Chapitre 27
Le silence n’était pas vide.
Il était plein.
D’une présence douce, presque enveloppante, comme si l’air lui-même avait une texture, une densité différente — plus lente, plus chaleureuse, plus… consciente.
Apolline ouvrit les yeux.
Ou eut l’impression de les ouvrir.
Le monde autour d’elle n’avait rien de connu, et pourtant, rien n’y semblait hostile.
Une forêt.
Mais pas une forêt ordinaire.
Les arbres s’élevaient haut, leurs troncs fins et élégants, presque lisses, comme sculptés plutôt que poussés, et leurs branches s’étendaient en un réseau délicat au-dessus d’elle, filtrant la lumière d’un soleil qu’elle ne voyait pas directement.
Les feuilles…
Étaient dorées.
Pas d’un or éclatant, agressif ou aveuglant.
D’un or doux.
Chaud.
Presque vivant.
Elles captaient la lumière et la renvoyaient en fragments mouvants, comme si chaque feuille respirait lentement, faisant onduler l’éclat autour d’elle.
Apolline ne bougea pas tout de suite.
Elle observa.
Elle inspira.
Et l’air... Il était différent.
Plus pur.
Plus léger.
Mais aussi… chargé de quelque chose d’indéfinissable.
Une présence.
Pas une menace.
Pas encore.
Elle fit un pas.
Le sol ne craqua pas.
Aucune branche sèche.
Aucune feuille morte.
Tout semblait intact.
Préservé.
Comme si rien ici n’était autorisé à se briser.
Elle avança lentement.
Et sans même tendre la main, sans même effleurer quoi que ce soit—
Elle savait.
Les feuilles.
Leur texture.
Douce.
Extrêmement douce.
Comme de la soie.
Une certitude étrange, immédiate, qui ne venait pas de ses sens… mais d’autre chose.
Comme si la forêt elle-même lui communiquait ce qu’elle était.
Apolline fronça légèrement les sourcils.
Mais ne s’arrêta pas.
Elle continua.
Le silence n’était pas total.
Il y avait un son.
Très léger.
Un mouvement constant.
L’eau.
Elle le suivit instinctivement.
Sans réfléchir.
Comme attirée.
Ou guidée.
La forêt s’ouvrit légèrement.
Et elle apparut.
La rivière.
Elle n’était pas large.
Mais elle n’avait rien de naturel.
Sa surface brillait d’une teinte profonde, irréelle.
Améthyste.
Un violet riche, mouvant, presque liquide de lumière, qui ondulait lentement sans jamais devenir opaque.
Elle coulait sans bruit.
Ou presque.
Un son doux.
Régulier.
Hypnotique.
Apolline s’approcha.
Sans hésiter.
Elle s’accroupit légèrement.
Mais ne toucha pas l’eau.
Pas encore.
Autour de la rivière, des fleurs poussaient.
Dorées elles aussi.
Mais différentes des feuilles.
Plus éclatantes.
Plus fragiles.
Leurs pétales reflétaient la lumière du soleil avec une intensité plus vive, créant des éclats mouvants qui dansaient à la surface de l’eau violette.
L’ensemble était…
Trop parfait.
Trop cohérent.
Trop… volontaire.
Apolline sentit un frisson remonter le long de sa nuque.
Pas de peur.
Pas exactement.
Mais une conscience.
Quelque chose observait.
Pas de manière hostile.
Mais présente.
Elle se redressa lentement.
Son regard parcourut la forêt.
Rien.
Personne.
Et pourtant ;
Elle n’était pas seule.
Un souffle passa.
Léger.
Presque imperceptible.
Puis...
Une voix.
Tout près.
Trop près.
Juste à côté de son oreille.
Un murmure.
Une phrase.
Courte.
Mais dense.
Dans une langue...
Qu’elle ne connaissait pas.
Les sons glissèrent contre sa peau, comme une vibration plus qu’un langage, une suite de syllabes fluides, anciennes, impossibles à accrocher mentalement.
