Quand tout s'éclaire.

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Assis en face de moi, Jo ne tenait pas mon regard. Les yeux rivés sur le sol, il ouvrit sa bouche pour en faire sortir une version inconnue de mon histoire :

  • Quand je t'ai retrouvé avec le cœur découpé, j'étais désemparé. Il faut me comprendre je n'étais qu'un gamin perdu. Je venais de voir nos parents te déposer dans la rue comme ils l'avaient fait pour moi, quelques lunes plus tôt. Je t'avais recueilli comme j'avais pu et tu avais faim. Je me suis juste éloigné de toi deux minutes pour fouiller dans les restes de la poubelle quand il t'a attaqué. Ton cœur gisait dans son sang et toi, tu ne réagissais plus. Quand j'ai trouvé S dans la ruelle, elle était quasi morte. Et franchement, je me fichais de son état : je ne pensais qu'à toi ! cria-t-il en se levant. Putain ! Mais merde à la fin ! Je ne savais pas qui était cette gosse d'accord ? Elle n'était qu'un souillon en train de crever comme tant d'autres !
  • Mais alors, fis-je confus, de quel mensonge parle-t-il ?
  • Quand je lui ai arraché son bout de cœur qu'elle maintenait fermement dans sa main, une lumière s'est dégagée de ses yeux. J'avais entendu parlé de ses êtres de lumière qui ne meurent jamais et je pensais que c'était une légende. Vu dans quel état elle était, j'étais sûr qu'elle allait mourir.
  • Continue, ordonnai-je.
  • Quand son morceau s'est retrouvé entre mes mains, la porte devant laquelle elle était allongée s'est ouverte. Avec toi, raide dans mes bras, je suis entré et je suis tombé sur Alec et Sulas qui recousaient les cœurs des gens qui faisaient la queue. Quand mon tour est arrivé, ils m'ont demandé d'où venait le morceau. Alec, qui avait reniflé le bout tendu, avait senti sa provenance. Il m'avait terrorisé avec son regard plein de colère.

"Ce morceau appartient à quelqu'un de mon monde, avait-il dit. Appartient-il à la petite fille devant la porte ?"

  • Bien sûr, j'ai nié tout en bloc. Tu penses bien que je ne comptais pas rendre ce lambeau à une gamine mourante !
  • Oh putain, mais qu'est-ce que tu as fait ? m'emportai-je.
  • Je ne savais pas ce que je faisais ! hurla-t-il en tapant des points sur la table. Je voulais que tu vives, merde ! C'est pas compliqué à comprendre !
  • Que s'est-il passé après ?
  • Une fois ton cœur réparé, on est sortis et on a enjambé son corps. On a repris le cours de notre vie de chien. Puis, elle est apparue avec ses yeux de lumière. Elle passait son temps à nous suivre. Je suis donc retourné voir Alec et Sulas pour leur demander comment je pouvais faire pour me débarrasser d'elle. Mais tu t'es mis à crier et à pleurer pour ne pas que je le fasse. Sulas et Alec, en apprenant la nouvelle, m'ont expliqué que l'union de vos cœurs avait créé une alliance indéfectible entre vous, vos deux mondes et vos deux univers. Cette fusion avait ouvert la porte des ténèbres, car sans lumière, il n'y a pas d'obscurité et vice versa. Gagné par la panique, je voulus faire machine arrière et je t'ai arraché le cœur pour en découdre la partie qui appartenait à S. Mais Alec, pris de colère, m'a attrapé par le cou et m'a cloué au mur ce jour-là. Il m'a dit que si je m'amusais à toucher au morceau de S., j'allais tous les faire disparaître et vu ce qu'elle était devenue pour toi, tu allais sûrement y passer, toi aussi.
  • Et du coup vous aussi... conclus-je désemparé.
  • La vérité n'est jamais lisse et sans failles, mon petit, intervint Sulas. Il faut saisir l'essentiel : l'imagination reste une projection de l'inconscient et l'inconscient est un ancrage sur ce que l'on est. Vos deux mondes unis, renferment tous les deux une partie de vous. Il y a bien plus en jeu que votre amour Jim. Il y a notre existance à nous, qui sortons de ton esprit connecté à tes sens. Et pour S., c'est pareil. C'est la raison pour laquelle, dès que tu mets tes mots sur papier toutes les ténèbres qui sont libérées sont attirées vers toi. Idem pour quand c'est elle qui compose. Puisque vous les vainquez par ce qui vous unis, ils veulent votre destruction.
  • Le bien et le mal sortent de nous alors ?
  • En effet, conclut-elle, et peut-être qu'une des grandes batailles de la vie c'est justement de garder le bon équilibre.
  • La chance que nous avons, dit Jo, c'est que le lien qui vous lie est bien réel. Bien que la base vienne de toi, elle construit dessus tout un monde qui sort d'elle en puisant de vous. Vous êtes dans deux vies différentes en réalité, mais vous arrivez à composer l'un avec l'autre avec vos mots. C'est juste une autre dimension qui nous dépasse tous.
  • Putain, soufflai-je. C'est dingue ce que j'entends.
  • Oui, après je dois aussi te dire que S. le paie plus cher que toi. En écrivant plus, elle attire plus les ténèbres sur elle. La dernière fois, elle a perdu un enfant.
  • Un quoi ?
  • Oui, je sais...
  • Tu n'avais pas le droit de me cacher ça, Jo ! Merde, tu es un enfoiré !
  • C'est arrivé quand tu étais enfermé dans la maison du lent chanteur. À force de passer les mondes pour te retrouver, et de se battre contre tous les maudits, elle y a laissé la vie qu'elle avait en elle...
  • Mais pourquoi tu l'as laissé faire ? éclatai-je.
  • Tu la connais mieux que nous tous. Quand elle a quelque chose en tête, rien de l'arrête !
  • Je dois prendre l'air.
  • Attends Jim !
  • Laisse-le, Jo. Il doit faire le point, le stoppa Sulas.

Jo acquiesça, je me levai et sortis en claquant la porte.

Dehors, dans le noir de la forêt de l'oubli, je vis au loin une lumière qui s'enfonçait dans les bois épais.

C'était elle, elle m'abandonnait à mon sort de solitude. Soudain, la lumière de son cœur de diffusa dans mon corps. Je me mis à courir après elle et finis par la rattraper. Au bord du gouffre qui la séparait de la colline de la mort, je lui pris le poignet et, surprise, elle se retourna vers moi :

  • L'heure n'est pas encore venue ma douce...

Je l'attirai à moi mais son corps éclata en poussière de lumière entre mes mains. Le nuage formé par les particules vint me soulever et nous surplombâmes la forêt de l'oubli. Elle m'enserra dans son nid de chaleur et me fit tournoyer dans les airs. Sa voix rententit au cœur des ténèbres :

  • Retrouve-moi Jim...

Puis, elle disparut dans le vent en me laissant avec ces quelques mots qui, à eux seuls, faisaient battre notre cœur.

Je fermais les yeux et me laissai tomber dans le vide...

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