Chapitre 21

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La demande n’avait pas été formulée à la légère.

Elle n’était pas née d’une impulsion, ni d’un élan irréfléchi, mais d’une accumulation lente, presque invisible, de tensions, de regards, de silences, de mots retenus trop longtemps, et lorsque Apolline l’avait finalement exprimée, face à Elyndra, dans un espace clos où les murs semblaient absorber chaque hésitation, elle avait déjà dépassé le point où revenir en arrière aurait été possible.

Elyndra

Elyndra ne s’y était pas opposée.

Pas frontalement.

Pas immédiatement.

Elle avait observé, comme elle le faisait toujours, avec cette capacité troublante à percevoir ce qui se jouait au-delà des mots eux-mêmes, laissant le silence s’installer entre elles, non pas comme une barrière, mais comme un espace dans lequel la décision pouvait se former, se structurer, devenir inévitable.

— Tu es sûre ?

La question avait été simple.

Mais elle n’attendait pas une réponse superficielle.

Apolline n’avait pas répondu tout de suite.

Parce qu’elle savait.

Ce que cela impliquait.

Ce que cela exposait.

Ce que cela risquait.

— Non.

Le mot était sorti sans détour.

Sans protection.

Mais elle n’avait pas baissé le regard.

— Mais je dois le faire.

Elyndra avait incliné légèrement la tête, comme si cette réponse, précisément, était celle qu’elle attendait, et pendant une seconde, quelque chose avait traversé son regard, une hésitation, une inquiétude, ou peut-être une forme de lucidité qu’elle ne cherchait pas à masquer.

— Alors tu le feras.

Et cette phrase, posée sans emphase, sans solennité excessive, avait suffi à sceller ce qui allait suivre.

La salle de la cour n’était pas simplement vaste.

Elle était construite pour écraser.

Pas physiquement.

Pas de manière évidente.

Mais dans la manière dont l’espace s’organisait, dont les lignes convergeaient, dont les hauteurs dominaient sans jamais se fermer, donnant à chaque personne qui s’y tenait une place précise, définie, visible, et surtout, impossible à ignorer.

Les murs de cristal sombre captaient la lumière du jour pour la fragmenter en reflets irréguliers qui se projetaient sur le sol clair, créant une impression constante de mouvement sans jamais réellement changer, comme si l’espace lui-même refusait de rester figé.

Au centre, un espace vide.

Pas réellement vide.

Mais réservé.

Prévu.

Pensé pour être occupé.

Et aujourd’hui, c’était elle.

Apolline avança sans précipitation, ses pas résonnant avec une netteté presque dérangeante dans le silence contrôlé de la salle, chaque mouvement amplifié par l’architecture elle-même, comme si le lieu refusait toute discrétion.

Elle ne regardait pas les gens.

Pas directement.

Mais elle les sentait.

Leurs regards.

Leur attention.

Leur jugement.

Ils savaient.

Tous.

Qu’elle avait demandé à parler.

Et cela suffisait à créer une attente.

Pas bienveillante.

Pas neutre.

Une attente, tranchante.

Elle s’arrêta.

Au centre.

Le silence se fit.

Pas total.

Mais suffisamment pour que chaque respiration devienne perceptible.

Apolline inspira.

Lentement.

Puis releva les yeux.

Et pour la première fois, elle les regarda.

Vraiment.

La cour.

Alignée.

Hiérarchisée.

Structurée.

Certains assis.

D’autres debout.

Certains immobiles.

D’autres déjà en mouvement léger, comme si leur inconfort devait s’exprimer d’une manière ou d’une autre.

Et tous fixés sur elle.

Pas comme on regarde une princesse.

Pas comme on observe une autorité.

Mais comme on observe, une anomalie.

Un murmure passa.

Discret.

Mais perceptible.

— C’est elle.

— Elle ose.

— Kareth.

Le mot glissa.

Comme une tâche.

Comme une origine qu’on ne pouvait pas effacer.

Apolline sentit le poids.

Pas sur ses épaules.

Plus profondément.

Mais elle ne recula pas.

Pas cette fois.

Meryl

Meryl était là.

Immobile.

Son regard posé sur elle avec cette même précision froide, attentive, qui ne cherchait pas à dissimuler son jugement, mais à le rendre presque inévitable.

Apolline détourna légèrement le regard.

