Chapitre 15

11 minutes de lecture

Apolline continua de marcher, mais ce mouvement n’avait plus rien à voir avec celui qu’elle exécutait quelques instants plus tôt, lorsqu’il ne s’agissait encore que d’un exercice maladroit imposé par Elyndra, car désormais chaque pas s’inscrivait dans une réalité beaucoup plus vaste, plus lourde, presque écrasante, comme si l’espace lui-même avait changé de nature sans que ses formes ne soient modifiées, comme si la cour, pourtant identique dans ses lignes, dans ses proportions, dans ses reflets, s’était transformée en un lieu d’observation silencieuse où chaque geste devenait signifiant, chaque hésitation devenait visible, chaque imperfection devenait une faille.

Le sol clair, parfaitement poli, captait la lumière du ciel et la renvoyait en éclats mouvants qui semblaient remonter le long des parois de cristal sombre, créant une opposition presque irréelle entre la profondeur opaque des murs et la clarté vibrante du sol, et à chaque pas qu’Apolline posait, le son sec de ses talons résonnait avec une netteté presque violente, amplifié par l’architecture ouverte de la cour, comme si le palais refusait catégoriquement de laisser quoi que ce soit passer inaperçu.

Les arches qui encerclaient l’espace n’étaient plus seulement des éléments de structure ou de décoration, mais des cadres dans lesquels se tenaient les silhouettes des nobles, figées en apparence, mais dont les regards se déplaçaient avec une précision presque chirurgicale, glissant d’Apolline à Elyndra, revenant, s’attardant, évaluant, comme si chaque détail était noté, comparé, pesé dans un jugement déjà en cours.

Les tissus qu’ils portaient captaient la lumière d’une manière différente, plus dense, plus profonde, les broderies apparaissant par instants dans les reflets mouvants du cristal, des fils d’argent, d’or ou de pierres fines qui scintillaient brièvement avant de disparaître, donnant à leurs silhouettes une présence presque irréelle, comme s’ils faisaient eux aussi partie du décor, comme s’ils appartenaient au palais d’une manière qu’Apolline ne pourrait jamais atteindre.

Et pourtant, elle était là. Au centre.

Visible.

Exposée.

Ses pas ralentirent imperceptiblement, non pas par fatigue, mais sous l’effet de cette pression invisible qui pesait désormais sur chacun de ses mouvements, et immédiatement—

Elyndra parla.

— Continue.

Sa voix était douce, presque basse, mais elle traversa l’espace sans difficulté, s’imposant comme un point fixe auquel Apolline pouvait se raccrocher.

Apolline inspira lentement, sentant l’air frais de la cour remplir ses poumons, puis reprit.

Un pas.

Puis un autre.

Son équilibre restait fragile, mais elle compensait mieux, ses mouvements devenant moins abrupts, moins saccadés, comme si son corps commençait, malgré elle, à comprendre ce qu’on attendait de lui, à intégrer les corrections, à lisser les erreurs.

Mais cela ne suffisait pas.

Parce que désormais, elle n’était plus seule.

Les murmures glissèrent à nouveau depuis les arches.

Plus audibles.

Plus assumés.

— C’est elle ?

— Elle tient à peine debout…

— Et c’est ça qu’elle a choisi ?

Un rire discret, étouffé mais perceptible.

— Une fille des rues…

— Elle ne passera pas la semaine…

Les mots n’étaient pas lancés comme des attaques directes.

Ils étaient déposés.

Lâchés.

Comme des vérités évidentes.

Et c’est précisément ce qui les rendait plus violents.

Apolline sentit ses doigts se crisper légèrement, puis elle les força à se détendre, consciente, désormais, que chaque geste, chaque tension, chaque réaction était observée, analysée.

— Regarde devant toi.

La voix d’Elyndra revint.

Calme.

Stable.

— Pas eux.

Apolline releva légèrement le menton, fixant une ligne invisible devant elle, refusant de croiser les regards, refusant de leur donner ce qu’ils attendaient.

— Ils savent déjà.

Apolline ne tourna pas la tête.

— Quoi ?

— Que quelque chose va changer.

Un silence.

— Ils ne savent pas quoi. Mais ils savent que ça vient.

Apolline sentit son rythme se modifier légèrement, ses pas devenant plus réguliers, non pas parce qu’elle maîtrisait mieux les talons, mais parce que son attention venait de se déplacer ailleurs.

— Ils vont pas accepter.

Elyndra esquissa un léger sourire.

— Non.

Un temps.

— Ils vont résister. Ils vont essayer de te contredire. Oui.

— Ils vont essayer de me briser.