Mais elle en comprenait quelque chose.
Pas les mots.
Le sens.
Un poids.
Une reconnaissance.
Un appel.
Ou un avertissement.
Elle se figea.
Complètement.
Son cœur accéléra.
Pas violemment.
Mais profondément.
Comme une réponse involontaire.
« Qui— »
Sa voix ne sortit pas correctement.
Ou peut-être...
Qu’elle ne devait pas sortir.
Le vent se leva légèrement.
Les feuilles dorées frémirent.
La lumière changea.
Subtilement.
Comme si l’équilibre venait de se rompre.
La rivière ralentit.
À peine.
Mais suffisamment pour être ressenti.
Et soudain,
Le vide.
Pas celui du cristal.
Pas le même.
Mais une absence brutale.
Comme si quelque chose venait de se retirer.
Ou d’être arraché.
Apolline inspira,
Et le monde s’effondra.
Apolline se redressa d’un coup.
Brutalement.
Son souffle coupé.
Ses yeux grands ouverts.
Le plafond.
La chambre.
La réalité.
Tout revint en une fraction de seconde.
Mais son corps ;
N’était pas encore revenu.
Son cœur battait trop vite.
Ses mains tremblaient légèrement.
Et surtout...
Cette sensation persistait.
Pas le rêve.
Pas les images.
Mais ce qui avait été dit.
Ou ressenti.
À côté d’elle, un mouvement.
Elyndra.
Déjà réveillée.
Mais pas comme quelqu’un qui sort d’un sommeil.
Comme quelqu’un qui n’a jamais vraiment dormi.
Ou qui a été tiré hors du repos par quelque chose de précis.
Elle tourna immédiatement la tête vers Apolline.
« Tu t’es réveillée. »
Sa voix était basse.
Mais tendue.
Apolline mit une seconde à répondre.
« J’ai… »
Elle s’arrêta.
Le rêve lui échappait déjà.
Pas complètement.
Mais les mots...
Ne suivaient pas.
« J’ai rêvé. »
Elyndra la fixa.
« De quoi ? »
Apolline secoua légèrement la tête.
« Une forêt… des arbres… dorés… une rivière… »
Sa voix était encore floue.
« Et… une voix. »
Le regard d’Elyndra changea.
Légèrement.
« Une voix ? »
Avant qu’Apolline ne puisse répondre ;
Un bruit.
Fort.
Brutal.
À l’extérieur.
Des voix.
Pas calmes.
Pas contrôlées.
Des gardes.
Et pas en posture normale.
« Ouvrez ! »
Un choc contre une porte.
Puis une autre voix :
« Prévenez immédiatement— »
Elyndra se redressa d’un coup.
Cette fois...
Complètement en alerte.
Pas pour le rêve.
Pour la réalité.
« Reste là. »
Dit-elle rapidement.
Mais déjà, des pas.
Précipités.
Dans le couloir.
Puis...
La porte s’ouvrit.
Sans attendre.
Plusieurs gardes entrèrent.
Pas agressifs.
Mais pressés.
Tendus.
Leur regard passa immédiatement sur Elyndra.
Puis sur Apolline.
Un instant.
Trop bref.
Mais chargé.
« Votre Altesse. »
L’un d’eux s’inclina légèrement.
Mais sans cérémonie.
« Vous devez venir. »
Elyndra ne bougea pas.
« Pourquoi ? »
Un silence.
Trop court.
« Nous n’avons pas l’autorisation de donner les détails. »
Réponse automatique.
Mais pas rassurante.
Elyndra se leva lentement.
Son regard se durcit.
« Et vous pensez que je vais vous suivre sans explication ? »
Le garde hésita.
Une seconde.
Puis :
« Ce n’est pas une demande. »
Le silence tomba.
Lourd.
Apolline sentit son cœur repartir.
Pas à cause du rêve.
Pas cette fois.
À cause de ce qui arrivait.