Puis, elle parla.

Sa voix ne trembla pas immédiatement.

Elle sortit.

Claire.

Mais plus basse que prévu.

— Vous parlez souvent des peuples.

Un léger mouvement.

— De leurs différences.

— De leurs places.

— De ce qu’ils apportent.

Elle marqua une pause.

Pas longue.

Mais nécessaire.

— Et de ce qu’ils coûtent.

Le silence se resserra.

Plus dense.

Plus attentif.

Certains se redressèrent.

D’autres échangèrent un regard.

Apolline continua.

— Vous les classez.

— Vous les nommez.

— Vous les définissez.

Sa voix restait stable.

Mais à l’intérieur, quelque chose commençait à se tendre.

— Et vous pensez les connaître.

Le mot resta.

Un léger souffle parcourut la salle.

— Parce que vous avez vu leurs villes.

— Parce que vous avez entendu leurs récits.

— Parce que vous avez décidé…

elle appuya légèrement sur le mot,

— ce qu’ils étaient.

Le silence se fit plus lourd.

Meryl ne bougeait pas.

Mais son regard s’était fixé davantage.

Apolline inspira.

Puis, elle avança d’un pas.

— Mais il y a des endroits…

Sa voix ralentit.

— que vous ne voyez pas.

Un temps.

— Que vous ne regardez pas.

Un murmure.

Plus net.

— Kareth.

Le mot tomba.

Et immédiatement...

quelque chose changea.

L’air.

La posture.

Les regards.

Certains se fermèrent.

D’autres s’endurcirent.

Apolline le sentit.

Mais elle continua.

— Vous en parlez comme d’un endroit.

— Comme d’un lieu.

— Comme d’un problème.

Sa voix se tendit légèrement.

— Mais vous ne savez pas ce que c’est.

Un rire.

Bref.

Sec.

— Bien sûr que si.

Quelqu’un, sur le côté.

Apolline tourna légèrement la tête.

— Non.

Le mot sortit.

Plus ferme.

— Vous savez ce que vous en avez fait.

Le silence tomba.

Brutal.

— Mais vous ne savez pas ce que c’est d’y vivre.

Le mot resta.

Et cette fois, les regards changèrent.

Pas tous.

Mais certains.

Parce que là, elle touchait quelque chose.

Quelque chose de réel.

Quelque chose de trop proche.

— Vous ne savez pas ce que c’est de respirer un air qui brûle.

— De courir sans savoir si vous allez tomber sur un mur… ou sur quelqu’un.

— De manger quand vous pouvez, pas quand vous voulez.

Sa voix s’accéléra légèrement.

— De dormir en pensant—

elle s’arrêta.

Une fraction de seconde.

— en pensant que ça tiendra encore.

Un silence.

Mais cette fois, il n’était pas neutre. Il était tendu. Et fragile.

Parce que quelque chose venait d’entrer dans la salle.

Quelque chose qui ne correspondait pas aux règles.

Apolline releva légèrement le menton.

— Vous appelez ça un endroit.

— Moi j’appelle ça—

elle marqua une pause,

— des gens.

Le mot resta.

Et cette fois, la salle réagit.

Un murmure.

Plus fort.

Plus dispersé.

— Elle dépasse les limites.

— Elle oublie où elle est.

— Elle oublie ce qu’elle est.

Le dernier mot claqua.

Apolline sentit le choc.

Pas comme une attaque.

Comme une réalité.

Et pourtant elle ne s’arrêta pas.

Pas encore.

— Ils ne sont pas invisibles.

Sa voix trembla légèrement.

À peine.

— Vous choisissez de ne pas les voir.

Un bruit.

Plus net.

Un homme se redressa.

— Et toi, tu choisis de nous donner des leçons ?

Les regards convergèrent.

Apolline soutint.

— Non.

Un temps.

— Je vous demande de regarder.

Le silence se brisa.

Un rire.

Puis un autre.

— Elle demande.

— Elle croit pouvoir demander.

— Une voleuse.

Le mot tomba.

Plus fort.

Plus clair.

— Une voleuse de Kareth.

Et là quelque chose vacilla.

Pas dans la salle.

En elle.

Son souffle se coupa légèrement.

Pas assez pour s’effondrer.

Mais assez pour déséquilibrer.

Elle sentit les regards.

