Chapitre 10.3
Garance reste sans voix. Elle éclate par dispersions d’émotions qui se répandent sur son visage.
— Tu essaies de dire quoi ?
— C’est évident, non ? Elle a choisi l’oubli.
Ninon flanquée comme un chat désabusé à ses côtés, Clément se pointait en affichant un déjà-vu sur sa figure émaciée. Ses yeux gourds n’étaient que deux boutons de bottine.
— Elle a choisi l’oubli, Garance. On ne la trouvera pas, parce qu’elle ne veut pas qu’on la trouve, sabre Clément.
— On est trop lourds à porter, renchérit Cécile qui en connaissait sur le poids des gens.
Et cette assertion faisait plus de mal que toutes les armes de l’arsenal de Clément.
— C’est de ta faute, à lui raconter tes conneries ! persifle Léane contre Clément. Pourquoi lui avez-vous raconté toutes ces histoires, alors qu’elle était fragile !
— Ce n’est pas en se rejetant la faute qu’on parviendra à la sauver ! crie Rémi. Filtre tes émotions, Léane !
— Elle ne veut pas être sauvée, apparemment !
— On ne va pas lui laisser le choix, tiens ! Elle est totalement perdue ! Elle ne peut pas choisir l’oubli dans l’Envers, qui s’infligerait ce genre de torture !
— Et pourquoi ? appuie Bastien, désemparé.
— Demande à ta sœur, dit Thomas entre ses dents.
Claire espérait peut-être passer au travers du filet avec l’évasion de Mélissa sur le feu. C’était sans compter Thomas.
Thomas qui était un expert dans le domaine des poids familiaux à porter. Thomas, qui n’avait ni frère ni sœur, et qui ne supportait plus les trahisons émaillées de lâcheté familiale.
Thomas qui haïssait Mélissa pour son coup tordu au même titre que sa confiance, qui la jalousait pour avoir tenté un éclat pareil, qui l’enviait dans son titillant questionnement existentiel : et si elle avait eu raison ? Si l’Envers était une échappatoire plus supportable et plus raisonnable que tout le reste ?
Thomas ne pouvait plus garder le morceau pour lui. Il balançait donc Claire, pour son bien. Et Bastien avait beau avoir une attitude de connard fini, il n’en restait pas moins un frère. Et un ami.
— Thomas, non…
Elle le supplie de ses yeux glaciers. Le supplie de se la fermer, pour une fois. Mais désolé, Claire. Les larmes ne marchent pas aujourd’hui. Le silence, il n’aimait pas.
Les mensonges, il les appréciait de moins en moins. Même ceux qu’il se raconte pour survivre.
— Si, je vais le dire, parce que c’est juste horrible de lui infliger une torture pareille, à lui aussi. Bastien, tu sais pourquoi Claire était avec nous ? Elle avait l’intention de te faire un coup du même genre, figure-toi.
— Quoi ?
— Aucun rapport ! Ce n’était pas la même chose !
— T’as raison, ouais ! Juste t’infiltrer à la date de la mort de son dernier porteur pour t’assurer qu’il n’ait plus aucun lien de parenté avec toi, ce n’est pas un effacement identitaire peut-être ?
— Quoi ? bredouille Garance qui n’avait pas dû avoir le bon script dans les explications de Mélissa.
Elle aussi avait été flouée grave en état de cause.
— C’était pas une date au hasard qu’avait choisi Mélissa. Voilà pourquoi tu as dû te fier au fragment de Claire, c’était elle qui lui avait demandé.
Garance tombait de haut.
Bastien dardait sur Claire la personnification même du choc. Il suintait de partout, on aurait dit que son corps implosait.
En Mathieu retentissait juste un signal d’alarme qui allumait tous les voyants alerte naufrage en visu. C’est pas vrai. Ce n’est pas possible.
— Il déforme tout ! s’égosille Claire qui panique. Je voulais juste sauver la précédente incarnation de ton fragment, il n’était pas censé mourir ce jour-là ! On n’a même pas eu le temps de le faire, Garance a vu que Mélissa avait coupé tout contact, on a rebroussé chemin pour chercher Thomas !
— Tu comptais le faire ? énuméra Bastien d’une voix robotique.
— Oui ! cracha Claire. Oui, oui, oui ! C’est un des verrous de la Boucle, pas vrai, un fail-safe ! Il faut le désactiver, cela te sauverait toi, et Ninon, et…
— Trop aimable, salua Ninon en s’adossant à la porte.
— Comment as-tu pu penser une seule seconde, sans me prévenir….
— Oh je t’en prie ! Pourquoi me regardes-tu uniquement quand je foire ! s’écria Claire, larmes aux yeux.
Morte dans l’âme probablement.
— Je dois faire quoi autrement, pour te débarrasser de moi ?! Hein ? Je dois faire quoi, pour te débarrasser de tout, moi ? Pour te sauver ?
— Claire…
Et voilà, Bastien se congelait face à Claire qui pleure. Mathieu allait craquer. En interne, les fissures éclataient dans les vis, agrandissant les trous du bricoleur du dimanche.
— Mais c’est quoi le problème de cette équipe de merde ! Vous vous entendez, tous, avec vos notions de sacrifices depuis le début ?
Ils entendaient tellement bien Stephen en pétard qu’il était difficile d’entendre autre chose.
— Vous vous rendez compte, vous êtes toujours en train de vous engueuler pour savoir qui sautera du pont en premier pour faire passer les autres ! Vous êtes plusieurs ! On est un groupe ! La question est de construire un radeau, ensemble, pas de se laisser couler pour empêcher l’autre de se noyer ! Alors magnez-vous le cul, merde !
— Euh… ouais, j’allais le dire ! Pas comme ça mais… c’est encore mieux ! Plus percutant !
Lucas désigna le puits qui attendait bien sagement.
— Ce puits, vous l’avez construit ensemble ! Pour récupérer Mélissa, pas pour le dynamiter afin de protéger ses arrières !
C’est toi qui parles de l’inutilité d’un sacrifice individuel ? a envie de le clasher Ilian. Mais il ne dit rien. Parce que Lucas n’est pas Joseph.
Peut-être qu’ils se sont trompés sur toute la ligne, Arthur et lui. Lucas n’est peut-être pas prêt à se sacrifier pour sauver ses amis. Car contrairement à Joseph, qui n’a pu en sauver aucun, s’en croit-il encore capable, Lucas.
— C’est mon poulain, et c’est mon équipe, applaudit fièrement Ninon, non sans ironie fallacieuse.
— Tu parles d’équipe ? Toi ?
Elle hausse les épaules.
— Faut savoir évoluer.
— Elle apprend vite, en plus, commente Clément.
— J’apprends vite avec les bons professeurs.
Et Mathieu n’en était pas certain. Mais il semblait qu’elle le regardait à la dérobée, en disant cela.

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