reine Kalta en personne leurs avait passé un savon à tous les trois dès leur retour à la forteresse. Le lendemain, aussi oublieux de leur mortalité que la veille, ils s’étaient mis en tête d’aller observer des avalanches.
Qui peut avoir envie d’observer des avalanches ?
Bard ne pouvait pas suivre Yue dans les missions que lui confiait le Silence. La spécialisation coutait cher, l’admission était difficile et le fabuleux s’estimait déjà heureux de pouvoir travailler à la protection civile sous sa forme humaine, entre les patrouilles. Pour autant, puisque sa vie dépendait de la capacité de sa mestresse à ne pas mourir…
Impuissant face à ses craintes, il essaya de se concentrer sur la chasse au trésor commanditée par son tyran personnel.
Yue cherchait des informations sur l’ancien propriétaire de leur maison et la famille de celui-ci. Bard mit la main sur tous les registres qui lui parurent pertinent parmi ceux disponibles à la caserne, moins récents qu’il l’aurait voulu. Il en tira une trentaine de certificats, attestations, actes et listes en tout genre, ce qui risquait de faire un peu trop de lecture rébarbative pour Yue. Il allait devoir en faire un dossier compréhensif, aussi abrégé que possible.
Avant de s’y coller, ce qui risquait de lui prendre le reste de la journée, il prit le parti d’aller récupérer la plaque d’Isaac.
À la mi-journée, sous un ciel encore indécis, les élèves musardaient autour de l’école plutôt qu’à l’intérieur. L’approche du fabuleux fit tourner quelques têtes sans retenir beaucoup d’attention. Il se présenta à une responsable postée près de l’entrée, femme d’âge moyen aux cheveux en bataille et aux yeux tombants, et lui formula sa requête.
— Je vais me renseigner, marmonna-t-elle en tournant mollement les talons, l’air épuisée d’avance.
Bard aurait préféré être invité à la suivre. Il détestait être planté à l’extérieur, contraint à attendre indéfiniment, parfois pour rien. Cette position lui rappelait le Leum, où les fabuleux n’entrent pas. Il rongeait son frein quand :
— Excusez-moi.
Un écolier, douze ou treize ans, lui dardait un regard plein d’une curiosité décomplexée. Le maintien des biens nés. Un visage au front haut, familier sans l’être.
— Vous travaillez pour la famille d’Isaac, n’est-ce pas ?
— En tant que subordonné de sa sœur, oui. Vous le connaissez ?
— Je suis dans sa classe. Ocelotl, se présenta-t-il. Je me demandais s’il allait bien.
— Il regrette beaucoup son geste et profite de son temps à la maison pour réfléchir à sa conduite, récita Bard.
Il s’était préparé à ce genre de question, mais en s’imaginant qu’un adulte la lui poserait. Sans surprise, Ocelotl ne se satisfit pas de ce verbiage de convenance.
— Pourquoi il regretterait ? Alik est un idiot fini. Tout le monde a envie de lui mettre le poing dans la figure. Isaac est juste le premier à avoir osé.
— Aviez-vous une autre question ? éluda Bard.
Ocelotl ouvrit l’étui qu’il portait à la ceinture et en sortit deux rectangles de métal.
— Il a oublié sa plaque, l’autre jour. Je l’ai récupéré pour lui. Par contre, je préfère la lui rendre en main propre.
— J’entends.
— J’aimerai l’inviter à me rendre visite. Il n’y pas école demain et je suppose qu’il s’ennuie. J’habite tout au nord de l’île principale, près de l’ancien Temple du Soleil. C’est la seule propriété des environs, impossible de se tromper. Je peux aussi l’aider à rattraper les cours, qu’il a manqué, même si je suis à peu près sûr qu’il n’en a pas besoin. Vous pouvez lui faire passer le message ?
