Chapitre 9.1 : Le monstre invincible

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Le chevalier à l'armure cuivrée lève une main gantée — un geste qui attendait son public depuis longtemps.

Une volée de cafards s'échappe des failles de son armure, imprégnant l'air d'une aura écœurante. Sa voix rauque s'élève, modulée comme une psalmodie :

« Jeune porteuse de l'éclat sacré,

Dans ma main tombera ton bracelet.

Non par haine, non par courroux,

Mais sur l'ordre de mon maître au-dessus de tout.

Oppose-toi, si tel est ton dessein — Mais la défaite sera la tienne, à la fin. »

Aléanna, debout et les vêtements époussetés, fixe l'homme. Son regard fait le tour de l'armure et ne trouve nulle part où se poser. Elle l'observe sans cligner. Une veine bat à sa tempe.

— Est-ce vraiment indispensable de parler en vers ? Le mot sort court, sec, avec le bord froid d'un couteau retourné.

Un rire incontrôlé lui échappe — elle se surprend elle-même.

Sa tête s'incline — presque poli. La réponse vient avant qu'elle ait fini d'expirer.

« Il est des mots qui tranchent mieux que l'épée,

Et des rimes bien plus acérées.

Si ma voix te lasse, qu'il en soit ainsi,

Mais Topaze sera entre mes mains cette nuit. »

La chasseuse esquisse un geste de défi de la main, puis adopte une posture de combat.

— J'en ai assez entendu pour aujourd'hui. Elle attaque. L'homme ne bronche pas, ancré au sol par une inertie de pierre. À quelques foulées de l'atteindre, des insectes prolifèrent depuis son armure, s'envolant en nuées denses. Un sifflement perçant s'échappe du casque. Le sol frémit — un râle profond émane des entrailles de la terre. Elle s'immobilise, déstabilisée par des secousses qui gagnent en intensité.

Un Arthropleura titanesque surgit du sol, se dressant entre elle et son adversaire. Son exosquelette émet des reflets mourants sous l'éclairage atténué. La jeune femme recule d'un bond, les poings serrés. Ce n'est pas de la peur — c'est l'arithmétique brutale du rapport de force. L'insecte tourne ses yeux vides vers elle. Il goûte l'air à intervalles réguliers, comme une horloge.

Une traînée froide descend de sa tempe jusqu'à la mâchoire. Elle inspire à moitié. Pourquoi l'Arthropleura ne l'attaque pas ? Il est bien plus proche de lui que de moi.

Le chevalier fait un geste traînant, tend le bras vers l'arthropode. D'un mouvement précis, il frotte de sa main gantée la surface de sa cuirasse, produisant un grincement rythmé qui résonne comme une mélopée funeste. La créature s'agite en réponse à cette symphonie. De ses mandibules émanent des claquements secs et des grondements vibrants, pareils à des gargouillis amplifiés.

Elle reconnaît ce moment : celui où le prédateur cesse d'attendre. Son dégoût arrive en retard sur sa fascination. Elle secoue la tête. Une mèche lui colle à la joue. Elle n'y touche pas.

— En d'autres circonstances, j'aurais été impressionnée. Dresser une telle créature...

Le chevalier laisse échapper un ricanement étouffé derrière le heaume rouillé. Il maintient le rythme de ses vers, la voix teintée d'un éclat de gloire noire dans ses paroles :

« Ces êtres rampants, immenses et loyaux,

Fils du sol sombre, maîtres du chaos.

À moi seul ils obéissent, sans faille... »

Avant qu'il ne puisse achever, la chasseuse l'interrompt.

— Assez ! Tes poèmes me fatiguent ! La bête émet un grincement sinistre, claquant ses mandibules en guise d'avertissement.

La main trouve le javelot avant que la tête ne donne l'ordre — le métal chante contre la sangle. Elle adopte une posture défensive.

— Très bien, beau parleur. Il n'est pas question que je te donne Topaze. Fais venir toute ta clique, j'éclate tes créatures et ta face de cafard. Son regard alternant entre le colosse chitineux devant elle et le chevalier derrière. Bon… je fais la dure, mais la situation est critique. Ces arthropodes sont dangereux et s'ils obéissent vraiment à ce type, je vais devoir l'attaquer en premier.

Elle plisse légèrement les paupières, jaugeant encore la situation. Il fanfaronne avec ses vers, mais comment l'atteindre sous cette armure ? Fuir et abandonner Ivo… Quelque chose clignote. Je me crois déjà battue ? Hors de question. Elle raffermit sa prise sur le javelot, redresse le menton. Elle entend le souffle de la bête. Elle entend le pouls du chevalier sous l'armure. Ça suffit.