Elyndra échangea un regard avec lui.
Puis...
Avec Apolline.
Un instant.
Juste un instant.
Et dans cet instant,quelque chose passa.
Une compréhension.
Ou une inquiétude partagée.
« Très bien. »
Dit finalement Elyndra.
Sa voix était calme.
Mais tranchante.
« On vient. »
Les gardes s’écartèrent légèrement.
Mais restèrent.
Présents.
Attentifs.
Trop.
Apolline se leva.
Ses jambes étaient encore faibles.
Mais elle tint.
Elle n’avait pas le choix.
Et quelque part, au fond d’elle
La forêt.
La voix.
La rivière...
N’avaient pas complètement disparu.
Et ce qui les attendait derrière cette porte ;
N’avait peut-être rien d’un hasard.
Le couloir avalait leurs pas.
Pas dans le silence — dans quelque chose de plus dense, de plus oppressant, comme si les murs eux-mêmes retenaient les sons au lieu de les laisser se disperser.
Les torches diffusaient une lumière instable, irrégulière, qui tremblait au passage des gardes et projetait des ombres déformées le long des pierres anciennes. À chaque mouvement, ces ombres semblaient s’étirer, se contracter, comme si elles vivaient indépendamment de ceux qui les produisaient.
Apolline marchait au centre.
Encadrée.
Mais pas retenue.
Ses pas suivaient le rythme imposé sans effort visible, pourtant son corps n’était pas complètement revenu. Il restait une trace du réveil brutal, une sensation persistante, presque collée sous sa peau.
Pas une douleur.
Pas une fatigue.
Autre chose.
Comme un écho.
À sa droite, Elyndra avançait vite.
Trop vite pour une simple convocation.
Sa posture restait droite, maîtrisée, mais Apolline percevait désormais ce que les autres ne voyaient pas : la tension dans sa nuque, la manière dont ses épaules restaient légèrement plus rigides que d’ordinaire.
Elle n’était pas inquiète.
Elle était en alerte.
Et ça...
C’était pire.
Apolline finit par parler, sans la regarder.
« Tu as réagi quand j’en ai parlé. »
Pas une question.
Un constat.
Elyndra ne ralentit pas.
« J’ai réagi parce que ce n’était pas anodin. »
Réponse contrôlée.
Mais pas suffisante.
Apolline tourna légèrement la tête.
« Tu connaissais. »
Un battement.
Elyndra inspira lentement.
« Je connais des choses qui s’en rapprochent. »
Pas un mensonge.
Mais pas toute la vérité.
Apolline le sentit.
Évidemment.
« Et tu ne trouves pas ça utile de m’en parler maintenant ? »
Le ton n’était pas agressif.
Mais il n’était plus neutre.
Les gardes ralentirent légèrement, comme si le simple fait que la conversation change de nature les rendait incertains.
Elyndra répondit sans s’arrêter :
« Pas ici. »
Court.
Clair.
Fermé.
Apolline serra légèrement la mâchoire.
Mais elle ne relança pas immédiatement.
Elle observa.
Les gardes.
Leur manière de se tenir.
Leur respiration.
Leur regard.
Ils n’étaient pas simplement pressés.
Ils évitaient de regarder derrière eux.
Comme si ce qu’ils venaient de voir—
N’était pas stable.
« Ce n’est pas le cristal. »
Lâcha finalement Apolline.
Elyndra tourna légèrement la tête.
« Pourquoi tu dis ça ? »
Apolline haussa très légèrement les épaules.
« Parce que tu serais différente. »
Un silence.
Puis elle ajouta :
« Là, tu es… surprise. »
Le mot était précis.
Et juste.
Elyndra ne répondit pas.
Mais son silence...
Valida.
Apolline reprit, plus bas :
« Et ça, c’est nouveau. »
Elyndra ralentit légèrement.
Pas assez pour s’arrêter.
Mais assez pour réfléchir.
Puis :
« Ce que tu as vu… »
Elle hésita.
