Chapitre 6.3 - Le jugement du roi
Zeronne étreint fermement la poignée de son épée avant de la libérer de son fourreau. Aussitôt, une lueur sinistre émane de la lame noire, dégageant une aura invisible oppressante. L'air vibre d'une pression oppressante, mélange de chaleur pulsante et de volonté intense.
Debout, solidement campé sur ses appuis, il brandit sa lame devant lui, le regard perçant droit devant, animé d'un feu intérieur. D'un cri impérieux, il tonne :
— EXTINCTIO !
La lame réagit immédiatement, pulsant d'une lumière sombre, violâtre, presque vivante. Une onde invisible se propage, rapide comme l'éclair. Là où elle passe, les flammes sont englouties, consumées par cette obscurité étrange. L'effet est presque irréel : une bulle se forme autour d'eux, absorbant la chaleur, les sons, la lumière. Le monde semble s'évanouir dans une suspension silencieuse.
Puis tout s'arrête.
La température s'effondre brusquement. L'air redevient respirable. Les langues de feu s'éteignent, cédant la place à un vent léger et vivifiant qui caresse les visages. Il ne reste plus que des cendres, un environnement noirci... et un calme lourd.
D'une sérénité inflexible, le chevalier rengaine son arme. Une sueur perlante glisse le long de sa tempe. Il observe Aléanna, toujours à genoux près du corps de son père. Figée. Immobile. Les yeux grands ouverts, comme absente. Doucement, il s'agenouille près d'elle, posant une main sur son épaule.
— Aléanna... regarde-moi. C'est fini. Tu es vivante.
Elle cligne des yeux. Une, deux fois. Puis lève la tête vers lui. Elle touche sa propre joue, son bras, puis son ventre.
— On est... toujours là ?
— Oui. Mais ce n'est pas terminé. Ils sont encore dehors.
Il resserre sa prise sur son épaule, un geste aussi protecteur que pour la ramener à la réalité. Le feu est éteint, mais le danger plane toujours. Elle baisse les yeux vers son père. Le pouls est toujours là, fragile. — Papa... il respire à peine...
Zeronne observe le bracelet à son poignet. La pierre orangée continue de pulser, projetant des reflets sur les murs calcinés.
— Ton pouvoir... est-ce qu'il te permet de sentir s'il y a des possesseurs d'objets parmi eux ?
Aléanna fronce les sourcils, désorientée.
— Je... je ne sais pas. Je n'ai jamais... Topaze ne m'a pas expliqué...
Elle essaie de se concentrer sur le bracelet, cherchant une réponse de l'artefact.
Topaze ?
Silence.
Topaze, réponds-moi !
Rien. Juste le vide. Comme si la pierre s'était éteinte, malgré sa lueur persistante.
Zeronne hoche lentement la tête, son expression se durcissant.
— Alors on reste prudents. S'il y a un possesseur parmi eux, il y a un risque mortel pour nous.
Il se relève, scrutant les ouvertures béantes dans les murs.
— Nous devons sortir et les affronter. Il ne nous laisserons pas fuir avec ton père sur le dos. Et ils n'attendront pas que des renforts arrivent...
Il la fixe droit dans les yeux, guettant sa réaction. Aléanna semble hésiter. Son regard glisse vers son père, étendu, presque inerte. Dehors, des voix résonnent dans la nuit.
— Pourquoi les flammes ont disparu ?
— L'incendie s'est probablement étouffé dans sa propre fumée.
Une troisième voix, goguenarde :
— Tu crois qu'ils ont grillé avec leur vieux ?
Un rire cruel. Plusieurs hommes rient avec lui.
— Le maître va être content. Trois morts pour une pierre gagnée.
Quelque chose se brise en Aléanna.
Le chagrin qui l'étouffait se mue en rage. Pure. Incandescente. Le bracelet à son poignet s'embrase soudain, la pierre orangée pulsant avec une intensité aveuglante. Des éclats de lumière dorée ondules sur son visage, sur les murs, illuminant la pièce noircie. Ses doigts se crispent, ses ongles s'enfoncent dans ses paumes.