Le silence s’étira.

Puis...

— Oui.

Le mot tomba.

Sans détour.

Sans tentative de rassurer.

Et c’est là qu’Apolline comprit que ce qui se jouait ici dépassait largement l’entraînement.

Ce n’était pas un apprentissage.

C’était une exposition.

Un test.

Elyndra s’arrêta brusquement.

Et cette fois...

elle leva légèrement la main.

Le silence se fit.

Pas complet.

Mais suffisant.

Les murmures cessèrent.

Les regards se fixèrent.

L’espace entier sembla se contracter autour d’elles.

— Maintenant.

Sa voix était claire.

— Tu vas parler.

Apolline resta immobile une fraction de seconde.

— Quoi ?

Elyndra ne répondit pas immédiatement.

Puis, lentement :

— Répète.

Un temps.

— “Je suis Apolline.”

Le mot resta suspendu.

Apolline sentit sa gorge se serrer légèrement.

— Sérieusement ?

Elyndra ne bougea pas.

— Répète.

Le silence devint plus lourd.

Plus présent.

Puis...

Apolline inspira.

Ses épaules se redressèrent légèrement.

— Je suis Apolline.

Sa voix était basse.

Presque avalée.

— Encore. Plus clairement.

Apolline serra légèrement les dents.

Puis recommença.

— Je suis Apolline.

Sa voix monta.

Un peu.

Mais pas assez.

— Encore.

Le mot tomba.

Invariable.

Inévitable.

Apolline inspira plus profondément cette fois, sentant son cœur ralentir légèrement, non pas par calme, mais par concentration.

— Je suis Apolline.

Cette fois, sa voix résonna.

Clairement.

Et le silence qui suivit changea.

Elyndra hocha très légèrement la tête.

— Continue.

Puis elle dicta lentement :

— “Je me tiens ici, non pas pour demander une place…”

Apolline hésita une fraction de seconde.

Puis répéta.

— Je me tiens ici, non pas pour demander une place…

Les mots lui semblaient lourds.

Étrangers.

Mais elle les prononça.

— “…mais pour en prendre une.”

Le silence se fit plus profond encore.

Certains regards se figèrent.

D’autres changèrent.

— Encore.

Apolline recommença.

Cette fois, sans s’arrêter.

— Je me tiens ici, non pas pour demander une place, mais pour en prendre une.

Sa voix était plus stable.

Plus ancrée.

Elyndra continua :

— “Je n’ai ni titre…”

— Je n’ai ni titre…

— “…ni nom reconnu.”

— …ni nom reconnu.

— “Mais je suis ici.”

Apolline marqua une pause.

Puis...

— Mais je suis ici.

Le dernier mot résonna différemment.

Plus fort.

Plus réel.

Le silence s’étira.

Et cette fois, personne ne parla.

Personne ne rit.

Elyndra observa.

Longuement.

Puis fit un pas vers elle.

— Encore.

Apolline souffla légèrement.

Mais recommença.

Depuis le début.

Et à chaque répétition, quelque chose changeait.

Pas dans les mots.

Mais dans la manière dont elle les portait.

Dans la manière dont elle occupait l’espace.

Dans la manière dont elle existait.

Les regards autour évoluaient.

Lentement.

Certains restaient fermés.

D’autres devenaient attentifs.

Moins méprisants.

Pas encore respectueux.

Mais différents.

Elyndra leva légèrement la main.

Le silence se brisa doucement.

Les murmures revinrent.

Mais plus bas.

Plus prudents.

Puis elle se tourna vers Apolline.

— Dans trois jours…

Un léger silence.

— Ce ne sera plus un entraînement.

Ses yeux accrochèrent les siens.

— Ce sera réel.

Un temps.

— Et tu devras tenir.

Apolline ne répondit pas immédiatement.

Parce qu’elle comprenait maintenant.

Pas complètement.

Mais assez.

Et pour la première fois, elle ne détourna pas le regard.

Parce qu’au fond, quelque chose avait déjà commencé.

Même si elle refusait encore de le nommer.

Le silence ne se brisa pas immédiatement après les derniers mots d’Apolline, et ce n’était pas un silence ordinaire, ni un simple vide laissé par une conversation achevée, mais quelque chose de plus dense, de plus chargé, comme si l’air lui-même s’était épaissi, comme si les regards qui s’étaient posés sur elle ne savaient pas encore s’ils devaient se détourner ou s’attarder davantage, suspendus dans une hésitation qui, paradoxalement, rendait leur présence encore plus lourde.

Apolline resta immobile.

