Dernier acte
Lieu : le centre-ville de Sensor, cité à l’Est de Maniali la mégacité.
Date : Le 07 décembre 2347 à 23h42.
Cible : Marco De Vissiali.
La fumée de sa clope s’envolait. Posé sur un poteau de chantier, au 21ème étage, Torm contemplait la ville. Illuminée et grouillante de vie. Consumant sa clope comme le temps consume un sablier. Torm se préparait à agir. Il avait un plan à respecter. Et il détestait ça.
Une présence apparut à ses côtés. Sans même se tourner, il savait. De ses pas n’émanait aucun bruit. Elle s’assit à ses côtés. Torm prit la peine de la contempler. Elle avait pris son apparence habituelle. Celle d’une très jeune adolescente. Sa peau et ses cheveux étaient aussi blancs que le marbre. Sa chevelure, un voile tombant dans son dos. Ses yeux, d’un bleu intense. Parée de sa robe découvrant ses tibias et ses pieds nus.
Dans les anciennes légendes, on aurait pu l’apparenter à « un ange ».
- « Je suppose que tu n’as pas réussi. » Souffla-t-il entre deux bouffées.
- « Malheureusement non… Les ères durant, Ils me refusent de plus en plus souvent… » Soupira-t-elle.
- « Me laissant toujours plus de taf » Il se leva et jeta sa cigarette. « Tu l’as prévenu des conséquences ? »
- « Comme toujours. Mais comme beaucoup il pense pouvoir t’échapper. »
- « Comme toujours… »
Il accrocha le bas de son masque dans un clic mécanique. Une ossature de chrome et de métal recouvra son corps avant de s’affiner, lui collant à la peau. Son visage s’enferma dans son casque noir au néons rouge iconique. Sa silhouette était aussi affûtée que bestiale. Il était prêt pour la chasse.
- « La prochaine fois. Essaie d’être plus dissuasive. »
Il se laissa tomber dans le vide avant de disparaitre dans l’obscurité.
C’était le premier jour, solo, de Stephan. Très jeune employé de la famille « De Vissiali ». Enchainant petit boulot aussi propre que sale. Il réussit afin décrocher son objectif : un poste de sécurité dans la famille d’une grande corpo ! Une place aussi monnayée que sûr. Qui pourrais s’en prendre au De Vissiali franchement ?
Sa mission du jour était des plus simples. Surveiller les caméras de l’entrée nord et ouest. Il avait déjà choisi la série qu’il allait regarder sur son intravision. De toute façon, avant que les caméras ne captent quoi que ce soit, les patrouilles auraient déjà repéré et éradiqué le problème.
Il posa ses pieds sur le bureau. Son 5ème épisode allait commencer. Un petit regard sur les caméras. Rien. Comme prévu. Il regarda l’horloge. 23h08. Parfait. Il lui restait pile le temps pour un dernier épisode avant sa « pause ».
Ses appareils de communication intra-auriculaires se mirent à émettre de très légères interférences. C’est assez rare et dérangeant pour attirer son attention mais pas assez pour réellement l’inquiéter. Sûrement un bug de ses implants. Il pensa à son Doc. Il irait le voir après sa nuit de boulot.
10 minutes plus tard. Ce foutu bourdonnement s’arrêta. Stephan soupira de soulagement, un problème qui ne lui couterais surement pas trop cher. Détendu, il se remit sa série.
CODE ROUGE ! CODE ROUGE ! CODE ROUGE ! CODE ROUGE ! DANGER IMMINENT ! DANGER IMMINENT ! QUE TOUT LE PERSONNEL SE TIENNENT PRETS.
Il sursauta. L’annonce était faite avec cette voix de femme pseudo calme que Stephan détestait. Elle contrastait totalement avec les sirènes d’alarme et les lumières rouges clignotantes.
- « Stephan, responsable des caméras Ouest et Nord demande un rapport. Que se passe-t-il ? »
- « Regis, commandant de la sécurité ailes Ouest et Nord, au rapport. L’ordre rouge a été directement donné par le chef supérieur de la sécurité. D’après lui, Mr De Vissiali aurait reçu une visite d’un fantôme qui l’aurait menacé d’un danger imminent. Ricana-t-il. Si tu veux mon avis, c’est une de ses fabulations. Il nous a déjà fait le coup. Fin de communication. »
La communication se coupa sans lui laisser le temps de réponse. Une fabulation ? Un cauchemar ? Un exercice ? Sérieux ? Pour son premier jour ? Stephan n’en revenais pas. Peu importe. Il resterait attentif et préparé.
Angoissé, Stephan regardait les caméras avec attention. Rien. Soudain il remarqua un petit tressautement de l’une des caméras. Très léger. Puis sur une autre, pareil. Et encore. De plus en plus marqué. Et puis sur toute.
Stephan recula, balançant sa chaise derrière lui. Les écrans s’éteignaient, se rallumait, flashait, tremblait. Et là ! il capta une ombre sur une caméra. Il n’était pas sûr. Il s’avança pour mieux voir.
L’image se stoppa net. Une silhouette noire, à l’arrêt dans le couloir. D’un coup sa tête se tourna. Les yeux rouges du casque vinrent se planter dans ceux du jeune homme. Et la caméra se coupa. Un bourdonnement explosa dans ses implants. Il tomba à genoux.
« PUTIN MAIS QUESQU’IL SE PASSE ! »
Il se releva difficilement. Les mains sur ses oreilles. Il prit un couteau à sa taille afin de se charcuter les circuits auditifs. Il coupa le fil de son implant. Le libérant du bruit au prix d’acouphène continus et d’un étouffement des sons environnants.