Très brièvement.
« Ce n’est pas censé apparaître. »
Apolline fronça légèrement les sourcils.
« “Pas censé” comment ? »
Elyndra fixa droit devant elle.
« Comme quelque chose qui n’existe plus. »
Le mot tomba.
Lourd.
Définitif.
Un frisson remonta le long de la colonne d’Apolline.
Pas de peur.
Pas encore.
Mais une reconnaissance étrange.
Comme si une partie d’elle refusait cette idée.
« Pourtant j’y étais. »
Murmura-t-elle.
Elyndra la regarda enfin.
Vraiment.
« Ou quelque chose t’y a amenée. »
Le silence qui suivit fut plus dense que tous les autres.
Les pas résonnaient plus fort.
Le couloir semblait plus étroit.
Ou peut-être...
Que l’espace autour d’elles se refermait.
« Et la voix ? »
Demanda Elyndra.
Plus bas.
Apolline secoua légèrement la tête.
« Je ne comprends pas les mots. »
Puis, après une pause :
« Mais je sais que ça ne venait pas de moi. »
Elyndra détourna immédiatement le regard.
Comme si cette phrase ;
Confirmait quelque chose qu’elle redoutait.
« Alors il va falloir être prudente. »
Son ton avait changé.
Plus froid.
Plus stratégique.
« Plus que d’habitude. »
Apolline esquissa un très léger sourire.
Sans joie.
« Je croyais que c’était déjà le cas. »
Elyndra ne répondit pas.
Mais cette fois...
Un très léger souffle lui échappa.
Presque un aveu.
Le couloir s’ouvrit brusquement.
L’espace devint plus large.
Plus froid.
L’air circulait différemment.
Et avec lui....
Des voix.
Pas des murmures contrôlés comme dans la salle du cristal.
Des échanges désorganisés.
Tendus.
Inquiets.
Un groupe de gardes se tenait plus loin.
En cercle.
Pas en formation.
Pas disciplinés.
Un désordre contenu.
À leur arrivée...
Le bruit chuta.
Pas immédiatement.
Mais comme une vague qui se retire.
Les regards se tournèrent.
Vers Elyndra.
Puis ;
Vers Apolline.
Et cette fois...
Il n’y avait pas de jugement.
Pas vraiment.
C’était autre chose.
Un mélange de confusion et de malaise.
Un garde s’avança.
Hésitant.
Presque mal à l’aise.
« Votre Altesse… »
Il jeta un regard derrière lui.
Puis revint à elle.
« Nous… nous n’avons rien vu arriver. »
Elyndra ne s’arrêta pas.
« Ce n’est pas ce que je vous ai demandé. »
Sa voix était froide.
Tranchante.
Le garde baissa immédiatement la tête.
« Pardon. »
Un autre murmura, plus bas :
« C’est apparu. »
Le mot resta.
Suspendu.
Apolline sentit son cœur ralentir.
Pas de soulagement.
Une autre forme de tension.
Plus précise.
« Écartez-vous. »
Ordonna Elyndra.
Cette fois, personne ne discuta.
Le cercle se brisa lentement.
Comme à regret.
Comme si reculer...
Les rapprochait encore plus de ce qu’ils évitaient de regarder directement.
Apolline avança.
Un pas.
Puis un autre.
Et à mesure que l’espace s’ouvrait ;
Elle sentit quelque chose.
Pas une présence.
Pas encore.
Mais une rupture.
Comme si ce qui se trouvait au centre,
N’appartenait pas complètement à ce lieu.
Elyndra s’arrêta.
Juste avant.
Apolline fit un dernier pas.
Et là
Sans encore tout voir
Elle comprit.
Que ce qu’elles allaient découvrir…
N’avait rien d’un simple incident.
L’espace s’ouvrit devant elles comme une blessure dans la continuité du palais.
Ce n’était plus un couloir.
Ce n’était pas encore une cour.
Un entre-deux.