Devant elle, le chevalier perçoit son regain d'assurance. Avec une lenteur qui réclame des spectateurs, il tend le bras, faisant dévaler quelques cafards de son armure. De sa voix poétique, il effleure le métal du bout de ses doigts gainés, suscitant une harmonie de cliquetis qui rythme sa complainte :

« Le temps se dissout. Le combat prend toute la place. Prépare-toi, ô jeune égarée — Mon attaque viendra. Tout sera joué. »

Elle imite sa manière de parler, les mots prononcés avec emphase et une moue désinvolte :

« Ô vous prévienez avant d'attaquer ?

Sous son heaume loge un imbécile achevé ! »

Sans avertissement, sans gradation — du bruit, puis du choc. Les pattes de la bête labourent le sol à chacun de ses pas. La chasseuse, alerte, esquive d'un bond sur la droite, évitant les crocs qui claquent dans le vide. Elle se précipite aussitôt vers le chevalier cuivré, les mains serrant le javelot. Le mouvement n'a pas l'air d'un effort. Sa hallebarde décrit un cercle et avale le javelot au passage, déviant la pointe, tandis que la hampe s’abaisse dans le même geste pour couper net l’élan de l’assaut. Sa main libre frappe son armure, produisant une nouvelle mélodie. D’accord, les Arthropleuras perçoivent les vibrations sonores avec une sensibilité particulière — c'est comme ça qu'il communique avec eux.

Aléanna sent le sol vibrer sous ses pieds et le souffle lourd de la bête qui se rapproche dans son dos. Elle est prise en tenaille. Une seule issue : elle se dégage par un bond contre un mur et atterrit en roulade, évitant le piège. Elle voit la trajectoire avant que la bête ne l'ait choisie. À cette vitesse, ce monstre va percuter son maître. Elle suit sa trajectoire. La bête casse sa course d’un virage brusque. Incroyable. Il est agile pour sa corpulence. Le monstre poursuit son élan vers elle. En un instant, il est presque à portée.

— Merde ! s'exclame-t-elle en apercevant les mandibules béantes se rapprocher.

Dans un dernier réflexe, elle saisit le javelot à deux mains et le place en travers de sa gueule espérant bloquer les crocs. L’impact la décroche du sol et la suspend un instant dans les airs.

Les mandibules se referment sur le métal dans un grincement insupportable. Elle lutte pour maintenir l’arme en place, ses bras fléchissant sous la puissance écrasante, ses mains vibrant au rythme des secousses.

— Bordel, c'est quoi cette force ! gronde-t-elle entre ses dents serrées.

La créature continue d'acculer la jeune femme qui, malgré ses efforts, ne parvient pas à décoller ses bottes du sol. Deux traînées sombres se dessinent dans son sillage. L'arthropode finit par la plaquer contre le mur de la maison adjacente. Seul le javelot pressé contre la pierre arrête son avancée. Ses mains ne lâchent pas l’arme — elles ne savent plus quoi faire d'autre.

Les mandibules broient le métal. Elle entend l'acier se plaindre. Elle tremble, et ça ne change rien à ce qu'elle va faire.

— Je refuse de mourir dévorée par un insecte…, murmure-t-elle.

Face à la scène, les riverains épient depuis leurs fenêtres entrouvertes, le visage figé.

— Bande d'enfoirés ! Son menton remonte d'un cran. Personne d'assez courageux pour venir m'aider ?

Non loin, l'homme au heaume éclate de rire, sa voix rauque résonnant sur la pierre :

« Oh, guerrière impétueuse, face au destin cruel,

Nul ne peut fuir à leurs morsures mortelles. »

Un rugissement inattendu déchire l'air.

— Ivo !

Quelques mètres en arrière — la même ruelle — l’Allosaure.

La corde retient encore ses pattes. Sa gueule se referme dessus d'un coup sec. Les fibres tressées résistent une fraction de seconde — puis cèdent avec un claquement sourd. La monture se redresse, secoue l'échine, et localise Aléanna en un battement d'œil. Il s'élance. D'un bond prodigieux, l'Allosaure émerge de l'obscurité et fond sur le monstre. Il heurte la bête de flanc, crocs ouverts, et les referme dans la carapace. Ses mâchoires cherchent le vif sous la chitine et le trouvent. L'arthropode hurle. Sous le choc, il relâche sa prise. La chasseuse s'effondre à genoux, essoufflée mais indemne. Elle fixe le vide là où la créature se tenait, le temps de souffler.

