Le doute...

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Attachée à l'autre bout de la laisse, j'écoutais A proférer des méchancetés sur un certain Jim. C'était bizarre, je connaissais ce nom. Il retentissait en moi comme un tambour : il était comme un naufrage sur une dérive de la réalité. Qui était-il ? Son nom sonnait comme une chanson qui me faisait m'envoler.

J'aimais l'entendre et à chaque fois qu'elle le prononçait, je le lui faisais répéter.

  • Ma jolie, t'a-t-il contactée ?
  • Qui ça ? osai-je.
  • Jim ! cria-t-elle en tirant sur la laisse pour me faire tomber.
  • Je ne sais pas qui il est.
  • Tu sais, celui que tu aimais tant lire. Quand tu lisais bien sûr ! ricana-t-elle.
  • Ah, Jim, soufflai-je en caressant mes lèvres.
  • Tu te souviens ? s'offusqu'a-t-elle en me tirant à ses pieds.
  • Non, je suppose que si tu t'intéresses à lui, c'est qu'un jour, il m'a aimée, n'est-ce pas ?
  • L'amour, se moqua-t-elle, n'existe pas, pauvre idiote.

Elle serra mon visage dans sa grosse main et je pensais que mes os ne tiendraient pas sous la pression de sa poigne.

  • Ne devait-il pas écrire ? susurra-t-elle tout près de mon oreille. Il était censé rebondir et il ne l'a toujours pas fait ! Pourquoi se cache-t-il ?
  • Qui ça ?
  • Jim, cira-t-elle les dents serrées.
  • Il doit être occupé. Il écrit peut-être autre chose. Il a peut-être besoin d'air ! m'emportai-je.
  • Besoin d'air ? me comprima-t-elle. Tu te fous de moi ?

Je secouai la tête négativement et elle finit par me soulever de terre. Mes yeux furent attirés par une fille qui passait en me regardant. Elle me fixait d'une manière étrange et je me raccrochai à elle. A me jeta contre le mur qui, étrangement, n'était pas dur. Je m'effondrai au sol et la fille disparut. Je serrai le flacon qui se baladait sous mes habits. S'il était là, ce n'était sûrement pas pour rien. Il fallait que je tienne encore un peu.

  • Je finirai par avoir la peau de ce vaurien !
  • La peau de qui ?

Elle me releva par le harnais et me porta ainsi jusqu'à la cellule. Elle m'y jeta et je retins le flacon pour ne pas qu'il se brise.

  • Jim Cobrel, cria-t-elle, je te retrouverai et je finirai ce qu'un autre n'a pas su mener à bien !

La fillette s'approcha de moi et vint me réconforter. Elle passa ses doigts sur ma plaie et me sourit. Je l'attirai vivement dans mes bras et la serrai fort. Elle sentit le flacon entre mes seins et posa sa main dessus. Nos regards se croisèrent et nous nous comprîmes instantanément.

  • Je ne me souviens plus de ce que je dois faire. Mais au moment venu, nous saurons, lui murmurai-je en la rassurant. Il n'y a plus qu'à attendre.

L'angoisse vint cueillir la pauvre petite que je ne reconnaissais toujours pas. Elle s'endormit contre moi et je me repassai les mots de cette maudite Aourouh. Et si elle avait raison ? Pourquoi ce fameux Jim Cobrel, au nom retentissant comme un tambour, n'écrivait plus ? J'essayai de me remémorer les mots de cet homme : qu'écrivait-il de si important pour qu'elle ait son attention rivée sur lui ? Était-il l'auteur d'un de ses mondes pilliers dont on entendait tant parler ? Je ne pouvais m'empêcher de toucher mes lèvres comme si elles portaient le doux secret de souvenirs merveilleux. M'avait-il seulement aimée un jour ? Un instant ? N'étais-je pas en train de m'imaginer une vie meilleure pour fuir mon présent ? Une chanson habitait mon esprit comme la rouille qui recouvrait les murs de chez Cobrelson.

Who am i, darling to you?

Who am i

To tell you stories of mine?

Who am i?

Who am i, darling for you?

Who am i

To be your burden in time?

Lonely

Who am i, to you?

Je ne pouvais pourtant pas nier ce qu'il se produisait en moi quand son nom tombait des lèvres de quelqu'un. Je ne voulais jamais qu'il s'écrase à terre ou qu'il s'envole dans les airs sans me traverser. De toute manière je ne le contôlais pas vraiment. Alors, qui était-il ? M'avait-il oubliée comme moi je l'avais fait ? Œuvrait-il en secret pour me sortir de là ? Qui étais-je ? Qui était-il ? Qui étions-nous ? Que faisait ce flacon autour de mon cou ? Et si je n'y arrivais pas ?

