Chapitre 1
Ces événements se sont déroulés dans la ville enchantée de Versen, située tout au bout du continent — 1789 ans après que les petits dieux eurent traversé les Clochetons Célestes afin d’entreprendre ensemble l’occupation des terres avec tous ceux qui vivaient déjà dans ce monde.
Il faut bien le reconnaître : on ne pouvait plus vraiment appeler la ville de Versen « enchantée » en tous les sens du mot. Elle ressemblait davantage à ces petites cités marchandes situées dans une réalité morose.
Pour avoir une idée complète d’elle, commençons par la principale curiosité de la ville — la rivière Morèle, qui la traverse du nord au sud. Elle coupe Versen en deux et enveloppe le centre de la ville d’une puanteur étouffante provenant des déchets. Et ceux qui vivaient dans les rues du premier niveau, juste au bord de la rivière, ne pouvaient que rêver d’air pur. Les maisons y étaient si bon marché qu’un mendiant pouvait se permettre de les entretenir — et c’est pourquoi, le plus souvent, c’étaient justement les mendiants qui y vivaient.
La rue des « Mille Sourires » longeait le pont du « Courant Doré », qui traversait la rivière Morèle. Seuls les dieux savent pourquoi le roi Léopold avait choisi de lui donner ce nom. En été, le soleil réchauffait la surface de cette misérable petite rivière au point que les habitants de l’autre rue du premier niveau — « l’Écaille Dorée » — pouvaient observer, au-dessus de l’eau, un brouillard jaunâtre dans lequel s’effaçaient les silhouettes des contrebandiers courant à la rencontre de leurs acheteurs, juste jusqu’à l’escalier menant à la berge.
La mauvaise odeur et la pauvreté des rues avoisinantes n’empêchaient pas les nobles d’amener sur le pont leurs dames pour des rendez-vous au coucher du soleil. Les couples plus solides — ceux qui avaient décidé de se marier — venaient y célébrer la création de leur union en s’embrassant contre les balustrades et en attachant des rubans de tissu en guise de symbole d’amour éternel. Ensuite, on lançait toujours dans les airs une poudre scintillante magique, achetée dans les quartiers marchands situés dans les rues du troisième niveau de la ville.
L’éclat de cette poudre, flottant au-dessus de l’eau, donnait à la rivière et aux rues alentour un charme illusoire. Et quand les enfants pieds nus sortaient en courant pour attraper les paillettes tombantes, les nouveaux mariés les régalaient toujours d’une friandise.
Sous le pont, à ce moment-là, les ivrognes ronflaient, grognant parfois à cause d’un sommeil interrompu.
Et tout en haut, au quatrième niveau de Versen, les demeures étaient si hautes que même les jours les plus venteux, les odeurs de la Morèle n’y parvenaient pas. Là vivaient ceux dont les enfants dessinaient la rivière comme un « ruisseau enchanté » dans leurs albums, tandis que les adultes buvaient de l’eau dans des carafes de cristal, sans savoir que c’était la même Morèle, seulement filtrée par les banques de la race aisée des barastes.
Oui, il est enfin temps de parler des races qui peuplent cette charmante petite ville. Un nombre incalculable d’espèces différentes vivaient dans les rues de Versen, mais les documents de l’administration locale n’en comptaient officiellement que quatre. Trente pour cent étaient des elfes inspirés — ceux-là mêmes qui autrefois chantaient aux rivières et aux arbres, et qui maintenant vendaient des philtres dans les boutiques d’apothicaire, pansaient les blessures dans les lazarets et offraient du réconfort dans les maisons de tolérance. Vingt pour cent étaient des nains, qui préféraient le commerce : ils transportaient des marchandises depuis des villes lointaines, vendaient des outils, des armes et même des rumeurs. Vingt-quatre pour cent revenaient aux humains, occupés à divers métiers artisanaux, et autant aux barastes — de petits êtres aisés qui géraient des banques et des bains souterrains. Le reste — ce étaient les afsatiens, des hommes-bêtes dont la fourrure valait des milliers de pièces d’or. La majorité s’était enfuie dans les forêts. Ceux qui avaient décidé de rester dans leur ville natale se cachaient dans les égouts ou se réfugiaient discrètement chez des amis et des connaissances.
Et un jour, à l’heure la plus silencieuse avant l’aube, un marchand de la rue de l’« Écaille Dorée » sortit puiser de l’eau à la Morèle — et ne revint jamais. Son seau resta là, sur la berge, rempli d’eau trouble.
La ville le chercha trois jours durant. On fit venir la garde, on interrogea les mendiants, même les nains-constables lancèrent un sortilège pour suivre sa trace.
Rien.

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