CHAPITRE IV - Fumée sur Neukölln

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Yussuf, Neukölln-nord, alentours de 3h

Mes yeux restèrent fixés à son mobile jusqu’à temps que le contact s’estompe totalement de l’écran. Alors mon regard se fixa sur ma sœur, qui, le visage pâle, l’esquivait, cherchant vainement une issue.

— T’es vraiment pas sérieuse, Tazkya ? Un homme d’accord, mais Brahim Al-Mansouri ?

Le corps de Tazkya décalla du meuble. Le nom de l’homme l’avait apparemment secouée. Elle posa enfin son regard sur moi sans un mot. Je pris place à côté d’elle, la tête dans les mains.

— Tu sais ce dans quoi il est impliqué au moins ?

— …

Tazkya se contenta d’un soupir lèvres scellées, une réponse qui ne m’avançait à rien.

— Il a des soucis avec le quartier. Le sien est rival de Neukölln-nord, et Ishmael a un gros problème avec lui, crois-moi.

Elle baissa les yeux, détaillant de près le tapis. Me levant, je pris son téléphone, le fourrant dans ma poche.

— J’veux pas te voir avec lui ou que tu lui reparles. En tout cas pas tant qu’il sera dans le commerce.

Quittant le salon, je l’abandonnais à sa solitude, mitigé sur l’évènement, peinant à réaliser. Ma sœur entre les mains, le rire fugitif mais clair, d’un homme dont la famille avait fait partie de mon passé.

Pouvais-je tangiblement réprouver son affiliation à ma sœur, si moi-même j'avais tenté de lui dérober la sienne ?

M’asseyant au bord de mon lit, mes mains vinrent saisir ma tête de chaque côté, des souvenirs de bonheur triste s’accaparant ma conscience. Dûniyah Al-Mansouri, c’était son nom. La sœur de Brahim, qui quant à lui me connaissait à peine.

Elle aborait des lèvres épaisses, roses – elle les avait refaites, cédant à un waswas du monde –, accompagnés de grands yeux noirs de femme arabe, soulignés par des cils et sourcils charbonneux qui tantôt lui conféraient un regard de biche, tantôt faisaient d’elle une espionne au regard capable de scruter au-delà de la peau. Après tout, n’est-il pas pire cécité que de n’être dégourdi de ne voir seulement ce qui se montre à nous ?

Son visage se dessinait trait par trait dans mon esprit, accompagné d’une bribe de mots à chaque fois. Je la revoyais, dans un songe lointain que je peinais à saisir, attacher son foulard, un sourire épinglé aux lèvres, parfois mensonger, parfois d’une amertume trop sincère.

Son frère apparut soudainement à côté d’elle, alors que je n’avais aucune réminiscence d’un tel événement. Brahim, suivant le mouvement de son apparentée, attacha ses cheveux, m’adressant un regard noir. De ce regard, j’en avais l’évocation, au détour d’un croisement au Brandenburg, peu après que sa sœur et moi avions coupé tout possible contact.

Grand – plus que moi - j’en gardais une image sévère, celle d’un homme fermé, déterminé, qui faisait payer le moindre faux pas.

Dûniyah disparu, laissant uniquement place à son frère, pour qui j’éprouvais maintenant une rage acariâtre. Non seulement il s’était fait le plaisir de m’infliger ce que je lui avais fait subir sans le désirer, mais qui plus était, il constituait un pilier de Gropiusstadt, quartier opposé au nôtre.

Je poussais un long soupir en réalisant que j’étais ramené à lui, à elle, que nos routes étaient destinées à se croiser depuis toujours. A Berlin, on en revient toujours au même point : tous les chemins mènent à la froideur.

Le sort était scellé, et je supposais que ce qui se préparait se trouvait être une longue descente aux enfers, contre laquelle nul ne pourrait lutter, que je subirais silencieusement, avec pour seules expressions de souffrance quelques bouffées âcres de fumée crachées au monde avec hargne et condescendance.