Elle se relève, les jambes tremblantes, le regard brûlant d'une fureur glacée.
— Oui, Zeronne, murmure-t-elle d'une voix étranglée. On va les tuer. Tous. Et après, on reviendra chercher papa.
Zeronne esquisse un mince sourire, incertain de ce que lui réserve l'instant suivant, mais touché par la détermination de la jeune femme. Elle est prête à tout.
Se levant ensemble, ils jettent un dernier regard à la pièce noircie. Un vent nocturne chargé de cendres souffle à travers une ouverture dans le mur. La maison n'est plus qu'une carcasse fumante, un vestige de son ancienne vie. Des poutres calcinées jonchent le sol, tandis que des pans de murs effondrés laissent filtrer la lueur blafarde des torches brandies par des silhouettes encapuchonnées dans les ruelles adjacentes.
On peut entendre leurs voix portées par le vent :
— On a attendu assez longtemps, ça a refroidi. Allons chercher Topaze.
Zeronne observe silencieusement les hommes au loin, dissimulé dans une des pièces encore debout de la maison. Ses pensées s'entremêlent pendant qu'il tente de démêler les fils de cette énigme. Ils sont bien venus chercher Topaze.
De là, il chuchote :
— J'ai compté quatre individus dans la ruelle principale, mais il y en a probablement d'autres dissimulés dans la pénombre. On met ton père à l'abri dans la pièce du fond, celle qui est encore debout. Ensuite, on sort et on se faufile pour les prendre par surprise. D'accord ?
Il attend une réponse.
Rien.
Zeronne s'inquiète. Il se retourne.
— Tu m'as compris ?
Personne.
Aléanna n'est plus là.
Une vague d'inquiétude le submerge. Il pivote vers l'ouverture béante dans le mur, scrutant les ruelles extérieures. Dans la pénombre éclairée par les torches, il distingue une silhouette qui s'avance d'un pas décidé vers les hommes. Une voix familière résonne, chargée d'une rage brute.
— Bande de connards ! C'est ma maison que vous avez incendiée ! Je vais tous vous tuer !
Les yeux de Zeronne s'écarquillent.
— Mais... c'est quoi ce bordel ?!
Les visages des hommes dans la ruelle se métamorphosent, passant d'une assurance tranquille à une stupeur manifeste. L'un d'eux siffle entre ses dents avant de lancer, goguenard :
— Ma belle, tu es courageuse ! Mais tu n'as pas peur qu'il t'arrive des problèmes ?
Aléanna, le visage imperturbable, rétorque :
— Peu importe combien vous êtes, vous allez tous y passer.
Son assurance exacerbée irrite davantage les encapuchonnés, qui échangent des regards entendus. — Faites attention, elle possède un pouvoir.
— Du calme, elle a volé l'artefact il y a quelques heures à peine. Elle ne maîtrise rien du tout.
Aléanna adopte une posture de combat, sans aucune arme, le regard brûlant d'une rage meurtrière. Le bracelet à son poignet pulse faiblement comme un cœur vivant. Mais sous cette façade, son corps la trahit. La fatigue de la journée. La traque du voleur. L'incendie. La fumée dans ses poumons. Ses jambes tremblent légèrement.
Tiens bon. Ne montre aucune faiblesse.
Lorsqu'un adversaire se jette sur elle, elle bondit sur le côté. Trop lente. Son pied glisse sur les pavés humides. Elle perd l'équilibre une fraction de seconde. L'homme ajuste sa trajectoire, son poing fonce vers son visage. Le bracelet s'embrase. La pierre orangée explose de lumière.
Soudain, tout ralentit.