L’hilarité de l'homme se cesse net. L'air se vide de sa voix d'un coup — et ce vide pèse.

— Infâme reptile…

La chasseuse tourne son regard vers lui, un rictus de défi aux lèvres.

— Mon reptile est supérieur à ton insecte !

Il abat sa hallebarde sur le vide, le geste rageur, et crie un ordre à sa créature, toujours dans l'étau implacable des mâchoires d'Ivo.

— Reprends-toi, et débarrasse-moi de cette vermine écailleuse !

— Ah là, tu ne rimes plus, chevalier cafard !

Ses anneaux chitineux craquent et se déforment ; chaque convulsion projette Ivo d'un côté, puis de l'autre, ses pattes peinent à maintenir au sol. La chasseuse serre les dents en voyant son compagnon résister. Mais la bête, dans un ultime spasme de fureur, projette Ivo en sacrifiant une de ses pattes. L'Allosaure s'effondre sur le sol dans un fracas sourd.

— Ivo ! crie-t-elle en se ruant vers lui. Elle s'effondre à ses côtés, laisse sa main trouver le museau sans appuyer. Un faible grognement s'échappe de sa gorge.

— Ça va… chuchote-t-elle en découvrant les blessures. Repose-toi, mon grand. Levant les yeux, elle aperçoit le chevalier cuivré qui l'observe, son rire prêt à éclater de nouveau. La chasseuse resserre sa prise sur le javelot jusqu'à blanchir ses phalanges.

Au même instant — une artère parallèle

La pression monte d’un cran. Le chef d’équipe et ses hommes tiennent la ligne, malgré les colosses qui ne cessent d’affluer.

— Allez, tenez bon ! Marius beugle en maintenant une corde épaisse qui encercle l'un des monstres. Ses hommes unissent leurs forces pour immobiliser. Elle rugit et se débat, mais les liens tiennent — pour l'instant. Un soldat se retourne, les joues creuses, le regard qui a déjà capitulé. Les consonnes tiennent. Les voyelles, non.

— Chef ! Un autre fonce droit sur nous !

— Tenez bon ! Gardez vos positions !

Les dalles tremblent sous l'impact des pas monstrueux. Les hommes retiennent leur souffle — encore une secousse et les bras cèdent avant la volonté. Le plus jeune du groupe — les larmes au bord, retenues par habitude, pas par force — marmonne une prière étouffée. Un vacarme déchire l'air. Un hurlement strident, puissant — un grondement métallique précis, semblable au crépitement d'une salve continue, martelant le silence avec une régularité inébranlable.

BRAAA-TAT-TAT-TAT-TAT-TAT

Les impacts perforent le crâne de la créature en une série de trous nets et fumants. La bête, désormais inerte, s'écroule dans un fracas sourd, soulevant un nuage de poussière. Les hommes n'en croient pas leurs yeux. Une voix autoritaire retentit dans leur dos :

— Assez braillé ! Au travail ! Je vous avais dit que je vous couvrirais !

Le lieutenant des Précurseur abat, sans avertissement, le second arthropode qu'ils peinent à maîtriser. Ils se retournent. Sur le bras mécanique d'Hilaris, une étrange prothèse mécanisée fume encore — des canons rotatifs alignés, semblables à ceux d'une arme à feu d'une technologie avancée. Ses yeux bougent ; le reste de son visage, non.

— Incroyable, c'est de la technologie Atlante ? On dirait que ça lance des éclats de métal enflammés. — Ce n'est pas terminé, déclare Hilaris en pointant son bras vers une silhouette svelte qui se précipite vers eux depuis une ruelle obscure. Allié ou problème ?

— Ne lui faites pas de mal, c'est Loan, un ami. Le jeune homme avance. Il avale sa salive avant de demander — une hésitation qu'il ne peut pas cacher.

— Que fais-tu ici ? C'est dangereux !

— J'étais chez moi quand j'ai entendu que l'armée royale se mobilisait.

Marius soupire profondément. Il a déjà l'air d'un homme battu avant de l'être. D'un geste las, il désigne les carcasses derrière lui.

— Ces arthropodes ont pénétré dans les murs d'Arianna. L'armée royale tarde à intervenir. As-tu des renseignements à partager ? Loan secoue la tête, les coins de la bouche tirés vers le bas.

— Non, chef… Et… Aléanna ? Elle n'est pas avec vous ?