Secouant ma tête et tentant de balayer mes pensées, je forçais l’image de Brahim à quitter mon esprit, avec l’espoir qu’elle n’y revienne jamais.

Toujours assis au bord de mon lit, j’attirais ma sacoche vers moi pour en tirer une cigarette et un briquet, positionnant ensuite le tube entre mes dents, je l’allumais, la nicotine atteignant rapidement mes récepteurs, relâchant tout mon stress mais accentuant toute ma fatigue.

Le corps d’Haider ne fut bientôt qu’un vague souvenir, presque celui que l’on gardait d’un rêve. C’était pour cela que la cigarette avait autant d’importance dans la vie de certains : elle était une façon d’oublier tout mal touchant l’Homme, annihilant toute forme de frustration.

Lorsqu’elle fut finie, je la secouais pour l’éteindre, jetais le vulgaire mégot qu’elle constituait à présent contre ma table de chevet, puis en grillait une seconde, l’envie de nicotine restant en travers de mon être.

Dûniyah, pensa mon esprit alors que je crachais. Al-Mansouri. Celle qu’on eût que pu dire huitième merveille du monde pour sa bonté, sa patience et sa beauté résidant en la douceur. Son visage était à la fois capable de charmer yeux et âme, prouesse que peu avaient su accomplir avant elle.

Neukölln-nord, alentours de 11h

Mes yeux s’ouvrirent sur un plafond blanc tâché de noir. Je reconnu ma chambre, avec désarroi. Je m’étais assoupi. En fumant. Le mégot s’étant donné à cœur de joie de tâcher mes draps vint confirmer ce dernier fait.

L’heure se voulait tardive : car si nous attendions constamment le temps, lui, nous larguait sans scrupule. Et dès lors que nous parvenions à le semer, déjouant sa toute puissance, il nous rattrapait bien vite, un air narquois à la figure, pour nous châtier de notre arrogance.

Midi-minuit. La routine que j’entreprenais plusieurs fois par semaine. Comme presque chaque jour, elle m’attendais, ce que j’empochais grâce à elle - ou devrais-je dire à cause ? - faisant office de consolation pour tous mes manquements à moi-même.

Neuköll-nord, 17 heures

Les sachets s’en étaient allés tour à tour, presque plus que d’habitude. Devais-je pleurer pour ces gens qui vivaient pour l’addiction et mourraient du détachement, ou regarder avec admiration chaque billet et m’extasier de la situation ? Je supposais avoir à effectuer les deux.

De nouveaux, j’échangeais trois plaquettes d’ectasy contre quatre billets de cinquante, affrontant le regard perçant du demandeur capuché.

Ishmael tournait en rond dans le petit parc, capuché, n’adressant mot à quiconque. Si Neukölln était déjà brumeux et froid, le meutre d’Haider était venu glacer le quartier, avertissement de tempête grêleuse en avance. Et la grêle - surtout celle que les Hommes prenaient plaisir à composer - faisait mal, s’abattant, projectile meurtrissant les chairs pour résonner jusque dans les esprits.

L’Erythréen s’éloigna pour décrocher à un appel. Il plaça son téléphone contre son oreille, sous sa capuche, et se contenta d’écouter ce qui lui était dit, ne disant mot. Un instant, j’eus peur que la personne derrière l’appareil fut Derya Aksoy, mais un client m’empêcha de m’attarder plus que ça sur le gérant.

Furtivement, observant la nuit tomber et les bâtiments du quartier tenter de gravir les cieux, j’échangeais machinalement ce qui m’était demandé contre les sommes que je réclamais, prenant soin de m’offrir une marge.

Nassym me jetait quelques regards subreptices, alors que je fourrais une liasse dans ma poche. D’un geste discret de la main, je l’invintais à me rejoindre. Il vint aussitôt à ma rencontre, le regard alerte, scrutant le décor avec attention.

— Des journalistes passent régulièrement ici, maintenant, m’informa-t-il.

— Ils savent ce qu’on fait, t’en fais pas. Ils ne veulent pas nous éradiquer, juste nous ériger comme la principale menace et nous documenter comme des bêtes de foire.