Cherchant des repères, il balaya la salle. Les écrans totalement HS. Les lumières peignaient les murs de rouge au rythme de l’alarme. Tout semblait se passer au ralentit. Il leva le regard. 23h09. Non. Ce n’était pas possible. Le temps lui-même semblait se distendre.
Il prit son arme à la main. Sorti du local caméra. Les couloirs noyés dans l’obscurité. Seul l’alarme éclairait par à-coup. Désorienté. Il avançait adossé au mur. Il devais rejoindre la chambre de Mr De Vissiali. Et vite.
C’était étrange… Pas de coup de feu. Pas d’agitation. Pas de cris.
Tournant à droite. Il vit l’horreur. Des bouts de cadavres déchiquetés. Une mare de sang lui montant jusqu’au mollet. Des bouts de chair tombant du plafond. L’odeur viciée. La chaleur suintante. Il ne put retenir son estomac et vomi.
Lorsqu’il reprit enfin ses esprits, il prit son courage et avança. Au fond du couloir, la porte du bureau de Marco De Vissiali. Il traînait ses jambes dans la mélasse, charriant des bouts de corps avec lui.
Il poussa péniblement la porte. Devant lui : l’entité. La bête. Le monstre. En face, Marco. Droit. Fier. Prêt. Le corps tout de chroma. Rapière à la main. La pression s’intensifia. Stephan peinait à rester debout.
Il pointa son arme sur l’inconnue. Sans même voir de mouvement, il fut désarmé.
- « Ce n’est pas ton combat. » Siffla Torm.
Malgré le modificateur robotique, sa voix était calme. Las. Fatigué ? Comme s’il répétait une pièce jouée une infinité de fois.
Le chroma de Marco s’activa. Equipement militaire à la pointe de la technologie. Une moelle épinière pour de meilleurs réflexes. Un deuxième cœur bionique. Un exosquelette recouvrant presque l’intégralité de son corps.
- « Je refuse de me plier face à toi, la mort ! Tu ne m’emporteras pas !»
- « Si seulement tu avais le choix… »
Marco attaqua, pointe de sa rapière en avant. Sans effort, Torm fit un pas de côté. Esquiva. Puis une deuxième esquive. Et une troisième. Comme un père jouant avec un enfant.
- « Tu as eu ta chance. »
Le condamné, furieux, repartit à la charge. Un coup. Deux coups. Trois coups.
Splash
Il fut arrêté net. Le bras de Torm transperçant son thorax. Corps contre corps. La dernière étreinte. Le temps ne s’arrêta pas pour Marco. L’étincelle dans ses yeux se transforma en peur, puis en tristesse. Torm, de sa voix calme, vint déposer ces mots au creux de son oreille.
- « Je ne suis pas la Mort. Seulement, celui qui chasse ceux qui la fuient. Tu as déjà refusé la proposition d’une mort douce. Je suis la mort bestiale. »
Du sang jaillit, de sa bouche. Il tousse. Sans pouvoir parler. L’heure n’est plus au discours mais aux adieux. Une larme coula sur son visage jusqu’à rencontrer… un sourire ? Marco sourit. Malgré la douleur. Malgré la fatalité. Il sourit. Ce sourire vint se graver dans les yeux de Stephan.
Son regard s’estompa. Son corps devint désarticulé. Sa rage s’effaça.
Torm retira son bras arrachant par la même occasion le cœur bionique qui battait encore et le laissa tomber. Il accompagna le corps de l’homme sans vie. Le déposa au sol et lui ferma les yeux.
- « Malgré son arrogance, il est resté fier. » Soupira-t-il « puisse tu reposer en paix. »
Torm se retourna. Laissant le corps froid et sans vie de sa victime. Il passa à côté de Stephan et disparut dans l’obscurité.
Le jeune homme resta paralysé. Incapable de comprendre ce qu’il venait de se passer. La pression disparue. Le silence s’installa. Le temps s’arrêta. Il faisait face à une œuvre. Un tableau. L’homme et son refus de mourir face à la fatalité.
Stephan compris. Tout artiste a besoin d’un spectateur. Chaque œuvre, si belle ou tragique soit elle a besoin d’être observé. Et Stephan n’était rien d’autre que cela. Un spectateur.
Stephan ferma les yeux. Offrant un tombé de rideau au spectacle.
Il les réouvra. Devant lui ses caméras. La fin de son épisode en fond. Et surtout le calme… Le calme malgré l’alarme.
Quelque chose avait changé. Avait-il perdu son innocence ? La mort l’a-t-elle marqué ? Quel rôle devait-il jouer à présent ? Tant de questions se bousculèrent sans trouver de réponse.
Il regarda l’horloge. 23h42. Sur les caméras, de l’agitation. Tous couraient vers le bureau. Il se leva tranquillement. Sorti de sa salle de surveillance et se laissa emporter par le courant.
Dans les couloirs, il n’y avait ni corps. Ni morceau de chair et encore moins de sang. Il continua, sachant pertinemment ce qu’il allait découvrir.
Le personnel s’affola. Courant à droite, à gauche. Et au milieu de ce chaos. Mr De Vissiali. Marco. L’homme. Au sol, sans vie. Sa rapière à la main. Son cœur organique à l’arrêt, à contrario de son cœur bionique, qui lui, battait encore à ses côtés.
Stephan garda le silence. Se retourna. Et emporta avec lui le dernier actes de Mr Marco De Vissiali.
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