Qui perd gagne
Elle avait comme moi le souci de toujours éteindre la lumière en quittant une pièce ; un réflexe de pauvre. Ça nous a amusés et très vite rapprochés. Un tendre parfum de complicité nous a bientôt enveloppés, si bien qu’à peine quelques semaines après notre rencontre, on repeignait en chœur les murs de notre premier appartement. Quatre années et un déménagement plus tard, notre troisième fille venait au monde.
Après quinze années de mariage – ressenti trente – notre histoire cherchait la porte de sortie. On avait beau faire et dire, une séparation semblait inéluctable ; ne pas en passer par là m’aurait bien plus étonné que de voir une louve allaiter un agneau.
Ma femme sentait bien que l’air fraîchissait, mais elle tentait des compromis, s’efforçait de remettre les wagons sur les rails. Chaque jour, elle nous reconstruisait le passé et bâtissait l’avenir à grands coups de si seulement. Or moi, je ne trouvais plus de saveur à notre soupe quotidienne, ennuyeuse, insipide et tiède. Les couleurs de nos débuts avaient perdu leur éclat, elles ne reviendraient plus. Inutile d’insister, plus jamais on ne caresserait le soleil ensemble.
Pourtant, j’ai cherché bien souvent à me convaincre du contraire ; je me disais qu’il serait sans doute plus sage de ne pas ficher en l’air ce qu’on avait créé à deux. Après tout, on possédait une petite maison, un petit jardin, une petite voiture, une petite épargne chez l’Écureuil. Peut-être qu’avec de grandes ambitions, on réussirait à transformer l’essai. Mes réflexions finissaient par m’attendrir, me raisonner. Alors je rechaussais mes pantoufles, recommençais à me pelotonner dans le confort de mes habitudes, de mon train-train ronflant, et je me résignais à demeurer au bercail.
J’en étais justement là, il y a une dizaine de mois, fin prêt à renoncer à l’idée d’un divorce, lorsqu’un beau matin, ma femme m’a prévenu que si un jour je décidais de la quitter, elle exigerait d’obtenir la garde exclusive des enfants et ferait tout, coûte que coûte, pour que plus jamais je ne les revoie. Elle paraissait tellement déterminée, comme si elle savait déjà qu’elle gagnerait la partie sans grand effort. La pauvre… si sûre d’elle, venait de m’offrir le seul argument capable de me convaincre de me faire la malle pour de bon.

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