Changer.

Se fixer autrement.

Moins curieux.

Plus tranchants.

— Tu viens d’où, déjà ?

— Kareth.

— Évidemment.

Le mot glissa.

Comme une condamnation.

Apolline sentit la tension monter.

Trop vite.

Trop fort.

Elle tenta de reprendre.

— Justement—

Mais sa voix n’était plus la même.

Moins stable.

Moins ancrée.

Et quelque part, une sensation revint.

Froide.

Précise.

Un regard.

Pas comme les autres.

Pas dans la masse.

Pas diffus.

Un regard, ciblé.

Elle leva les yeux.

Instinctivement.

Et le vit.

Une silhouette.

Au fond.

Immobile.

Fine.

Presque effacée.

Mais présente.

Son cœur se serra violemment.

Le bruit de la salle s’éloigna.

L’espace se déforma légèrement.

Et pendant une seconde...

elle n’était plus là.

Pas vraiment.

La silhouette ne bougea pas.

Ou peut-être le fit-elle.

Mais trop peu.

Trop lentement.

D’une manière si proche de ce qu’elle avait déjà vu dans la forêt, de ce qu’elle portait encore dans son corps comme une mémoire plus physique que mentale, que le simple fait de chercher à distinguer si elle avait vraiment changé de place ou si c’était son regard qui vacillait suffisait à faire céder quelque chose en elle.

Le bruit de la salle continua.

Elle le savait.

Les voix étaient toujours là.

Les murmures, les froissements d’étoffes, les déplacements contenus, les respirations retenues de ceux qui attendaient la suite, tout continuait d’exister autour d’elle, mais cela n’atteignait plus tout à fait le même endroit, comme si une distance brutale venait de se créer entre ce qu’elle percevait et ce qu’elle comprenait, entre la réalité immédiate et quelque chose d’ancien, de plus profond, qui remontait sans lui demander la permission.

Ses doigts se crispèrent légèrement.

Pas au point d’être visibles de toute la salle, mais assez pour que cela existe.

Le regard de cette forme, au fond, entre deux colonnes de cristal sombre, là où la lumière tombait moins franchement et où les silhouettes se découpaient en contrastes plus durs, lui paraissait immobile d’une manière insupportable, comme si rien n’avait besoin d’être démontré, comme si sa simple présence suffisait à réveiller la promesse qu’elle avait fui pendant des années.

Elle ne distinguait pas le visage.

Pas complètement.

Pas assez.

Mais ce n’était pas nécessaire.

Parce qu’elle ne reconnaissait pas un visage.

Elle reconnaissait une manière d’occuper l’espace.

Et cela lui suffit.

Son souffle se désorganisa.

Léger d’abord.

Une seule respiration un peu trop courte.

Puis une autre.

Elle essaya de reprendre.

De revenir.

De fixer autre chose.

Le centre de la salle.

Les lignes du sol.

Le poids de sa propre voix.

Mais la sensation ne la lâcha pas.

Au contraire, elle se renforça, descendant plus bas en elle, plus profondément, comme si son corps, avant même son esprit, avait compris que quelque chose n’allait plus, que l’espace qu’elle occupait n’était plus maîtrisable, qu’il existait maintenant dans cette pièce une présence qui n’appartenait ni à la cour, ni au protocole, ni à ce qu’elle avait appris à tenir depuis son arrivée.

Un rire éclata quelque part sur sa gauche.

Pas fort.

Pas vraiment moqueur, peut-être.

Mais il heurta.

Trop vivement.

Et cela suffit à faire revenir le reste, brutalement.

La salle.

La cour.

Les regards.

Les mots.

Une voleuse de Kareth.

Le centre de la pièce.

Les gens devant elle.

Tous.

Apolline cligna des yeux, une fois, puis deux, cherchant à ramener l’espace à sa place, à faire cesser cette impression que les murs se resserraient imperceptiblement, que l’air avait changé de densité, que la lumière elle-même s’était mise à l’écraser au lieu de la soutenir.

— Alors ? lança une voix plus haut, plus clairement cette fois. C’est tout ?

Quelques souffles traversèrent la salle.

Pas encore des rires francs.

Pas encore une humiliation ouverte.