Aléanna voit le poing approcher. Chaque détail est cristallin : les pores de la peau, les rides des articulations, la trajectoire précise du coup. Elle entend le souffle de l'homme, le frottement de ses vêtements, le crissement de ses bottes sur la pierre. Elle pivote in extremis. Le poing la frôle, effleurant sa joue. Elle riposte par réflexe, son genou percutant violemment l'aine de son agresseur. Il gémit de douleur et chancelle. Mais elle n'a pas le temps de souffler. Ses poumons brûlent. Chaque inspiration charrie un goût de cendre. Trop de stimuli l'assaillent. Elle entend les conversations dans les maisons voisines, les pas de ses agresseurs sur le sol, le crépitement des torches. C'est écrasant.
La jeune femme s'accroupit, ramasse une poignée de cendre et la compacte dans sa main droite. Poing fermé, la poussière noire et blanche s'y comprime. Elle tend le bras et déclare :
— Voilà ce que je vais faire de vous. Suivant.
Ces mots sèment l'incertitude parmi ses adversaires, prudents face à cette témérité.
— Le maître ne nous a pas dit qu'elle savait se battre...
Les trois hommes chargent simultanément, leurs armes levées. Le premier brandit une lance acérée, le second manie un couteau sorti de sa manche, tandis que le troisième dégaine une épée. Ils avancent en formation triangulaire, visant à l'encercler.
Le bracelet pulse encore plus fort.
Aléanna voit tout. Elle entend tout. Les battements de cœur des trois hommes. Le sifflement de l'air déplacé par leurs armes. Le crissement de leurs muscles qui se contractent.
C'est trop. Je ne peux pas...
D'un geste vif, elle projette les cendres, formant un manteau opaque devant elle. Les assaillants, déconcertés, marquent un arrêt.
Le premier homme sur la droite tente une feinte. Aléanna anticipe, mais son corps épuisé réagit trop lentement. Elle glisse vers le côté gauche du deuxième attaquant. Sa botte en cuir heurte la rotule. Un craquement sinistre. La jambe ploie. L'homme s'effondre dans un cri étranglé.
Le troisième profite de l'ouverture. Son épée fend l'air en direction de son épaule.
Aléanna se baisse. Trop tard. La lame entaille son bras, traçant une ligne de feu sur sa peau. Elle étouffe un cri. Le sang coule, chaud, poiseux.
Pas le temps d'avoir mal.
Elle roule sur elle-même, saisit le poignet de l'homme au couteau qui tente de la frapper au sol. Avec toute la force qu'il lui reste, elle retourne son bras. Le couteau change de direction. Elle pousse. Le métal s'enfonce dans le ventre de l'homme.
Ses yeux s'écarquillent. Un gargouillis s'échappe de ses lèvres. Il s'effondre, la main crispée sur la blessure. Aléanna fixe le sang sur ses mains. Son estomac se retourne. La bile monte dans sa gorge.
Le dernier adversaire, celui à l'épée, charge avec une fureur renouvelée. Il abat sa lame vers sa tête. Aléanna bondit, mais ses jambes flageolent. Elle trébuche. La lame frôle ses cheveux. En plein vol, par pur instinct, son pied fouette vers le haut. Elle ne vise rien. Elle frappe. Le talon percute le menton de l'homme. Un craquement sourd résonne. La mâchoire se disloque. Il s'effondre dans un bruit mat.
Silence.
Les trois hommes sont à terre. Aléanna reste debout, haletante, tremblante. La lumière du bracelet s'estompe. Son bras saigne. Ses mains sont couvertes de sang et de cendres. Elle ramasse la lance d'une main tremblante et s'appuie dessus comme sur une béquille. Sa voix, lorsqu'elle parle, est rauque, brisée :
— Votre sort est mérité après avoir brûlé ma maison... détruit l'héritage de ma mère... tenté de tuer mon père...
Mais il n'y a aucun triomphe dans son ton. Juste de l'épuisement et une rage froide.
Le sol vibre légèrement sous ses pieds. Une sensation oppressante emplit l'air.
— Oh non... pas maintenant... murmure-t-elle.
Elle se remet en position de combat, armée de la lance, et fixe la direction d'où proviennent les bruits. Ses bras tremblent.
