Au Court-bouillon

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Si on m’avait dit que je pourrais me payer un jour le luxe et l’honneur de partager un bon gueuleton avec ce grand bonhomme, jamais je l’aurais cru. J’en ai fait le rêve, souvent, j’ai fini par m’offrir le luxe de le réaliser. À ma manière.

20 heures venaient de sonner à la tocante de l’église. Le trouillomètre à zéro, j’étais là à l’attendre depuis des lustres – peut-être bien depuis toujours – sur la terrasse du Court-bouillon, un p’tit resto sans chichi. Quand enfin je l’ai vu débarquer.
Il portait une écharpe beige sur un veston noir et tenait sous son bras son dernier roman paru. Je lui ai tendu une main tremblante ; eh oui, j’suis comme ça, tendre et sensible.
Lorsque j’ai perçu la malice dissimulée dans les yeux bleu ciel de cet obsédé textuel, j’ai vécu une seconde de toute beauté.
Le tricoteur d’histoires noir cafard, le forçat de l’écriture, l’empereur des céréales killer, le pourfendeur de la connerie humaine se tenait là, face à moi, en chair et en os, et j’arrivais pas à en croire mes mirettes.

Pour sûr, j’avais la dalle, mais pas de victuailles. Non, moi ce que j’voulais c’était l’entendre me parler de sa littérature, comme on s’y prend pour décrire un repas exceptionnel, avec gourmandise et avec la même gouaille que ses personnages dont la plupart finissent avec du plomb dans les tripes, les doigts dans le nez, ou ailleurs.
Eh bien, on peut me croire, il m’a dit : « Mange et tais-toi, y a pas de mouron à se faire. »
Puis, tout en tirant sur sa bouffarde, il s’est mis à me raconter. À commencer par ses premières nouvelles écrites sur des cahiers d’écolier, jusqu’à sa toute dernière ligne tapée sur une machine à écrire, sans oublier sa phobie des cons et son admiration sans borne pour Louis-Ferdinand Céline.
Ce que je cherchais à savoir depuis mon adolescence, c’est-à-dire y a un bail, il me l’a confié ce soir-là. Pour ne pas en rater une seule miette, je l’ai écouté les esgourdes bien ouvertes.

Lorsque le moment de nous quitter est arrivé, je l’ai remercié, il m’a juste répondu :
« Tu m’as sollicité pour apparaître dans l’un de tes textes, j’pouvais pas te refuser cette quête, ça mange pas de pain et tout le plaisir est pour moi. »
Frédéric Dard dit San-Antonio a marqué un p’tit temps avant d’ajouter avec un sourire un peu triste :
« Ah, un dernier truc avant que je m’en retourne rue des Macchabées à Saint-Chef, où j’crèche six pieds sous terre depuis vingt-cinq piges : surtout, profite bien de tout, amuse-toi toujours autant qu’tu peux ; crois-moi, on n’en meurt pas. »

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