Mais quelque chose de pire peut-être, parce qu’il y avait dans cette attente une forme de plaisir contenu, celui de voir quelqu’un vaciller juste assez pour qu’il ne soit plus nécessaire de le pousser.

Apolline ouvrit la bouche.

Rien ne sortit immédiatement.

Ses yeux, malgré elle, glissèrent encore une fois vers le fond.

La silhouette était toujours là.

Ou elle croyait qu’elle l’était.

Immobile.

Présente.

Insupportable.

Son cœur battait trop vite maintenant, de manière trop visible à ses propres oreilles, comme s’il cognait jusque dans sa gorge, jusque derrière ses tempes, empêchant toute pensée de rester nette plus d’une seconde.

Elle avait parlé de Kareth.

Des gens.

De ce qu’ils vivaient.

Elle était encore là, au centre de la salle, censée tenir cette position, censée imposer assez de calme pour que ses mots restent debout malgré le mépris, malgré la cour, malgré tout ce que sa simple présence représentait.

Mais quelque chose venait de se fissurer.

Pas seulement sa voix.

Sa concentration.

Sa capacité à séparer le passé du présent.

Et cela se voyait.

Elle le sentit avant même de l’entendre.

La cour n’avait pas besoin qu’elle tombe complètement.

Il leur suffisait de voir qu’elle pouvait le faire.

Un mouvement, presque imperceptible, se produisit à sa droite.

Puis une présence plus proche.

Plus nette.

Une chaleur contenue.

Elyndra.

Elyndra

Apolline ne tourna pas immédiatement la tête vers elle, mais elle la sentit se rapprocher, non pas jusqu’à envahir l’espace qu’elle occupait au centre, ni au point d’interrompre officiellement ce qui se passait, seulement assez pour modifier l’équilibre, pour rappeler sans bruit qu’elle n’était pas seule dans cette salle.

Le murmure général se calma légèrement.

Pas par respect.

Par attention.

La voix d’Elyndra arriva jusqu’à elle, si basse qu’elle ne fut qu’un souffle au bord de son oreille, un murmure à peine formé que personne d’autre ne pouvait saisir.

— Redresse-toi.

Apolline inspira.

Ou essaya.

— Maintenant.

Le deuxième mot fut plus précis.

Pas plus fort.

Plus ancré.

Comme une main invisible posée entre ses omoplates.

— Reprends.

Apolline sentit ses épaules, sans même qu’elle l’ait vraiment décidé, chercher une ligne plus stable, son menton se relever d’un angle à peine visible, son regard quitter enfin, avec difficulté, le fond de la salle pour revenir à hauteur d’hommes et de femmes, à la cour, aux visages qui l’attendaient, aux bouches qui s’étaient déjà préparées à la voir échouer.

Mais elle tremblait.

Pas de manière spectaculaire.

Pas au point de perdre pied.

Seulement assez pour qu’elle le sente dans ses mains, dans ses jambes, dans cette vibration fine qui accompagne le moment précis où le corps n’est plus totalement certain de pouvoir continuer à obéir.

Elyndra ne bougea pas davantage.

Elle ne la toucha pas.

Elle ne la sauva pas.

Elle resta là.

Présente, et c’était tout.

Mais ce tout-là suffisait juste assez pour l’empêcher de basculer immédiatement.

Apolline déglutit.

Le simple mouvement sembla trop fort dans sa gorge.

Puis elle parla.

Ou plutôt, elle essaya d’abord, sa voix sortant plus basse, plus rugueuse qu’au début, marquée par la tension et le souffle trop court.

— Je…

Elle s’interrompit.

Pas par choix.

Parce que son regard, une seconde de trop, avait glissé de nouveau vers le fond.

La silhouette n’était plus exactement où elle était.

Ou alors si.

Ou alors elle n’avait jamais bougé.

Mais quelque chose dans sa posture lui donna cette impression intolérable qu’elle attendait.

Pas la suite du discours.

Elle.

Seulement elle.

Et là, le vertige devint plus brutal.

Un frisson remonta le long de sa nuque.

Ses doigts se serrèrent à nouveau, cette fois assez pour qu’une douleur légère, nette, lui traverse les paumes.

— Apolline.

La voix d’Elyndra n’était toujours qu’un murmure.

Mais elle avait changé.

Un peu plus ferme.

Pas pour la cour.

Pour elle.

— Regarde-les.

Le mot heurta.