Au bout de la ruelle, une silhouette massive émerge de l'ombre. Un colosse. Il surplombe Aléanna de cinq têtes et possède des mains et des bras énormes. Même mon père n'est pas aussi costaud que lui.
Le mastodonte avance lentement, chacun de ses pas résonnant comme des coups de marteau. Il peut me broyer les os entre ses doigts s'il met la main sur moi.
Aléanna inspire, cherchant à calmer les battements affolés de son cœur. Sa lance se serre dans sa main, mais le bois glisse entre ses doigts ensanglantés.
Le géant gronde, révélant une rangée de dents.
— Je vais t'écraser petite.
Aléanna soutient son regard. Elle devrait avoir peur. Elle devrait fuir. Mais elle n'a plus la force de ressentir quoi que ce soit d'autre que cette rage sourde.
— Approche, grand gars. Ton visage sera bientôt sous ma chaussure.
Mais sa voix tremble. Ses genoux menacent de céder.
L'homme lève son bras monstrueux, serrant le poing jusqu'à blanchir ses articulations. Il s'élance.
Aléanna ne bouge pas. Je ne peux plus bouger.
Soudain, l'air se déchire.
Un éclair noir traverse la nuit. Zeronne surgit entre elle et le colosse, ses yeux embrasés d'une lueur écarlate. Le métal de sa lame siffle, déchirant le silence. Le géant charge, son poing levé. Zeronne se campe fermement au sol. Ses yeux écarlates s'intensifient. L'épée noire vibre d'une énergie sombre. Il attend. Immobile. Laissant le colosse approcher.
Trois mètres.
Deux mètres.
Un mètre.
Zeronne bondit.
Son corps devient un flou. La lame s'enfonce sous les côtes, remontant en biais avec une précision chirurgicale. L'épée transperce le diaphragme, les poumons, et trouve le cœur. Le colosse s'immobilise net. Ses yeux s'écarquillent. Un filet de sang coule de ses lèvres. Il s'effondre comme un arbre abattu, son corps massif heurtant le sol dans un bruit sourd qui fait trembler la rue. Le chavelier se redresse, sa lame dégoulinante. Il ne la rengaine pas immédiatement. Son regard balaie l'obscurité des ruelles environnantes, vérifiant qu'aucune autre menace ne se profile.
Aléanna reste pétrifiée, ses yeux écarquillés reflétant l'horreur de la scène. L'odeur du sang lui agresse les narines. Quelle vitesse... Il aurait pu me transpercer sans que je le ressente...
— Comment as-tu fait ? Je ne t'ai pas entendu arriver... murmure-t-elle, sa voix tremblante se perdant dans le vent.
Zeronne se tourne vers elle. Ses yeux écarlates retrouvent progressivement leur teinte ambrée normale. Son expression, dure pendant le combat, ne s'adoucit que légèrement.
— Tu veux mourir ? Pourquoi es-tu sortie sans me prévenir ?! Il aurait pu te tuer ! gronde-t-il, ses mots tranchants.
Mais Aléanna ne l'écoute pas. Elle fixe ses yeux, fascinée et terrifiée à la fois.
— Pourquoi... pourquoi tes yeux étaient-ils rouges ?
Zeronne soupire, balayant encore une fois les alentours du regard avant de rengainer enfin son épée.
— Économise ton souffle. Nous devons trouver un abri sûr rapidement. Il y a peut-être d'autres ennemis.
Aléanna vacille. Ses jambes ne la portent plus. Elle s'appuie sur la lance pour ne pas tomber.
— Il y a une grange abandonnée au niveau inférieur, utilisée par l'équipe de chasse, parvient-elle à articuler entre deux respirations difficiles. Nous pouvons nous y réfugier... il n'y aura personne à cette heure-ci.
Zeronne observe la jeune femme. Le sang sur son bras. Les tremblements. L'épuisement.
— Parfait. Je vais chercher ton père. Toi, tu tiens encore debout ?
Elle hoche la tête, mais ses yeux se ferment malgré elle.
— Aléanna, regarde-moi.