Le balafré pose ses mains sur ses hanches. Les mots lui viennent — il les avale.

— Elle est déjà partie.

— Partie ? Mais… où ça ?

— Elle se trouvait en danger ici. À cette heure, elle a quitté la citadelle.

Avant qu'il ne puisse terminer, Loan pose ses deux mains sur ses épaules et, presque en le secouant, s'exclame :

— Depuis combien de temps ? Dis-moi !

Surpris par l'intensité du jeune homme, Marius lève les mains pour le calmer et tend l'index vers un point précis.

— Elle a fui dans cette direction. Hélas, il est trop tard. À cette heure, elle a sans doute déjà abandonné la cité.

Loan crispe les mains, sa mâchoire décide plus vite que le reste, quand une voix profonde l'interrompt.

— Non. Je ne pense pas. Loan et le chef se tournent vers Hilaris, qui se tient droit, les bras croisés. — Vous en êtes sûr ? demande Loan. Elle est encore là ?

Le Précurseur pose les yeux sur la direction en question avant de répondre.

— Je suis en liaison avec mes compagnons. Je n’ai eu aucun signal de leur part. Elle se trouve encore dans la citadelle.

À ces paroles, le jeune homme se retourne vers Marius. Il se redresse — un centimètre, mais visible. — Tout n'est pas perdu ! J'ai encore le temps de lui dire adieu !

— Crétin ! coupe le lieutenant. Loan tressaille. D'ordinaire, le rire couvre ça. Pas ce soir — les yeux d'Hilaris sont nus.

— Si ta camarade n'a pas fui cette ville, c'est une très mauvaise nouvelle. Elle court un danger grave. Les bras croisés, le Précurseur fixe un point indistinct devant lui. Bizarre… Flostia était avec eux. Il ne devrait pas y avoir de problème. Pourtant… La phrase tombe et reste là, sans rebond. Il se ressaisit d'un mouvement brusque.

— Ma mission ici est terminée.

À peine a-t-il terminé que Loan se précipite devant lui, lui bloquant le passage.

— Je vous en supplie. Permettez-moi de vous accompagner. Je dois revoir Aléanna avant son départ. Le lieutenant serre la mâchoire, un tic nerveux.

— Tu es trop faible. Je t’ai vu te cacher derrière les murs. Si tu viens avec moi, tu ne survivra pas. Loan baisse la tête.

— S'il vous plaît… Si je ne peux pas lui dire adieu, je m'en voudrai toute ma vie.

Hilaris ferme brièvement les yeux, soupire, puis écarte le jeune homme d’un geste vif.

— Agis à ta guise, pleurnicheur. Suis-moi si ça te fait plaisir, mais ne me gêne pas. Il se dirige vers son objectif, l'esprit déjà concentré sur la suite.

Loan le suit de près, à un pas derrière, serrant sa peur sous contrôle.

Arrière-cour de l'écurie — Flostia

Des clameurs émanant des conflits voisins se fondent dans les rafales de vent, tandis qu'une lueur implacable fait rage dans l'arrière-cour. Ce même souffle mugit autour du monostome, qui reste impassible, soulevant des tourbillons de poussière et propulsant des débris vers lui. La femme au manteau écarlate demeure au cœur de l'action ; ses cheveux se plaquent en arrière comme sous une pression constante, pendant qu'elle manipule le vent avec une maîtrise totale. Quels sont ses pouvoirs ? Je déchaîne mes lames de vent et lui ne bouge même pas. Son corps semble s'évaporer pour se reformer instantanément. Ce duel n'a aucun sens.

L'homme mystérieux, dont le visage demeure sans traits, brise le silence par un rire éclatant. Sa voix arrive de partout — impossible de lui assigner une direction.

— Ma chère Flostia, tu te demandes quelles sont mes capacités ? Je veux bien te le révéler si tu me donnes ton manteau.

Il ponctue ses paroles d'un rire froid. Sa silhouette perd ses contours — les bords d'abord, puis le centre.

La Précurseur le regarde comme un mécanisme dont elle pense avoir percé le fonctionnement. Son pouvoir ressemble à celui de Calilus — l'intangibilité. Pourtant, il n'existe pas deux objets identiques. Elle fait un pas en avant, son manteau ondulant sous l'effet du vent. Il économise son énergie et cherche à m'épuiser. Ou il veut gagner du temps. Sa main monte — pas à la vitesse d'un combat, à la vitesse d'une décision. Le vent autour d'elle devient plus dense, plus oppressant. Qu'importe. Ça laisse le temps à Zeronne et Aléanna de partir loin.