Le visage de l'homme de chez Cobrelson me revint en mémoire. Il paraissait sombre et pluvieux comme le ciel du nord. Il se cachait derrière une casquette qui masquait son regard. Pourquoi se cachait-il ?

Pleine de doutes, je plongeai mes mains dans mes poches et en sortis un petit archer en porcelaine. Je le fis tourner entre mes doigts en me demandant ce qu'il faisait là. Je finis par le remettre à l'abri dans ma poche et couchais la petite sur ce qui nous servait de lit. Je la regardais avec un peu plus d'attention. Habillée avec des habits crasseux, les ongles sales, les cheveux en fouillis, elle me faisait penser à une petite fille qui me revenait sans arrêt à l'esprit. Dans une ruelle, cette pauvre gosse, déchirée par la mort, serrait ce qui lui restait au creux de sa main jusqu'à ce que quelqu'un le lui prenne.

Les yeux vers les barreaux, mon esprit tentait de prendre son envol vers le soleil couchant. Dehors, il commençait à faire nuit et j'allais m'allonger près du corps frêle de l'enfant. Elle se retourna vers moi et m'enlaça de ses maigres bras. Dans la chaleur de nos corps serrés et dans l'odeur de la tendresse, je m'endormis.

Une drôle de sensation me réveilla en sursaut. Quelque chose vibrait dans ma manche. Je portai la main au flacon sous mes habits, mais il avait disparu. Je m'assis en vitesse sur le lit et m'aperçus de l'absence de la petite fille.

  • Fillette ? appelai-je dans l'obscurité qui remplissait notre espace.
  • Je suis là ! J'attrape ma boîte.
  • Où est mon flacon ?
  • Je l'ai. Tiens le voilà !

Elle tribucha sur la brique qu'elle venait de déplacer et fit tomber le flacon qui s'éclata par terre.

  • Oh, non, non, non ! m'écriai-je en me jetant au sol.

Le fillette restait interdite. Avant que le sol ne boive le contenu du flacon, je me mis à lécher ce qu'il n'avait pas encore absorbé. Le goût métallique du liquide rouge m'écœura et une chaleur se propagea dans mes membres. Je sentis les battements d'un cœur en mon sein qui pourtant n'existait pas. Certains moments me revinrent en mémoire et je vis ce petit garçon m'arracher le cœur qu'il me restait pour rapiécer celui de son frère. Je ressentis toute l'injustice que j'avais alors vécue ce jour là.

Il n'y avait personne pour moi dehors. Juste des voleurs égoïstes qui m'avaient pris les seules choses que je possédais. J'arrachai ma manche et en sortis le portail qui s'ouvrit immédiatement.

Des pas se firent entendre et la matraque contre les barreaux des cellules chantait la douleur qu'elle nous infligeait. Soudain, une bagarre éclata dans le couloir.

J'attrapai la fillette par le bras et mes yeux dans les siens, je lui promis que je nous vengerai et que jamais plus personne ne s'en prendrait à nous.

  • Tu me protègeras, S ?
  • Comment sais-tu comment je m'appelle ?
  • Je te connais.
  • Alors tu sais que je te protègerais, n'est-ce pas ?

Elle me sourit et nous sautâmes au travers du portail qui disparut après notre passage. Je tombais longuement en maintenant la fillette contre moi.

Soudain, nous arrivâmes dans une autre vie, à un autre endroit, dans un autre monde, à une autre époque. Je ne savais pas où j'étais. J'avais des maux de tête violents et je sentais un liquide chaud couler sur ma joue. Je me redressai précipitamment et secouai la fillette qui ne réagissait pas. Soudain, un bruit dans la nuit me fit sursauter. Je pris le corps chaud de la fillette et nous cachai dans un coin sombre.

  • Les filles ? nous appela l'homme à la face bleue. Vous êtes là ?

Un sentiment de doute me retenait dans la pénombre. Je préférai rester cachée et serrai le corps de la fillette contre moi.

Un hurlement de loup déchira le silence angoissant dans lequel je me trouvais. L'homme se retourna sur ce son qui venait rebondir contre les murs de cette ruelle. Puis, d'un saut, il disparut sous la lumière des étoiles.

Il ne devait pas nous trouver. Ni lui, ni personne...

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