Elle force ses paupières à s'ouvrir.
— On y va. Maintenant. Tu peux marcher ?
— Oui... je peux...
Mais dès qu'elle lâche la lance, ses genoux cèdent.
Zeronne la rattrape avant qu'elle ne s'effondre.
— D'accord. Changement de plan.
Il retourne rapidement dans la maison en ruines, soulève le corps du père avec précaution, l'installe sur une épaule, puis revient vers Aléanna. Il tend son bras libre.
— Appuie-toi sur moi. On avance ensemble.
Elle saisit son bras, et ils progressent à travers les ruelles d'un pas déterminé malgré l'épuisement, le souffle court et les sens en alerte. Arrivés près du grand escalier en spirale qui plonge dans les entrailles de la citadelle, Zeronne jette un dernier regard vers les cadavres derrière eux, puis vers Aléanna.
— Accrochez-vous bien, Monsieur, murmure-t-il au père inconscient en entamant la descente des marches.
Aléanna observe la scène avec un mélange d'émotion et d'épuisement, touchée par tant de dévouement. Elle suit leurs pas, veillant sur eux comme une gardienne vigilante, une main agrippée à la rampe, l'autre pressée contre sa blessure. Le bracelet à son poignet continue de briller faiblement, sa lumière déclinant peu à peu.
Bientôt, les trois silhouettes ne sont plus que des ombres fugaces, englouties par l'obscurité grandissante du gouffre dans lequel elles descendent.
En cet instant même, deux-cent-cinquante mètres plus haut, la massive entrée du sanctuaire du conseil s'entrouvre progressivement, laissant entrer l'émissaire Atlante. Son visage demeure impassible malgré les longues négociations qu'il vient d'avoir avec le roi. Le bois sombre de l'encadrement contraste avec les dorures anciennes qui ornent la salle où se tiennent tant de traités et d'accords tacites. L'air y est encore chargé des derniers échanges, d'un subtil parfum d'encens et de promesses non dites. La lune éclaire tout, projetant des ombres allongées sur les dalles de pierre du couloir. Les murs, ornés de tapisseries usées par le temps, semblent veiller, témoins muets des secrets échangés en ces lieux depuis des siècles. L'Atlante ajuste sa tunique tandis que ses pas résonnent dans le couloir vide. Il affiche une expression de contentement. À proximité, tapi dans l'obscurité d'un pilier ciselé, Adria Golpe guette. Il n'a pas besoin d'ouïe pour percevoir les propos échangés derrière ces portes. Il décrypte les pensées comme d'autres déchiffrent des parchemins, évoluant parmi les esprits avec la virtuosité d'un stratège. Ses yeux, d'un noir profond, effleurent l'Atlante lorsqu'il le dépasse... sans même le remarquer. Cet homme se croit souverain, alors qu'il n'est qu'un pion. Ce soir sera le bon, se dit-il.
D'un mouvement fluide, il quitte l'ombre et s'éloigne en direction des quartiers du prince. Dans la solitude de ses appartements, le prince se tient debout face à la grande baie ouverte. À cette heure nocturne, il admire la voûte céleste striée de violet et d'ambre. Son esprit est un tumulte silencieux. Je pressens que mon père va me convoquer sous peu. Il souhaite m''aliéner, me rappeler ma condition, m'inculquer que je n'aurai jamais la légitimité pour régner. Mais ce soir, il n'a pas envie d'écouter.
— Vous pensez trop, murmure une voix derrière lui.
Le prince ne sursaute pas. Il connaît cette voix... une voix sans âge, sans timbre véritable, mais qui résonne comme une certitude.
— Adria, vous êtes là ? inspire-t-il sans se retourner.
Ce dernier s'approche, son pas silencieux comme le vent du soir. Il s'arrête juste derrière le prince, laissant son regard glisser sur l'épée qui repose non loin, posée sur un présentoir en bois ouvragé. Un sourire indéchiffrable étire ses lèvres.
— Que va-t-il vous dire cette fois ? demande-t-il d'une compassion feinte.