Bard acquiesça et Ocelotl s’en alla rejoindre un groupe d’élèves qui paraissait l’attendre, laissant Bard incertain quant à ce qu’il pensait de leur rencontre.
La femme aux yeux tombants ne tarda pas à revenir lui annoncer l’insuccès de sa campagne : aucun de ses collègues n’avait trouvé de plaque égarée. Bard ne voulut pas lui avouer qu’elle s’était dérangée pour rien. Il se contenta de la remercier et de retourner travailler.
Bard dut rester tard pour venir à bout de ses tâches assignées en plus de la documentation que réclamée par Yue. Encore lui restait-il à trouver des information plus récentes un autre jour.
Le soir venu, il parla d’Ocelotl à Isaac, de sa plaque et de son invitation, qui eut l’air de beaucoup surprendre le petit mestre.
— Alors… je dois aller chez lui ? s’enquit-il.
— Seulement si tu veux.
— Tu es sûr que j’ai le droit ? Yue m’a donné plein de corvées à faire… et j’ai besoin de sa permission pour sortir seul.
Un autre jour, Bard l’aurait peut-être encouragé à outrepasser cette règle, mais la pluie, qui tombait déjà à verse depuis quelques heures, risquait de ne pas se calmer avant longtemps et ce genre d’intempérie aggravait l’angoisse d’Isaac. La première et dernière fois que Yue l’avait laissé faire un long trajet inconnu seul, il s’était perdu et, dans la panique, ses pouvoirs s’étaient manifestés malgré lui – presque contre lui, d’une certaine façon. Le paysage s’était transformé alentour, l’enfermant dans un labyrinthe infini et changeant. Yue avait dû le ramasser à la petite cuillère au milieu d’un relief insensé, de terre éventrée, soulevée ou écroulée, d’arbres étranglés ou déracinées… À ce jour, Bard ne comprenait toujours pas comment l’incident avait pu rester sans conséquence – autre que les restrictions nouvelles qui entouraient Isaac depuis.
— Tu as envie d’y aller ? Ce Ocelotl, il est gentil ?
Assis sur son lit, le petit mestre tourna plusieurs pages du livre en face de lui sans les lire.
— Beaucoup d’élèves l’aiment bien, alors je pense que oui. Il me fait un peu penser à Yue, parfois.
— Là, je veux bien que tu m’expliques la comparaison.
— Bah… Yue sait tout faire, alors tout le monde s’intéresse à elle. Tout le monde ne l’aime pas mais tout le monde la remarque, même avec ses cheveux noirs. Et je sais que ceux qu’elle remarque aussi se sentent… chanceux ? Spéciaux, en tout cas.
Isaac ne se trompait pas et Bard admira sa capacité à mettre des mots positifs sur l’effet polarisant qu’exerçait Yue sur le monde. Lui en pensait rarement du bien.
— Tu te sentirais chanceux d’être l’ami d’Ocelotl ? Autant que d’être le frère de ta sœur ?
— Pas autant, mais… Assez, je crois.
— Je me libèrerai du temps pour t’accompagner chez lui, alors. Ta sœur me fait confiance, a priori, et Murmure peux te laisser quelques corvées de côté pour quand tu rentreras. Ça te convient, petit mestre ?
Isaac accepta. Tout s’organisa en conséquence. Ce soir-là, en écoutant la pluie battante, il pensa à Yue au fond de sa grotte inondable. Il compta les heures jusqu’à son retour supposé. Il s’interrogea sur ce qu’il ferait si elle ne revenait pas à temps.
Aux portes du sommeil, il pensa aussi à Mezmona, à la façon dont ses lèvres contournaient tous les mots, exagérément, au sourire dans sa voix, avide et mutin, à la détermination qui allumait ses yeux d’ambres… Il la revit, presque nue sous sa robe de plume. Son esprit la déshabilla toute entière et il contempla son image jusque dans ses rêves.
Il se leva avec le jour, couvert de honte et de sueur.

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