112.2
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Roserille vivait loin de chez ses parents, ce qui rendait difficile l’observance de certaines coutumes chères à son cœur. La fête des mères, notamment, requérait d’avoir une mère à fêter sous la main, alors, pour satisfaire sa soif de tradition, elle se rabattait sur les familles de ses amis.
Celle de Taliesin comptait deux mères pour le prix d’une, aussi ravie l’une que l’autre de se prêter au jeu. Pour elles, il consistait à revisiter des souvenirs de leur parentalité autour d’un grand repas et recevoir des cadeaux. Lorsqu’il s’agissait d’offrir, Roserille optait presque toujours pour des plantes, cultivées par ses soins et empotées dans de belles céramiques peintes. Ce fut donc encombrée d’une haute orchidée et d’un plant d’oiseaux du paradis qu’elle dirigea chez elles le soir convenu ; une assez mauvaise idée compte tenu des conditions extérieures.
Des coulées de boues comme des coulées de lave dégoulinaient des sommets, creusaient des rigoles dans le relief, attaquait les racines d’arbres déjà dangereusement inclinés par le vent et détruisait la moindre semblance de chemin. Roserille se sentit infiniment soulagée en apercevant le petit nid de roche mangé de mousse qu’habitaient Oh Qo et Etzil. Elle glissa sur les fougères qui poussaient entre les interstices des pavés irréguliers et s’empêtra dans les lianes qui dégoulinaient du toit, mais arriva à destination sans autre forme d’accident.
Sitôt annoncée, elle fut chaleureusement accueillie par Oh Qo, la mère aînée de Taliesin : une femme charpentée, presque trop grande pour sa propre porte, qui s’empressa de la débarrasser de son fardeau et de l’inviter à entrer. Etzil, son épouse, mesurait aux têtes de moins qu’elle. Les cheveux relevés en chignon au-dessus de sa tête, un tablier que les hanches, elle mijotait un repas pour quatre qui en aurait rassasié douze. Roserille mit la main à la pâte de bon cœur.
— Ta mère doit être triste de ne pas t’avoir à ses côtés, cette année, compatit Etzil, une enfant si attentionnée… Je n’arrive pas à imaginer vivre aussi loin de Taliesin que toi de Combe.
— Ma mère a onze autres filles, vous savez ? Même si je dois lui manquer un peu, elle n’a pas le temps de sentir mon absence.
— Onze filles ?
— Douze avec moi, et une bonne quinzaine de nièces en supplément !
— Mais… votre famille n’a donné naissance à aucun garçon sur ta génération ? releva Oh Qo.
— Aucun, non. Celles d’avant non plus, d’ailleurs. Mes parents disent que c’est à cause d’un arcane de nos roses. Il y en a tout autour de la ferme familiale qui ne fanent jamais. On dit qu’il suffit de respirer leur parfum pour porter une fille et que vivre trop longtemps à côté rend l’effet permanent.
Longtemps encore, Roserille naviguait entre les directives de la cheffe de cuisine et ses anecdotes de famille. Sans en avoir l’air, plus d’une heure s’écoula. Etzil enfournait un dernier plateau de desserts quand Taliesin rentra.
Il travaillait toujours un peu plus tard que Roserille malgré des horaires similaires, moins par zèle que par nécessité. Les draconniers de leur caserne se souciait rarement du temps que prenait leurs requêtes de dernière minute. Malgré une fatigue visible, il fut mis à contribution avant même d’avoir eu le temps d’ôter sa veste.
À sa mère Oh Qo, il parlait xe-en. À sa mère Etzil, il parlait un dialecte de l’archipel. Roserille s’étonnait de la facilité avec laquelle ils naviguaient entre ces trois langues, elle qui ne parlait que celle l’empire. Par considération pour leur invitée, toutefois, ils évitèrent d’en changer trop souvent pendant le repas.
Oh Qo raconta sa rencontre avec Etzil ainsi que l’histoire Siv, la mère biologique de Taliesin ; récit touchant de trois étrangères réunies par la faveur d’Amayura, Reine de Nym, la première en tant que garde, la seconde couturière et la troisième artiste. Elles s’étaient occupées à trois du petit Taliesin, jusqu’au deux ans de celui-ci, puis elles ne furent plus que deux, conséquence d’une épidémie dans le harem royal.
Pour alléger l’atmosphère, Etzil exhiba les petits vêtements cousus de ses mains pour leur fils adoptif, de ses minuscules chaussettes de nouveau-né à son dernier uniforme d’écolier.
— Tu te souviens de ça, Tal ?
Arraché à une divagation, l’interpelé mis un certain temps à comprendre ce qu’on lui demandait. Etzil montrait une boîte pleine de gants tachés d’encre.
— Mes gants d’écriture… Le frottement du papier m’irritait la peau, tu m’en as cousus des dizaines pour m’aider à préparer le concours d’entrée au Bureau des Archives.
— Mais c’est adorable ! s’extasia Roserille.
— Ce serait encore plus adorable si j’avais pu devenir un vrai Archiviste, grommela-t-il. Là, c’est surtout du temps perdu.
Ses mères échangèrent un regard confus, puis inquiet.
— Taliesin. Quelque chose ne va pas ?
Il se tordit la bouche, l’air de combattre les mots susceptibles d’en sortir, puis picora dans son assiette pour mieux se taire.
— Il est comme ça depuis ce matin, rapporta Roserille. Même à moi, il refuse de dire pourquoi.
Garder des secrets n’était pourtant pas le fort de Taliesin. Il n’attendait souvent qu’une sollicitation suffisamment pour vider son sac. Celles de ses mères s’avérèrent efficaces.
— Je crois que le commandant veut pousser la gamine vers la sortie. Il va la recommander à une autre unité, probablement des messagers. En tout cas, il m’a demandé tous les documents pour.
— Bonne nouvelle ? supposa Roserille. Tu te pleins d’elle depuis le premier jour, tu dois être content.
Sa remarque vexa.
— Je me plains d’elle comme je me plains du mauvais café ou des réunions matinales, mais je n’ai jamais souhaité aucun mal à personne, même pas à elle.
— Tu te fais du souci pour la jeune officière de ta caserne ? s’étonna Etzil.
— Peut-être… pourquoi pas ?
— Enfant, tu te disputais constamment avec les princesses de la cour. J’ai toujours pensé que ta mésentente avec dame Yue venait des souvenirs qu’elle t’en rappelait.
— Je ne me disputait pas avec les princesses. La seule fois où j’ai eu le malheur de me défendre contre Hanaha ou Shioren, vous avez perdu des lunes de salaire et j’ai reçu les pires corrections de ma vie.
Oh Qo se souvenait d’une de ces prétendue querelles infantiles comme de l’incident qui l’avait décidé à quitter la cour, quand bien même beaucoup d’autres l’avaient précédé. Plusieurs années avaient encore été nécessaires à la réalisation de ce projet. Au bout du compte, leur famille avait récolté autant de bienfaits que de préjudice au service de la royauté, mais préférait s’en tenir éloigné dans la mesure du possible.
— À moins d’avoir délibérément causé du tort à ta supérieure, tu n’as pas à te sentir mal pour elle, encore moins à te mêler de ses affaires privées, trancha Oh Qo. Mangez, tous. C’est en train de refroidir.
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