Sans queue ni tête

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Pierrot se tient accoudé au comptoir d’un bar du port de Marseille. Il tire une taffe de sa Camel et s’exclame…

Avant de continuer, pour ceux que ça pourrait interpeller, le dialogue qui suit – à lire préférablement avec l’accent du Vieux Port de la cité phocéenne – se passe en 2006, c’est-à-dire à une époque où l’on avait encore le droit de s’en griller une en sirotant un Pastis sans craindre que la police armée et masquée débarque. Précision qui n’a aucun impact sur la non histoire que je m’empresse de vous narrer, mais qui évitera à certains d’être surpris.

Donc, Pierrot s’exclame :

— Oh bistrotier, un autre Pastaga ! Et celui-là tu me le nègues pas.

— Ça suffit, Paulo, t’es déjà assez empégué pour aujourd’hui. Demain est un autre jour.

— Mais bien sûr que demain sera un autre jour, et figure-toi qu’après-demain aussi. Un mariolle passait son temps à glander, quand tout à coup il balance une évidence. Et toi, fier comme un pou un jour de grand-messe, tu la ressors à la première occasion. Bientôt tu vas me dire aussi que le soleil brille pour tout le monde et qui vivra verra. Va savoir !

— Depuis qu’on t’a débarqué du chantier naval et que tu t’es fait pointer par ta femme, tu bisques trop et tu estransines tout le monde avec ton humeur de chien et ton cynisme à tout-va. Rentre chez toi laver ton linge sale en famille, au lieu de nous emboucaner l’oxygène.

— J’en n’ai plus de famille, par contre du linge sale, j’en ai plein la tête, et je me prive pas de mélanger les torchons et les serviettes, manquerait plus que les fadas de l'écologie m’obligent à faire du tri là-dedans aussi.

— Tu nous escagasses à toujours marroner et te lamenter. T’en n’as pas marre à force ? Faut passer à autre chose, la roue tourne, c’est la vie !

— Boudie, ça continue ! Rappelle-moi aussi qu’après la pluie vient le beau temps, ce serait dommage de pas me la ressortir celle-là. Sûrement que ça doit te rassurer toutes ces petites formules prêtes-à-penser. Tu vois, c’est à cause de gens comme toi que je bois. Pour oublier qu’on en trouve en pagaille dans les rues et les bistros. J’en peux plus de tes phrases-clichées débitées à tort et à travers, mais surtout à tort, du matin au soir. Ça t’a jamais traversé l’esprit que tu pouvais réfléchir par toi-même ?

— Pauvre jobastre ! Y a que la vérité qui blesse. Et arrête de te chercher des excuses, tu m’as pas attendu pour te mettre minable de jour comme de nuit. Bon sang, fais un effort pour t’en sortir, bouge-toi le derrière ! Il est jamais trop tard, puis quand on veut, on peut.

— Oh Bonne Mère, quand on veut on peut ? Et c’est toi qui me le dis ça ? Y a vingt ans, quand tu voulais t’escamper pour "visiter le monde", comme tu le claironnais, t’as pu le faire ? Bah non, bestiasse ! T’avais pas un pois chiche en poche, alors Môssieur a embauché comme barman dans ce rade crasseux et s’est résigné plutôt que de tenter l’aventure. C’est tellement plus rassurant de retrouver le confort de ses pantoufles bien rangées le soir après le boulot, puis de regarder le journal de vingt heures pour t’aider à penser.

— Peuchère va ! T’es trop renfrogné et c’est pas beau à voir. Faudrait que tu te reprennes. C’est pas en continuant comme ça que tu vas retrouver une brave caille pour refaire ta vie.

— Bon sang, tu peux pas t’en empêcher, tu les débites en enfilade, c’est vraiment plus fort que toi ! Explique-moi ce que veut dire refaire sa vie quand on a l’impression de ne pas l’avoir encore faite. Allez zou, je t’écoute ô grand philosophe de la Canebière !

— Beh… Tout ce que je sais c’est que la balle est dans ton camp et…

— Et que je dois tourner la page, faire table rase du passé, et tant qu’on y est faire mon deuil, comme ça on aura la liste complète des phrases fourre-tout et prémâchées. Allez, ça va, j’ai soif, sers-moi encore un petit jaune, il m’aidera peut-être à trouver une idée pour terminer ce dialogue. Pour l’instant, j’en n’ai pas la queue d’une !

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