Alfred de Musset - Lorenzaccio
J'ai dès l'enfance manifesté une nette préférence pour les lettres plutôt que pour les chiffres. À tel point que certains classiques de la littérature se sont révélés structurants pour la construction de mon identité, tout autant que révélateurs de celle-ci. Lorenzaccio, lu à l'âge de 14 ou 15 ans, fait partie de ces œuvres qui m'ont profondément marquée, moins pour la richesse de la langue que pour l'ironie d'un sacrifice inutile. Je n'ai jamais oublié la figure de ce vrai-faux anti-héros, malmené par ses propres décisions et déployant une énergie désespérée qui n'aura servi strictement à rien.
Résumé
Dans la Florence du XVIe siècle, Lorenzo de Médicis, jeune idéaliste pétri de littérature antique, projette de débarrasser la ville du tyran débauché qui la malmène : son cousin, le duc Alexandre. Mais pour approcher le duc sans éveiller ses soupçons, l'adolescent vertueux doit revêtir les « habits neufs du vice ».
Parallèlement, la marquise Cibo, une femme mariée courtisée par Alexandre, envisage de lui céder dans le vain espoir d'infléchir son caractère irascible. Et enfin, la jeune Louise Strozzi a le malheur de plaire à un proche d'Alexandre qui compromet son honneur. Le triste sort de ces deux personnages féminins ne fera que renforcer l'inutilité des desseins de Lorenzo : assassiné, Alexandre sera remplacé à l'identique.
Inspirée de faits réels, la pièce de Musset prend pourtant des libertés avec l'histoire, faisant de Lorenzo un véritable héros romantique (spoiler alert : ils meurent toujours à la fin). Le contexte même de la pièce relève d'un délicieux enchâssement : l'intrigue principale relate les faits historiques de 1537 et offre parallèlement une mise en perspective de la France de 1830. Dans le même temps, relayée par ses deux intrigues secondaires – les hésitations de la marquise Cibo et l'humiliation de Louise Strozzi –, elle détruit toute illusion en menant à l'échec chaque protagoniste qui poursuit (ou représente) un idéal.
Dans l’enchâssement des poupées russes : l’identité
La question de l'identité et de la gestion du masque, portée par Lorenzo et dissimulée dans l'enchâssement des poupées russes, est ici centrale.
Un comédien joue le rôle du personnage de Lorenzo qui joue un autre rôle que le sien et finit par devenir le jouet de son propre rôle.
Travestie, l'identité a-t-elle encore un sens ? Pour toucher du doigt son idéal, Lorenzo le vertueux devient Lorenzaccio le dépravé, trahissant sa vraie nature pour mieux trahir le duc. Il s'agit pourtant d'un naufrage et Lorenzo se noie dans les vices de Lorenzaccio alors même qu'il dénonce la fange et les immondes bas-fonds dans lesquels il se vautre.
Derrière le jeu des masques
Derrière le jeu des masques, les idéaux se font compromissions et la vertu submergée sombre avec les restes du navire. Trahissant son identité, trahissant son idéal (tout autant qu'il est trahi par lui – au nom même d'un idéal !), le vertueux Lorenzo qui s'insurge contre la tyrannie échoue à mobiliser les familles florentines.
Il va sans dire que le suicide (même symbolique) ne peut mener qu'à la mort : tout cela n'aura servi à rien, le traître à lui-même est trahi par les autres, un nouveau tyran remplace l'ancien et fait assassiner Lorenzo. Vous reprendrez bien un peu de poupées russes ?
En écho, la marquise Cibo, qui s'est compromise en cédant aux avances d'Alexandre, s'évertue à le ramener dans le droit chemin d'une saine morale... à laquelle elle-même vient donc de renoncer ! Hélas, Alexandre n'a que faire de la morale. Damned ! Ouroboros a encore frappé.
Enfin, la jeune Louise Strozzi, compromise par un proche d'Alexandre, est peut-être la seule victime de la pièce qui n'a pas choisi son sort. Elle est finalement assassinée et ses frères sont jetés en prison alors qu'ils réclamaient vengeance.
De là à en conclure que les compromissions sont irréparables et que le chemin vers l'idéal mène définitivement à un cul-de-sac, il n'y a qu'un pas. Et Musset, tenant fermement la main que nous lui avons innocemment tendue, franchit allègrement le précipice de nos illusions perdues et foule au pied ce fol espoir joliment froncé de rubans roses : peut-on (adverbialement) survivre à cela ?
Dépasser Lorenzaccio
« Songes-tu que ce meurtre, c'est tout ce qui me reste de ma vertu ? »
dit Lorenzo à Philippe Strozzi (III, 3).
Bouleversant paradoxe de cette question qui n'en est pas une : incarcération volontaire, morcellement d'une identité qui se dilue dans les retournements de situations sans que rien ni personne d'autre que soi et ses propres choix ne parvienne à la sauver, à la rassembler, à la réconcilier. Pour autant, Lorenzo n'est exemplaire qu'en tant que contre-exemple et ne vaut que pour mieux nous pousser à dépasser Lorenzaccio et à nous extraire des poupées russes – fruit fractal et puzzle pervers de nos propres renoncements.
Peut-être plus qu'à l'idéalisme d'une jeunesse naïve et romantique, Musset nous confronte à la perte de soi dans la compromission. La marquise en réchappe. Louise, ses frères et Lorenzo dérapent. Alors je vois déjà d'ici les débats :
- peut-on combattre le mal par le mal ?
- peut-on détruire le temple en y devenant prêtre ?
- est-il réaliste de refuser toute forme de compromis ?
Et aussi :
- la lumière est-elle préférable à l'ombre ?
- qu'est-ce que le bien ?
- Nietzsche : génie ou imposture ?
- a-t-on vraiment tort de trop s'écouter ?
- comment trouver sa place dans le monde quand on ignore qui on est (en cent-quatre-vingt-huit leçons passionnantes) ?
Et enfin, grande question s'il en est, insondable mystère de l'univers tout entier (et des autres) :
- dis Papa, pourquoi est-ce que dans la vraie vie, ce sont toujours les méchants qui gagnent à la fin ? (question à laquelle le papa – qui s'intéresse évidemment à la théorie du multivers –, répond invariablement : mais à la fin de quoi ?).

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