Un lieu de passage, normalement neutre, sans importance — et pourtant, en cet instant, il semblait concentrer toute l’attention, toute la tension, toute l’incompréhension de ceux qui s’y tenaient.
Les torches étaient plus espacées ici.
Leur lumière ne suffisait pas à éclairer uniformément l’endroit, laissant certaines zones dans une pénombre mouvante, comme si l’obscurité refusait de reculer complètement.
L’air était plus froid.
Pas un froid extérieur, pas celui de la nuit.
Un froid… stagnant.
Comme si quelque chose avait interrompu la circulation naturelle du lieu.
Apolline fit un pas.
Puis un autre.
Et plus elle avançait, plus le silence devenait pesant.
Pas total.
Jamais total.
Mais chaque murmure semblait retenu, comprimé, comme si parler trop fort risquait de briser quelque chose de fragile.
Elyndra s’arrêta.
Brutalement.
Apolline fit encore un pas avant de comprendre.
Avant de voir.
Et quand elle vit, son corps ne réagit pas immédiatement.
Comme si son esprit avait refusé, une fraction de seconde, d’enregistrer l’information.
Au centre.
Sur la pierre.
Quelque chose reposait.
Petit.
Immobile.
Enveloppé dans un tissu blanc.
Trop blanc.
Pas simplement propre.
Pur.
Irréel.
La lumière des torches semblait glisser dessus sans jamais s’y accrocher, comme si le tissu ne retenait rien, ni ombre, ni chaleur, ni trace du monde extérieur.
Un souffle passa derrière elles.
Quelqu’un murmura :
« C’est apparu comme ça… »
Un autre :
« On n’a rien vu entrer… rien… »
Apolline n’écoutait plus vraiment.
Elle avançait.
Lentement.
Comme attirée.
Ou appelée.
Chaque pas semblait résonner plus fort maintenant, malgré la retenue du lieu.
Elle s’approcha.
Encore.
Jusqu’à distinguer, les contours.
Les plis du tissu.
Et...
Un mouvement.
Infime.
Mais réel.
Son cœur s’arrêta une fraction de seconde.
Puis reprit.
Plus lentement.
Plus lourdement.
« Recule. »
La voix d’Elyndra était basse.
Mais ferme.
Apolline ne s’arrêta pas.
Pas immédiatement.
Pas totalement.
Elle ralentit.
Mais continua.
Quelque chose en elle refusait d’obéir à cet ordre-là.
Parce que ce n’était pas un danger qu’elle ressentait.
Pas comme le cristal.
Pas comme la cour.
C’était autre chose.
Une tension différente.
Moins hostile.
Plus… dense.
Elle s’agenouilla.
Sans demander.
Sans prévenir.
Le tissu blanc bougea légèrement.
Et là, Elle le vit.
Un visage.
Minuscule.
Paisible.
Un nourrisson.
Sa respiration était lente.
Régulière.
Trop calme pour un enfant laissé seul, au milieu d’un endroit inconnu, entouré de soldats tendus.
Ses paupières frémirent légèrement.
Mais il ne pleurait pas.
Il ne cherchait pas.
Il ne semblait pas perdu.
Comme s’il attendait.
Un murmure plus fort monta derrière elle.
« Elle s’approche trop— »
« Ne la touche pas— »
« On ne sait pas ce que c’est— »
Elyndra fit un pas.
Plus rapide cette fois.
« Apolline. »
Mais Apolline avait déjà tendu les mains.
Pas brusquement.
Pas avec précipitation.
Avec une lenteur presque irréelle.
Comme si elle craignait de briser quelque chose d’invisible.
Ses doigts effleurèrent le tissu.
Et immédiatement, elle sentit la différence.
Pas une texture normale.
Pas du coton.
Pas de la soie.
Quelque chose entre les deux.
Plus doux.
Plus lisse.
Mais surtout, plus… vivant.
Comme si la matière réagissait à son contact.
Un souffle lui échappa.