Les rafales se resserrent en un unique vortex, lacérant l’air d’une puissance brute. En un instant, l’atmosphère se tend : les pavés se soulèvent, les murs des maisons se fissurent sous la pression. Le monstre, toujours drapé dans son aura insaisissable, incline la tête et esquisse un geste de la main, comme s’il s’amusait de la scène.

Flostia reste droite, entièrement tendue vers son objectif. Une main désigne le plafond de la citadelle, l’autre s’oriente vers les dalles à ses pieds. Ses bras s’animent alors, l’un entraînant l’autre dans une rotation opposée — comme deux aiguilles reflétées, tournant en sens inverse.

Quand ses bras atteignent leurs positions inversées, elle les referme d’un geste sec, dans un claquement d’énergie.

Vendémiaire : Ventorum Symphonia !

Plusieurs tourbillons émergent du premier et s’élèvent en spirales démesurées. Ils se referment autour du monstre, formant une cage de vent hurlant. Leur puissance fait trembler le sol, happant tout ce qui traîne dans leur sillage. L'étranger observe les tornades. Aucun réflexe de protection. Comme si les lames appartenaient au décor. Ses mains tiennent toujours la canne au même angle.

Flostia rit, trop vite, trop haut, une joie nerveuse qui déborde.

— Il y a quelque chose d’amusant… j’ai tellement envie de te détruire.

Elle exécute à nouveau la suite de gestes, identiques en apparence, mais légèrement décalés, comme si quelque chose glissait sous la répétition.
Elle joint les mains. Sa voix s’élève :

Brumaire : Ensis Aëris !

Un bourdonnement singulier accompagne ses mots. L’espace se déchire par endroits — des lames de vent éthérées s’en échappent et se mêlent aux tourbillons. Elles se dispersent dans les souterrains, s’accumulant comme des présences en attente.

— Étonnant… mais encore ? murmure la créature en tapotant sa canne au sol.

Flostia croise les bras ; elle parle comme si c'était déjà écrit :

— Livre-moi tous tes secrets avant que je ne t’anéantisse. Tu ne pourras pas maintenir ton pouvoir éternellement.

Une seconde, puis deux. Aucun signe. Elle cesse d’attendre et agit.

Les lames de vent s’éveillent et fondent sur l’homme. Elles le traversent sans résistance. Aucune rupture, aucun impact visible — seulement ce passage impossible.

Un son strident fend l’air. Pourtant, les lames ne disparaissent pas. Elles rebondissent sur les tourbillons qui l’encerclent et reviennent, attirées comme si la cible les rappelait. Elles le traversent à nouveau. Puis encore.

Le mouvement s’installe, répétitif, inexorable, comme un système qui s’auto-entretient. Les tornades vibrent, les lames se multiplient, et l’homme reste au centre, immobile.

Une crispation traverse enfin son visage — seule réponse au flux continu qui l’assaille.

Qu'est-il réellement ? Il me semble impossible de maintenir l'intangibilité aussi longtemps sans éprouver de fatigue. Trois minutes. Peut-être cinq minutes. Elle n'en est plus sûre. Les tourbillons s'apaisent.

L’homme laisse échapper un rire sec.
— Magnifique tentative… souffle-t-il en applaudissant lentement.

Sa tête s’incline légèrement, comme s’il évaluait une donnée sans intérêt.
— Et pourtant, rien. Pas la moindre faille. Toi qui fais partie des soi-disant prodiges de l’Ordre des Précurseurs… tu n’as même pas réussi à m’atteindre.

Un silence bref. Puis sa voix se durcit à peine.
— Je finirai par vous dévorer.

Une brise née des variations atmosphériques, enveloppant le champ de bataille. Flostia éclate de rire.

Elle marque une pause, laissant la tension se tendre, avant de reprendre :
— Laisse-moi te faire part de mon analyse. Ton pouvoir est lié à la maîtrise de l’esprit. Tu me fais voir une illusion.

Elle laisse retomber une mèche sur ses épaules, sans emphase.
— Cela signifie que ton objet est l’Alexandrite. Ta canne, j’imagine.

Il ne répond pas immédiatement. C’est la première fois.

Flostia le constate sans insister. Elle joue brièvement avec une mèche de cheveux.

— Silence ? Tu comptes sur ton second pouvoir pour me tuer ?

— D’ordinaire, mes proies comprennent trop tard ce qu’elles affrontent.

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