Non pas parce qu’elle l’avait décidé consciemment, mais parce que son corps comprenait, instinctivement, que bouger à cet instant précis reviendrait à briser quelque chose qu’elle ne maîtrisait pas encore, à offrir une faille trop visible, à transformer cette tension fragile en déséquilibre évident, et pour la première fois depuis qu’elle avait posé le pied dans cette cour, elle ne cherchait pas à disparaître complètement, mais à tenir, simplement tenir, dans cet espace qui ne lui appartenait pas.

Le vent glissa doucement entre les arches de cristal sombre, faisant vibrer à peine les tentures suspendues qui adoucissaient certaines zones de la cour, et ces mouvements presque imperceptibles se répercutèrent sur les surfaces lisses du palais, fragmentés en reflets mouvants qui semblaient se déplacer lentement le long des murs, donnant à l’ensemble une impression troublante de vie, comme si le lieu lui-même respirait, observait, participait silencieusement à ce qui se déroulait.

Puis, un mouvement.

À peine perceptible au début.

Une silhouette qui se détachait légèrement de l’ombre d’une arche.

Puis une autre.

Puis plusieurs.

Les nobles ne restaient plus en retrait.

Ils ne s’avançaient pas brusquement, ni avec une intention agressive clairement affichée, mais ils réduisaient la distance, lentement, méthodiquement, comme si cette avancée était une réponse naturelle à ce qu’ils venaient d’entendre, comme si le simple fait qu’Apolline ait parlé leur donnait le droit de se rapprocher, de l’observer de plus près, de juger avec plus de précision.

Leurs vêtements captaient la lumière d’une manière différente de tout ce qu’elle avait vu jusque-là, des tissus épais, travaillés, brodés de fils métalliques ou incrustés de pierres fines qui accrochaient les reflets du cristal pour les transformer en éclats subtils, mouvants, donnant à leurs silhouettes une présence presque irréelle, comme s’ils appartenaient pleinement à cet environnement, comme s’ils en étaient une extension naturelle.

Elyndra, elle, ne bougea pas.

Elle ne se plaça pas devant Apolline.

Elle ne chercha pas à interrompre ce qui se passait.

Elle observa.

Et dans cette absence d’intervention, il y avait une décision.

Apolline le comprit immédiatement.

Ce n’était pas un oubli.

Ce n’était pas une négligence.

C’était une épreuve.

La première.

Réelle.

Une femme s’avança légèrement, son pas parfaitement maîtrisé, sa posture irréprochable, ses cheveux relevés avec une précision qui ne laissait aucune place à l’imperfection, et sa robe d’un bleu profond, parcourue de broderies argentées si fines qu’elles semblaient presque vivantes sous les reflets changeants du cristal, glissa autour d’elle sans bruit, comme si le tissu lui-même refusait de perturber l’équilibre qu’elle incarnait.

Elle s’arrêta à quelques pas d’Apolline.

Pas trop près.

Mais suffisamment pour que la distance ne protège plus.

Son regard se posa sur elle.

Froid.

Mesuré.

Et entièrement conscient.

— Vous parlez bien…

Sa voix était douce.

Presque agréable.

Mais chaque mot portait une précision tranchante, comme une lame dissimulée sous une surface lisse.

— Pour quelqu’un qui n’a jamais eu à être entendu.

Le silence se resserra.

Les autres silhouettes s’immobilisèrent légèrement, comme si ce moment précis devenait un point d’attention collectif.

Apolline sentit son corps se tendre.

Mais cette fois, elle ne bougea pas.

— Mais les mots…

La femme inclina légèrement la tête, son regard glissant brièvement sur la posture d’Apolline, sur ses épaules encore légèrement rigides, sur ses mains trop conscientes d’elles-mêmes, sur ses pieds qui, malgré les progrès, trahissaient encore une adaptation récente.

— …ne suffisent pas.

Un léger murmure passa derrière elle.

Pas fort.

Mais présent.

— Une princesse ne se contente pas d’exister.

Elle fit un pas de plus.

— Elle incarne.

Le mot resta suspendu.

Puis :

— Et pour l’instant…

Un silence.

— Vous jouez à être quelque chose que vous ne comprenez pas.

Les mots ne furent pas prononcés avec violence.

Mais avec certitude.

Et c’était pire.

Apolline sentit la colère monter en elle, lente, profonde, pas comme une explosion immédiate, mais comme quelque chose qui s’installait, qui cherchait à prendre toute la place, et pendant une fraction de seconde, elle eut envie de répondre sèchement, de couper court, de briser cette façade qu’on attendait d’elle.

Mais elle ne le fit pas.

Elle inspira.

Lentement.