Parce qu’il disait exactement ce qu’elle n’arrivait plus à faire.

Regarder la salle.

Rester dans cette salle.

Ne pas laisser le fond du monde revenir dévorer le centre.

Elle inspira plus fort.

Le souffle accrocha.

Mais cette fois, elle força jusqu’au bout.

Et leva les yeux.

Vraiment.

Vers eux.

Vers la cour.

Vers les visages qui, maintenant, ne se contentaient plus de juger son origine ou sa place, mais observaient sa faille, son désordre, son hésitation, comme si la vérité de ce qu’elle était enfin apparaissait et qu’ils pouvaient s’en emparer.

Un homme, dans les premiers rangs, esquissa déjà ce léger sourire qu’ont ceux qui se pensent confirmés dans leur mépris.

Une femme échangea un regard avec sa voisine.

Meryl, plus loin, n’avait pas bougé.

Son visage était toujours aussi calme, toujours aussi propre dans sa manière de ne rien laisser paraître, mais il y avait dans son immobilité quelque chose de plus tranchant, presque satisfait, comme si elle n’avait pas eu besoin d’intervenir davantage, comme si la situation, cette fois, se suffisait à elle-même.

Et c’est cela qui fit revenir quelque chose en Apolline.

Pas le calme.

Pas la maîtrise.

Autre chose.

Une forme de refus.

Brutal.

Instinctif.

Le refus que cette chute-là leur appartienne.

Le refus que la peur ancienne, intime, celle qui n’avait rien à voir avec eux, avec la cour, avec Lysoria, avec le palais, devienne entre leurs mains un spectacle de plus, une preuve supplémentaire qu’ils avaient raison de ne voir en elle qu’une intruse, qu’une voleuse, qu’un corps déplacé dans un monde trop haut pour lui.

Sa respiration restait mauvaise.

Son cœur trop rapide.

La silhouette, au fond, continuait d’exister à la périphérie de sa vision comme une menace qu’elle ne savait ni confirmer ni démentir.

Mais cette fois, elle parla quand même.

— Vous voulez que je reste à ma place.

Sa voix trembla légèrement sur le premier mot, et elle le sentit, le haït aussitôt, mais ne s’arrêta pas.

Le silence se fit.

Pas par respect.

Par surprise.

— Vous voulez que Kareth reste à la sienne aussi.

Le murmure recommença aussitôt, plus agité, plus tranché.

— Et dès qu’on parle…

Elle reprit souffle, difficilement, mais assez pour tenir la phrase entière.

— dès qu’on dit ce que c’est vraiment, vous riez, vous coupez, vous rappelez d’où je viens comme si ça suffisait à effacer ce que je dis.

Elle sentit ses jambes encore instables, son ventre contracté, ses mains trop froides, mais sa voix, peu à peu, retrouvait une ligne.

Pas parfaite.

Pas lisse.

Une ligne quand même.

— Vous me voyez comme une voleuse de Kareth.

Le mot claqua plus nettement que les autres.

Quelques têtes se redressèrent.

— Très bien.

Un temps.

— Alors regardez-moi au moins assez longtemps pour entendre ce que ça veut dire.

Le silence fut plus net encore.

Parce que cette fois, elle n’implorait pas.

Elle n’expliquait plus.

Elle renvoyait quelque chose vers eux.

Pas une accusation complète.

Une obligation.

Le premier rang se raidit légèrement.

Quelqu’un, au fond, laissa échapper un souffle sec qui ressemblait presque à un rire contenu.

Mais personne ne coupa tout de suite.

Apolline sentit Elyndra tout près.

Toujours.

Présente.

Pas à sa place.

Mais assez proche pour qu’elle n’oublie pas entièrement où elle se trouvait, ni pourquoi.

Elle continua.

— Ça veut dire des enfants qui grandissent dans des rues qu’aucun de vous ne traverse.

Le mot enfants lui revint comme un choc discret, presque trop personnel, mais elle ne le laissa pas s’étendre.

— Ça veut dire des gens qui apprennent très tôt que ce palais existe sans jamais les regarder.

Sa voix restait imparfaite, traversée par cette tension qui n’avait pas disparu, mais quelque chose de plus vrai s’y glissait maintenant, moins propre que le discours prévu, moins contrôlé peut-être, mais plus difficile à nier.