— On en est pour tout le monde, déjà, renchérit-il en soupirant.

Un nouveau sachet prit la fuite de son côté. Avec un second regard pour la nuit plaquée derrière les tours, je baissais légèrement ma cagoule, cherchant à mieux respirer dans un monde où l’on ne pouvait que suffoquer malgré les bouffées d’air inspirées.

Neukölln nord, alentours d’1h

Ishmael me tira plus d’un millier d’euros de la liasse que nous lui avions amassée.

— Pour Derya, hier et cette nuit, me fit-il lorsque je les saisis.

Sans un mot, je mettais soigneusement les papiers dans ma sacoche. Le gérant paya les autres un à un, l’air distrait. Il nous fit ensuite nous asseoir, tous à moitié en train de ranger.

— Qui a déjà eu des soucis avec un mec de Gropiusstadt ? interrogea-t-il, sourcils froncés, une expression de sévérité scotchée au visage.

Son regard fut plus appuyé sur moi. Il me fixa de longs instants, comme s’il attendait une réponse approbative de ma part : je ne lui donnerais rien, ne révélerais pas même un éclat de mon histoire avec Dûniyah.

Nassym prit enfin la parole, me sauvant des regards insistants d’Ishmael :

— J’ai habité là-bas, se contenta-t-il seulement, se refusant à plus d’informations.

— Et Brahim ? rebondit l’Erythréen.

— Un type qui s’est imposé un peu trop vite, proche de Sayf depuis toujours.

— Il va être descendu aussi vite qu’il est monté.

Mon corps se figea sur sa chaise, chacun de mes muscles se raidissant, à tel point que même la cigarette entre mes lèvres me parut paralysée.

Ishmael Khoury souhaitait descendre Brahim Al-Mansouri. Sans un mot, j’ôtais ma cigarette de ma bouche pour l’y remettre aussitôt, le choc ne passant pas.

Ishmael sembla réaliser mon hébétude. Quelques minutes plus tard, dans un silence total, il nous congédia.

Les yeux tournés vers le vide, ma main vint trouver le sachet d’héroïne que j’avais pris soin de ranger au fond de mes affaires. Mes doigts se crispèrent autour : j’hésitais. Mais l'on n'échappe pas au pouvoir de la dépendance. Cette dernière permettait de survivre : car si par la suite elle donnait la mort, elle accordait la force de vivre en attendant l’ange qui prenait les âmes. La drogue se trouvait être une malédiction bénie.

Mon corps me réclamait un flash. Aucune seringue ne se trouvait à ma disposition. Alors que je me contentais d’un billet, laissant le petit parc où je me trouvais admirer la poudre qui constituait le plaisir et la survie des toxicomanes, puis me contempler en devenir un avec désarroi.

Une fois la moitié du sachet partie dans mon nez, je le rejetais au beau milieu de ma sacoche, le reléguant à sa vulgarité.

Le produit monta en moi, comme une extase grandissante qui infirmerait même le pire des malheurs. Rien ne pouvait s'opposer à cette substance, dont l’effet semblait quelquefois infini. Je préférais mille fois mourir d’une overdose d’héroïne que de ne serait-ce qu’effleurer la poitrine de Derya Aksoy.

Avant l’héroïne brune, brute et souveraine de ma dopamine, j’avais connu une autre forme d’elle, qui elle, était vivante : Dûniyah Al-Mansouri. La peau claire, elle avait enchanté mes nuits, transformé mes rêves : elle avait tenté de faire de moi un homme, certes sans succès, mais elle l’avait fait. Elle avait essayé de me ramener à la terre ferme, alors que j’étais tombé jusqu’aux genoux dans du sable mouvant. Elle avait décroché un échec royal, et un autre mari. Si de mon côté j’avais usé de simagrées, un autre homme, lui, l’avait prise sans hésiter, me la ravissant un soir que j’avais passé à consommer.

Finalement, je m’abandonnais au plaisir de la seule héroïne qu’il restait à ma vie, la poudre brunâtre à laquelle j’étais éperdument attaché.

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