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La charge de travail de Taliesin n’augmentait pas autant que celle des agents de terrain pendant la saison des tempêtes, mais l’ambiance de surmenage de la caserne lui plombait sévèrement le moral. Il prenait son poste la boule au ventre, passait la journée sous tension et rentrait à bout de forces, toujours un peu plus tard que la veille.

Il baillait à s’en décrocher la mâchoire, ce matin-là. Ses paupières collaient l’une à l’autre comme ses chaussures au plancher. Le repas de la veille s’était éternisé. Plus que jamais, il rêvait de vacances que son salaire ne lui permettrait jamais de s’offrir, regrettait ses choix d’étude et de carrière, sinon de vie, envisageait d’en changer et riait jaune à cette perspective. La motivation lui manquait autant que le sommeil pour se réinventer.

Mécaniquement, il entama sa journée par une mise à jour du tableau d’affichage – rien ne l’y obligeait, mais personne d’autre ne s’en occupait jamais correctement, et l’incompétence de ceux-là lui retombait systématiquement dessus. Roserille, bénie soit-elle, lui offrit le café et les potins du jour sur le coup de dix heures. Il se délectait de ces petits scandales insignifiants quand ses responsabilités le rattrapèrent, incarnées par le capitaine Nobé venue lui réclamer quelque obscur registre vieux de sept ans.

Taliesin s’y retrouvait mal entre les étagères de documents antérieurs à son embauche, le système de classement de ses prédécesseurs n’étant pas celui recommandé par le Bureau des Archives. Quand ce genre de mission lui était confiée, il passait toujours plus de temps à réorganiser qu’à chercher, persuadé que cela lui serait utile sur le long terme. Cinq ans à la protection civile et son hypothèse ne se vérifiait pas.

Au détour d’une allée, il eut la surprise bizarre de trouver un dormeur, acculé entre une tour de cartons grossièrement empilés et un large éventail de paperasse.

— C’est pas un dortoir, ronchonna Taliesin.

Il ne reconnut Bard qu’après l’avoir apostrophé. Le fabuleux ouvrit les yeux lentement.

— Je suis au courant, répliqua-t-il en s’étirant. Désolé pour le bazar.

— Qu’est-ce que tu fais là, au juste ?

— J’essaie de rentrer chez moi… chez ma mestresse, rectifia-t-il. Avant de la mettre en colère, elle m’avait confié une recherche. Si je trouve de quoi la contenter, j’ai une chance de ravoir mon lit plus vite.

— Quelle recherche ?

Il se frotta le cou, plus précisément la marque d’esclave à sa nuque.

— Je ne suis pas sûr d’avoir le droit d’en parler.

— Parce que tu crois que tu as le droit de fouiller les archives sans ma permission ? Que la petite princesse se croie tout permis, c’est une chose, mais toi…

Obtenir le renseignement demandé ne fut pas plus difficile. Fatigue aidant, Bard se livra, expliquant qu’il cherchait des renseignements sur l’ancien propriétaire du domaine de dame Yue : adresses, familles, propriétés, liens commerciaux et autres.

— Je dois avoir peur pour ce type si ta patronne met la main dessus ?

— Non. Yue n’est pas… pas comme…

L’abattement laissa sa phrase en suspens. Il doutait de la véracité de ce qu’il s’était apprêté à affirmer.

— Tu n’as aucune idée de ce qu’elle compte faire ? comprit Taliesin. Je croyais que tu étais son homme de confiance.

Bard soupçonnait sa mestresse de n’avoir encore rien planifié de précis, mais l’idée d’avoir perdu sa confiance ne lui paraissait plus si absurde. Taliesin s’assit en face de lui, remonta ses cheveux en demi queue pour dégager son visage et analysa les documents éparpillés.

— Tu fais n’importe quoi, déplora le documentaliste.

— Je suis au courant. Je ne comprends pas pourquoi je n’arrive pas à trouver la moindre trace de cet homme au-delà des quatre ou cinq ans.

— Parce que tu es comme tous les draconniers, tu crois que mon travail est facile. La norme de classement officiel de l’empire est héritée du Bureau des Archives du Menèg. Problème, les systèmes d’appellation d’une contrée à l’autre peuvent être différents, et tout le monde n’est pas ravi de se plier aux politiques d’uniformisation. Les Menègs ne changent jamais de nom de famille, ni par le mariage, ni par l’adoption, ni par la disgrâce, et les enfants héritent le nom de leur mère, alors tout est conçu pour remonter facilement les lignées maternelles. Essai de transposer ça au Xe-Dan, où chacun a trois catégories de noms, en plus de titres honorifiques, ou le Lashol certains portent jusqu’à quatre noms de famille… Au Khelt, les enfants ne prennent même pas de nom de famille avant d’avoir quinze ans. Est-ce que tu sais de quelle nationalité est la personne que tu cherches ?

Bard secoua la tête.

— Je suppose qu’il est d’ici, mais…

— Zelnen… Eleuia, c’est ça ? lut Taliesin.

— C’est le nom qui figure sur l’ancien acte de propriété, confirma Bard.

— Sur l’archipel, ils ont le système d’appellation le plus pénible du monde connu. Les noms de famille changent au moindre prétexte et il n’y pas de lignée continue, parce que les enfants portent les prénoms de leur parent aîné en nom de famille. Si ce parents meurt, ils en changent pour l’autre. S’ils quittent le nid familial, ils n’en portent plus, jusqu’au mariage. Les veufs et les orphelins de deux parents doublent parfois leur propre prénom, alors tu cherches peut-être un Zelnen Zelnen, pour ce que tu en sais.

— Je vois… Toi, comment tu t’y retrouves ?

— En étant compétent.

Une pointe d’arrogance trahissait le ton badin de sa réplique. Pendant une seconde, Bard lui trouva une ressemblance frappante avec une Yue de onze ans, les sourcils froncés sur un devoir difficile, repoussant toute forme d’aide en assénant son sempiternel je sais ce que je fais.

— Je sais que tu es compétent, assura Bard. Ma mestresse aussi le sait. Sinon, elle ne te confirait jamais de travail.

— Tu vas vraiment essayer de me faire croire que la petite princesse m’apprécie ?

— Non. Je suis à peu près sûr que vos sentiments d’inimitié sont partagés, mais ça ne veut pas dire qu’elle méprise ton travail.

Taliesin se fendit d’un sourire équivoque en se levant.

— La flatterie, c’est ça ta stratégie ? Bien vu, j’y suis sensible, admit-il. Je m’occupe de ce que Nobé m’a demandé puis je te donne un coup de main. Petit, le coup de main. Et sache que tu me le revaudras.

Bard n’avait cherché qu’à rattraper sa gaucherie, par reflexe plus que par calcul. Le résultat de sa manœuvre lui illumina le visage de gratitude.

— Au passage… Ta patronne n’est pas là, ce matin, tu sais pourquoi ?


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