Le prince se contente de serrer les poings. Il n'a pas besoin de répondre. Golpe sait déjà.
— Il vous traite en enfant. En fils incapable.
Le prince ferme les yeux et ne dit point un seul mot.
— Il vous sous-estime.
Golpe avance d'un pas, sa présence devient rassurante, presque envoûtante.
— Mais moi, je vois en vous autre chose. Un héritier digne. Un roi en devenir.
Le prince ouvre les yeux, son regard braqué sur l'horizon. Son souffle est plus lent, plus profond. Golpe s'incline légèrement en direction de son oreille, sa voix redevenu un murmure :
— Le roi a régné trop longtemps. Les ombres du palais murmurent déjà son déclin. Il ne vous reste qu'à saisir ce qui vous revient de droit.
Golpe se retire d'un pas, un sourire satisfait aux lèvres avant de quitter la pièce. Il n'a pas besoin d'en dire davantage. Il a raison. Le silence pesant de la chambre est brisé par des coups fermes contre la porte. Le prince tourne la tête, comme s'il sortait d'un songe.
— Son Altesse est attendue. C'est un ordre du roi.
Le visage sévère du garde royal à l'entrée ne laisse pas de place au doute. Golpe, toujours dans l'ombre, esquisse un sourire invisible. Tout se met en place. Le prince expire lourdement, passant une main sur son visage avant d'attraper son épée. Comme un réflexe, puis, suit le garde sans dire un mot.
Le sanctuaire du conseil est plongé dans une lumière tamisée, les flammes des torches vacillant sous un courant d'air. Assis sur son trône massif, le roi observe son fils approcher avec un regard lourd de désapprobation. Il fait signe à Golpe de rester éloigné.
— Assieds-toi fils, ordonne-t-il.
Le prince reste debout.
— Je préfère rester ainsi.
Le roi esquisse un sourire, mais cette fois, ce n'est pas de l'amertume. Une lassitude voilée s'y lit.
— Toujours aussi obstiné, murmure-t-il. Tu veux prouver ta valeur. Que tu es prêt...
Le prince garde le silence. Il semble plus détendu que je ne le pensais. Le roi soupire, appuyant ses bras sur les accoudoirs de son trône.
— Tu crois que tes ambitions suffisent à faire de toi un roi ? Que les guerres que tu veux mener apporteront prospérité ? Si tu avais mon expérience, tu saurais que les conflits ne résolvent rien sur le long terme.
Le roi fait une courte halte, puis continue.
— Notre monde est impitoyable, fils. Tu le sais. Les créatures au-delà de nos murs, les Bellumiens... Un faux pas et c'est la fin.
Le prince bouillonne. Mais un doute persiste en lui. Et si père avait raison ? Ais-je les épaules de diriger un pays ? Golpe, retiré dans l'ombre d'une colonne, perçoit ce trouble. Il s'immisce plus profondément dans l'esprit du prince et murmure d'une voix insidieuse Il tente de t'aveugler. Il veut te briser. Il se moque de tes efforts. Le prince déglutit difficilement. La manipulation de Golpe est si subtile qu'il ne distingue plus la voix des murmures de sa propre conscience. Les murmures de Golpe sont plus forts, que les paroles de son père. Le roi reprend, plus durement cette fois :
— Tu es jeune et trop emporté. Les Atlantes sont nos alliés. Tu n'as pas assez d'expérience en politique pour comprendre.
Le prince serre les poings :
— Les Atlantes ne sont pas nos alliés ! Leurs armes sont des fausses solutions ! Nous ne pouvons même pas les faire fonctionner sans eux ! Nous sommes à leur merci, et vous ne voyez rien !
— Allons fils ! Tu sais très bien que nous n'avons pas le choix. Nos technologies ne sont pas au niveau de Neuter, ou même de Tenebra. Notre royaume aurait déjà disparu sans les Atlantes.
