Chapitre 12
Ce matin-là, je fus réveillé par un son de cloche. N’importe qui aurait pesté. Ce ne fut pas mon cas. La cloche est une bonne nouvelle. Les moines avaient pu atteindre le clocher. C’était magnifique. Qui eut cru que le réveil à coups de cloche avait quelque chose de positif. Pas l’ancien moi, c’est une évidence. Par la fenêtre de ma chambre, je vis le clocher. Il était encore tordu. La ville prendrait du temps à se remettre de la morsure des Lagunes. Il était donc temps pour nous de quitter Keradz. En arrivant sur la place du marché, les villageois avaient l’air d’avoir repris des couleurs. J’ignorais encore pourquoi les ombres avaient lâché prise dans la nuit. Cette fois-ci, elles n’avaient rien eu à manger, c’était le mal qui dépérissait maintenant. Il n’y avait pas de fête, pas de cri de joie. La paix était intérieure, elle se lisait uniquement sur le visage des survivants. Je regardai encore une fois le clocher. Son ombre, redevenue naturelle, portait encore les cicatrices de la mésaventure. Il va en falloir des bras pour redorer le blason de Keradz.
Sur la place du marché, une femme s’approcha de nous. Elle tenait un nouveau-né. Il ne hurlait pas, il regardait le Seigneur Venan, calmement. Ses petits doigts boudinés s’agitaient. La femme présenta l’enfant :
- Seigneur Venan, voulez-vous baptiser mon dernier né ?
- Monsieur Lennon serait plus à même de le faire. Lennon, à vous l’honneur.
Moi ? Monsieur Lennon ? Je n’avais pas réalisé. Nous venions de pratiquer un exorcisme sur une ville. Je… Je suis exorciste maintenant. Ça fait partie de mon boulot… Baptiser un enfant… Il n’y avait plus de prêtres, il fallait bien que quelqu’un s’y colle… Un nom… Il lui fallait un nom… Cherches, réfléchis, ancre toi dans l’instant présent :
- Je te surnomme Paz… L’enfant de la paix.
- Ooh… Paz, l’enfant de Paax… C’est bien trouvé.
- Merci Seigneur Venan
La femme fixa son enfant avec fierté. Elle lui susurra son nom à l’oreille. L’enfant souriait. L’heure était de s'éclipser avant qu’un autre nouveau me soit présenté, et je n’avais plus d'idées. A peine arrivé au carrosse, c’est Dame Capicelli qui nous avait interceptés. Moi qui croyais que la Garde de Nuit dormait en plein jour. Il lui a fallu des efforts pour venir nous souhaiter bon voyage :
- Seigneur Venan, Ecuyer Lennon, merci pour votre intervention. La Garde de Nuit saura reprendre le flambeau.
Elle me tendit une plume. Étrange cadeau. Une arme sans tranchant, mais qui laisse des marques. C’était un ouvrage d’une rare finesse. Un bec de cuivre ornementé de gravures, avec une pierre qui faisait office de nœud sur le réservoir. Je n'avais plus d’excuse pour ne pas apprendre à écrire. Son étui en bois laqué n’était pas sans reste. C’était probablement de la laque de Rozalis. Ça, c’était un cadeau, ça venait des terres natales de Dame Capicelli.
- Pour qu’on sache que tu as survécu à la ville, Lennon. Prends-en soin.
- Assurément, Dame Capicelli.
- Quant à vous, mon très cher Seigneur Venan, j’ai pris soin de vous faire confectionner une nouvelle canne.
Elle fit un sourire dans le coin. Ça cachait quelque chose. Le Seigneur Venan releva directement l’allusion :
- Oh, une tête de cheval blanc sur le pommeau. Hahaha. c’est exquis.
Le carrosse repartait de Keradz. Le cocher était en pleine forme. Assis sur mon siège, je ne pu m’empêcher de faire des liens. Le cocher était tranquille, il a dormi dans les écuries. Les chevaux, frais et vivaces, me rappelaient celui qu’avait invoqué le Seigneur Venan pour purifier l’abomination du manipulateur… Le cheval était un signe de lumière :
- Eureka !
- Ah ! Il vous en a fallu du temps.
- Com… Attendez, je n’ai encore rien dit, Seigneur Venan. Le cheval c’est…
- Un allié de la lumière.
- M… mais vous lisez dans les pensées ?
- Ca fait plusieurs lieux que vous fixez le pommeau de la canne. Inutile d’être devin.
Ah, le Seigneur Venan, c’était un phénomène. Autour de nous le monde semblait reprendre des couleurs. C’était timide mais perceptible. Les oiseaux ne chantaient pas encore. Il leur fallait du temps, comme les villageois.
La peur ne quitte pas les cœurs d’un battement d’aile.
Les chants reprendront plus tard, laissons le temps à la blessure de se refermer. Je ne voulais pas perturber le voyage mais…
- Le manipulateur…
- Isandro, tel est son nom… Je crains qu’une autre personne ait survécu au désastre de Fidok.
Voilà ce que je craignais. Le passé du Seigneur Venan le hantait à nouveau. Une personne ayant survécu à Fidok, comme lui. Un opposé si je pouvais me le permettre. Un reflet déformé. L'un a choisi la lumière, l’autre les ombres. Chacun emportait une part de l’autre et c’était un danse macabre qui se dessinait à l’horizon. Le passé commun de ces deux personnes les rassemblait et les éloignait en même temps. Comment allait-on gérer le retour à la chatellerie ? Si il y avait un retour. La route semblait nous observer. Le vent ne soufflait plus. Même la poussière retenait son souffle. Le carrosse passait une flaque, sans bruit. Il n’avait pas plu depuis un moment. L’espace d’un instant, j’ai vu mon reflet, différent, plus âgé. J’avais le pressentiment que le manipulateur n’en avait pas fini avec nous. Pas après tout, pas après Keradz.

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