Ses épaules se redressèrent légèrement, non pas pour imiter ce qu’on lui avait appris, mais pour tenir, simplement tenir.

Son regard ne quitta pas celui de la femme.

— J’ai jamais prétendu comprendre.

Sa voix n’était pas parfaite.

Elle n’était pas aussi fluide.

Pas aussi posée.

Mais elle tenait.

— J’ai juste dit que j’étais là.

Le silence qui suivit fut différent.

Moins unilatéral.

Plus équilibré.

La femme ne répondit pas immédiatement.

Mais son regard changea.

Très légèrement.

Pas en approbation.

Pas en respect.

Mais en attention.

Et c’était déjà une fissure.

Elyndra, derrière, esquissa un sourire à peine perceptible.

Puis elle avança.

Un seul pas.

Et cela suffit.

La tension changea.

Pas dissipée.

Mais redirigée.

— C’est suffisant pour aujourd’hui.

Sa voix était calme.

Mais elle n’autorisait aucune opposition.

Les regards se détournèrent.

Pas tous.

Mais assez.

Les murmures reprirent.

Plus bas.

Plus contrôlés.

Elyndra se tourna légèrement vers Apolline.

— Marche.

Et cette fois, ce n’était plus un ordre sec.

C’était une continuité.

Apolline reprit.

Ses pas étaient plus stables.

Pas parfaitement.

Mais suffisamment pour que l’effort ne soit plus visible immédiatement.

Et en marchant...

elle pensa.

Pas de manière diffuse.

Pas comme une fuite.

Mais clairement.

Naël.

Le nom passa.

Et cette fois, elle ne le repoussa pas.

Parce que maintenant, elle comprenait quelque chose de fondamental.

Si elle restait ici. Si elle tenait.

Si elle apprenait, alors elle aurait accès à des choses qu’elle n’avait jamais eues.

Des archives.

Des registres.

Des noms.

Des routes.

Des disparitions.

Et quelque part, dans tout ça

il pouvait y avoir une trace.

Une seule.

Mais suffisante.

Ses pas se stabilisèrent encore.

Elyndra le remarqua.

Évidemment.

— Tu comprends.

Ce n’était pas une question.

Apolline ne répondit pas immédiatement.

Puis, sans détour :

— Je peux m’en servir.

Le mot était brut.

Honnête.

Elyndra s’arrêta légèrement.

Puis se tourna vers elle.

Et pour la première fois, son regard se fit plus net.

Plus direct.

— Oui.

Un temps.

— Mais ce n’est pas la seule raison.

Apolline fronça légèrement les sourcils.

— Pourquoi moi ?

Le silence s’étira.

Plus long cette fois.

Puis Elyndra s’approcha lentement, ses pas à peine audibles, sa présence remplissant l’espace sans jamais s’imposer brutalement.

— Parce que tu ne plieras pas.

Sa voix était basse.

Mais ancrée.

— Parce que tu n’as pas été construite pour leur plaire.

Un temps.

— Et parce que tu sais survivre là où eux ne savent que régner.

Le mot resta.

Et quelque chose, en elle, résonna.

— Je veux pas régner.

Elyndra esquissa un léger sourire.

— Tant mieux.

Un silence.

— Moi si.

Le contraste était simple.

Mais suffisant.

Puis...

un mouvement attira l’attention.

Un garde s’approcha, s’inclinant légèrement.

— Votre Altesse.

Un temps.

— Des messagers sont arrivés.

Elyndra ne détourna pas immédiatement le regard d’Apolline.

Puis :

— D’où ?

— Des cités du Nord.

Un silence.

— Et ?

— Ils ont entendu des rumeurs.

Le mot tomba.

Lourd.

— Et ils demandent confirmation.

Le silence se resserra.

Elyndra inspira lentement.

Puis...

elle sourit.

— Parfait.

Apolline tourna légèrement la tête.

— Parfait ?

Elyndra se tourna vers elle.

Ses yeux brillèrent légèrement.

— Ça veut dire que ça commence.

Un temps.

— Et que tu n’as déjà plus le choix.

Puis, plus bas :

— Dans trois jours…

Un silence.

— Ce ne sera pas seulement cette cour qui te regardera.

Elle s’approcha légèrement.

— Ce seront les cités. Les alliances. Les ennemis.

Le poids de ses mots s’installa lentement.

— Et ils attendront tous que tu tombes.

Apolline ne répondit pas.

Mais elle comprenait maintenant.

Vraiment.

Et pour la première fois, elle ne chercha pas à fuir cette idée.

Parce que quelque part, elle venait de trouver une raison de rester.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Hecate19 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0