— Père, c'est vous qui ne comprenez pas. Notre famille a lancé la chasse aux sorcières contre ceux ayant des dons magiques. Pourtant, je n'y vois que des individus qui nous auraient permis d'évoluer. Les autres nations ont reconnu les inventeurs, les alchimistes, les savants... pourquoi restons-nous arriérés ?
Le roi secoue la tête avec exaspération :
— Tu es plein de rêve d'enfants. J'ai pris une décision pour te punir de cette hardeur en toi. Tu auras un mariage arrangé avec une noble d'une autre nation. La difficulté te forcera à mûrir.
Le prince recule d'un pas.
— Vous... vous m'exilez ?
— Je te sauve de la bêtise. Tu es comme ta mère... tu cours comme un Gallimimus sans tête.
Un frisson parcourt l'échine du prince. Il sent quelque chose se briser en lui. Il crache sur le souvenir de ma mère...Golpe perçoit la faille et la transperce de toute sa force : Il la méprise comme il te méprise. Le prince ferme les yeux une fraction de seconde. Quand il les rouvre, ils sont emplis d'une lueur dangereuse. Sa main glisse vers le pommeau de son épée.
Le roi se redresse, main sur l'accoudoir.
— Range cette épée. Immédiatement. Sa voix est calme, mais l'autorité y vibre encore.
Le prince hésite. Un élan de panique le saisit. Il peut encore reculer. Mais Golpe est là, répétant inlassablement : Il ne changera jamais. Il ne te cédera jamais sa place. C'est lui ou toi. L'épée s'arrache de son fourreau dans un éclair mortel. La lame transperce la poitrine du roi, s'enfonçant jusqu'à la garde dans sa chair. Le souffle du souverain se coupe net. Ses yeux s'agrandissent sous le choc, sa bouche s'entrouvre, mais aucun son ne sort, si ce n'est un gargouillis étranglé. Le prince sent la chaleur du sang couler le long de ses doigts. Durant un court instant, le regard du père croise celui de son fils. Et pour la première fois, il y a autre chose qu'un jugement. Qu'est-ce que ce regard ? Du regret ? De la haine ? Le prince sent son propre monde vaciller. Son souffle se bloque, ses bras tremblent. Il retire son épée de la poitrine de son père, mais trop tard pour revenir en arrière. Un flot de sang sombre jaillit de la plaie béante, maculant le trône. Le cadavre de son père s'affaisse, inerte, sa couronne roulant au sol dans un tintement sinistre. Le prince laisse tomber son arme. Le bruit métallique résonne dans la grande salle, amplifiant le silence pesant :
— Tu aurais pu... comprendre... Pourquoi tu ne m'as jamais considéré ! Dit le prince en larmes devant son père sans vie.
Golpe pose une main froide sur son épaule, ancrant le prince dans une nouvelle réalité.
— C'est fini. Vous êtes le nouveau roi. Vive le roi Godefroy 1er, dit Golpe d'un ton froid et calculé.
Le prince fixe le cadavre. Le souffle court et l'adrénaline martelant encore ses tempes.
— Oui... je suis le nouveau roi... Affirme t-il d'une voix tremblante.
L'odeur du fer emplit l'air, poisseuse et suffocante. L'écho du coup mortel résonne encore dans sa tête. Godefroy déglutit difficilement. Ses doigts se crispent. Il tente de parler, mais sa gorge est sèche. Une partie de lui s'attend à ce que l'univers s'effondre sous le poids de son crime. Mais il n'en est rien. Seul le silence règne, un silence irréel, presque sacré.
— Je...
Il n'a pas le temps d'ajouter un mot.
Un cri retentit dans le couloir. Puis un autre. Des pas précipités résonnent contre la pierre. C'étaient les gardes.
Ils ont entendu quelque chose. Ils viennent. Une montée d'adrénaline ravivant une panique qu'il n'avait pas anticipée. Il n'a pas réfléchi à la suite. Il n'a pas prévu... Les battants de la porte s'ouvrent avec fracas.
— Majesté ! Que se passe-t-il ?