— Ça veut dire que lorsque vous parlez de stabilité, vous parlez d’un ordre qui nous a oubliés depuis longtemps.

Cette fois, les réactions furent immédiates.

Un homme se leva à moitié.

— Nous a oubliés ?

Le ton n’avait plus rien de feutré.

— Tu viens ici nous accuser après ce qu’on t’a offert ?

Quelques voix approuvèrent.

D’autres s’agitèrent.

Le murmure devint une masse plus difficile à contenir.

Apolline sentit le sol vaciller légèrement sous elle, ou peut-être n’était-ce que son corps encore incertain, encore troublé par la silhouette qu’elle n’osait plus chercher ouvertement du regard de peur de la retrouver.

Le bruit monta.

Pas jusqu’au chaos.

Mais assez pour que l’ordre de la salle se fissure.

— Elle délire.

— Kareth n’est pas notre responsabilité.

— Elle parle comme si elle n’était plus de là-bas.

— Elle parle comme si elle était déjà d’ici.

Le dernier mot mordit plus fort.

Parce que c’était là, précisément, que tout se brisait.

Pas seulement entre elle et eux.

En elle.

Elle venait défendre Kareth dans une salle qui n’avait aucune envie d’entendre cette réalité, mais chaque mot qu’elle prononçait depuis cette place, dans cette robe, devant cette cour, la rendait à leurs yeux plus étrangère encore à ce qu’elle essayait de défendre.

Elle le comprit d’un seul coup.

Comme une lame froide.

Et cette compréhension-là vacilla dangereusement près de la panique.

Ses yeux cherchèrent malgré elle un point fixe.

Pas le fond de la salle cette fois.

Quelque chose de plus proche.

Elyndra.

Le regard d’Elyndra croisa le sien un instant.

Pas longtemps.

Assez.

Il n’y avait ni douceur ni inquiétude visible sur son visage, seulement cette intensité calme, exigeante, qui refusait encore de la laisser tomber entièrement.

— Finis, murmura-t-elle, assez bas pour que seule Apolline l’entende.

Le mot fut un ordre.

Mais aussi une chance.

Une dernière.

Apolline sentit sa gorge se serrer.

Le bruit autour d’elle continuait.

Les regards s’étaient durcis.

Le fond de la salle restait là, derrière tout le reste, avec cette présence qu’elle ne regardait plus mais dont elle sentait encore le poids.

Et pourtant, elle réussit à parler une dernière fois.

— Vous n’avez pas à m’aimer.

Le tumulte se suspendit juste assez pour que la phrase passe.

— Vous n’avez pas à m’accepter aujourd’hui.

Sa voix était plus basse maintenant, moins assurée, traversée de fatigue, d’émotion contenue, de quelque chose de presque trop nu pour cet endroit.

— Mais si vous refusez même d’écouter ce que Kareth est devenu…

Elle marqua une pause, et cette pause trembla.

— alors ne faites pas semblant de gouverner un royaume entier.

Le silence qui suivit fut plus violent que les huées.

Parce qu’il tomba d’un seul coup.

Parce qu’il divisait.

Parce qu’il forçait chacun à se positionner.

Puis le bruit revint.

Plus fort.

Des voix s’élevèrent.

Certaines indignée.

Certaines presque scandalisées.

Quelques autres, plus rares, restaient silencieuses d’une manière moins hostile, comme si quelque chose, malgré tout, les avait atteints.

Mais la majorité la rejetait.

Et Apolline le vit.

Enfin.

Pas dans un détail.

Pas dans un murmure.

Dans l’ensemble.

Dans la salle elle-même.

Dans cette masse de visages qui n’entendait plus Kareth.

Qui n’entendait plus rien au-delà de ce qu’elle était pour eux : une voleuse, une intruse, un corps mal placé osant réclamer une humanité qu’ils avaient déjà décidé de ne pas lui accorder pleinement.

Son souffle se brisa de nouveau.

Plus nettement cette fois.

Elle baissa les yeux.

Pas complètement.

Pas comme une soumission.

Comme quelqu’un qui essayait simplement, pendant une seconde, de ne pas se dissoudre au milieu de trop de bruit, trop de regards, trop de présent et trop de passé à la fois.

Et ce fut exactement l’instant où la cour comprit qu’elle avait touché sa limite.

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