Quatre soldats pénètrent dans la pièce, l'épée déjà tirée. Leurs regards se posent sur le corps inerte du roi. L'un d'eux s'étouffe presque sous le choc.
— Mon dieu... sa majesté...
Le silence se brise en un instant de pure fureur.
— Trahison ! Le roi a été assassiné !
Godefroy veut parler, mais aucun mot ne sort. Il suffoque sous la pression, sous l'horreur de son propre acte, et lâche l'épée au sol. Je suis idiot, j'aurais dû avoir une explication prête, une justification, un commandement... Mais il n'est plus qu'un fils devant le cadavre de son père. Les regards convergent vers lui. Mon épée au sol... mon uniforme... tout est couvert de sang... Ils vont comprendre. Ils vont voir. Ils vont m'arrêter. Golpe avance d'un pas, posant une main rassurante sur son épaule.
— Son Altesse est en état de choc, déclare-t-il d'une voix mesurée.
Le silence se fait un instant. Les soldats clignent des yeux, comme frappés d'une étrange torpeur.
Golpe poursuit, sa voix devenant plus grave, plus lourde :
— Ce sont les Précurseurs les coupables. Ils ont utilisé de la sorcellerie pour disparaître après leur crime.
Les gardes échangent un regard incertain.
— Quoi ?
— C'est un régicide ! Une ignoble trahison fomentée par ces fanatiques qui menacent désormais l'ordre de ce royaume ! Ils ont assassiné notre roi ! Continue Golpe d'un ton implacable.
Godefroy écarquille les yeux, mais.. qu'est-ce qu'il se passe ? Golpe lui serre l'épaule avec fermeté. Son regard noir se pose brièvement sur lui, jouez le jeu ! Godefroy baisse les yeux. Mon épée. Mon uniforme... Ils n'ont plus de sang ? Pourquoi mes mains sont-elles si propres ? Pense-t-il en tremblant. Les soldats ne semblent rien voir. La vérité échappe à la réalité.
Un vertige emporte rapidement le prince. Il tente de respirer plus lentement, mais son esprit refuse d'accepter ce qu'il voit. C'est impossible ! Je sais ce que j'ai fait ! Il peut encore sentir le poids de la lame dans sa main, le choc du métal traversant la chair. Golpe fait un pas en avant, s'adressant aux gardes d'une voix ferme et impérieuse :
— Nous sommes en état d'urgence. Le roi a été assassiné par l'Ordre des Précurseurs.
Les soldats se redressent, subitement alertes.
— Ils ont osé s'en prendre au roi et à la famille royale pour semer le chaos.
Il désigne Godefroy d'un geste solennel :
— Un nouveau roi se tient devant vous. Et son premier ordre est clair : Traquez ces criminels ! Capturez-les, exécutez-les ! Aucun ne doit s'échapper !
Les soldats, toujours sous le choc, jettent un dernier regard au corps inerte du roi. L'un d'eux s'incline.
— À vos ordres, seigneur Golpe.
Un autre serre le poing contre son plastron en signe de dévouement.
— Vive le roi !
— Vive le roi ! reprennent les autres d'une même voix.
Godefroy veut protester, dire quelque chose, n'importe quoi, mais aucun mot ne vient.
Lui, le coupable, vient d'être innocenté.
Lui, le meurtrier, vient de voir son crime récompensé.
Golpe s'approche discrètement, posant ses deux mains sur chaque épaule du nouveau roi.
— Restez calme. Vous êtes en état de choc. Laissez-moi gérer vos problèmes, murmure-t-il, son ton à peine audible.
Godefroy tourne la tête vers lui, le souffle court.
— Comment... comment avez-vous...
Golpe lui adresse un sourire rassurant.
— Tout cela n'a pas d'importance pour le moment, votre Majesté. Ce qui compte, c'est que le royaume sait désormais qui est son roi... et contre qui il doit se battre.
Au loin, dans les couloirs du palais, des clameurs résonnent déjà. L'alarme générale est donnée.
La traque des Précurseurs vient de commencer.

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