Elle glissa ses mains sous le corps du nourrisson.
Et le souleva.
Un mouvement simple.
Naturel.
Instinctif.
Un garde fit un pas en avant.
« Ne— »
« Trop tard. »
Coupa Elyndra.
Sa voix n’était pas forte.
Mais elle arrêta tout.
Apolline tenait l’enfant.
Et à cet instant, le monde sembla ralentir.
Le poids était réel.
Léger.
Mais présent.
La chaleur aussi.
Et surtout,le calme.
Le bébé ne pleurait toujours pas.
Il ouvrit lentement les yeux.
Deux prunelles claires.
Fixes.
Et elles se posèrent directement sur elle.
Sans hésitation.
Sans flou.
Sans peur.
Apolline resta figée.
Ses mains se resserrèrent légèrement.
Pas pour retenir.
Pour comprendre.
« Elle… »
Sa voix était plus basse qu’un souffle.
« Elle ne pleure pas… »
Personne ne répondit.
Parce que tout le monde le voyait.
Et que ça...
N’était pas normal.
Un mouvement attira son regard.
Le tissu.
Pas seulement blanc.
Pas seulement pur.
Brodé.
Discrètement.
Mais avec une précision parfaite.
Elle ajusta légèrement sa prise.
Et lut.
Les lettres.
Fines.
Dorées.
Presque imperceptibles sans lumière directe.
Un prénom.
Izia.
Apolline inspira.
Lentement.
« Elle a un nom. »
Le silence se densifia.
Un garde murmura :
« Qui… brode un nom… pour abandonner un enfant ? »
Un autre répondit :
« Quelqu’un qui ne l’abandonne pas. »
Elyndra observa.
En silence.
Mais son regard s’était durci.
Elle s’avança.
Son attention quitta un instant Apolline.
Pour se poser, a côté.
Au sol.
Quelque chose d’autre.
À moitié dissimulé par les plis de la toile.
Elle se pencha.
Et le ramassa.
Une clé.
Ou plutôt...
Une moitié.
Ancienne.
Travaillée.
Pas décorative.
Fonctionnelle.
Mais marquée.
D’un symbole.
Qu’elle reconnut immédiatement.
Son visage changea.
À peine.
Mais suffisamment.
Un garde remarqua.
« Votre Altesse ? »
Elyndra ne répondit pas.
Pas encore.
Son regard glissa vers la toile.
Et cette fois ;
Elle la vit vraiment.
Immense.
Déroulée.
Occupant une partie du sol comme un fragment de quelque chose de beaucoup plus grand.
Sa surface était dorée.
Mais pas comme les feuilles du rêve.
Plus dense.
Plus matérielle.
Et surtout...
Couverte.
D’écriture.
Des lignes entières.
Fines.
Précises.
D’une langue—
Inconnue.
Un garde murmura :
« On ne comprend rien… »
Un autre :
« Ce n’est aucune langue des cités… »
« Ni des anciennes archives. »
Apolline sentit un frisson.
Elle n’avait pas encore regardé la toile.
Pas vraiment.
Son attention était encore sur l’enfant.
Sur Izia.
Mais quelque chose...
L’attirait.
Elle leva les yeux.
Et regarda.
Les symboles.
Les lignes.
Les courbes.
Et immédiatement, son souffle se coupa.
Elle ne comprenait pas.
Pas consciemment.
Mais, elle reconnaissait.
Pas les mots.
Pas la structure.
Mais la sensation.
La même que dans le rêve.
La même que la voix.
Un murmure lui échappa :
« C’est… »
Elyndra tourna brusquement la tête vers elle.
« Tu reconnais ? »
Apolline secoua légèrement la tête.
« Non… »
Puis, plus bas :
« Mais… c’est pareil. »
Le silence tomba.
Brutal.
Total.
Elyndra la fixa.
Longuement.
Puis... Elle se redressa.
La clé toujours dans sa main.
Son regard parcourut la scène.
Le bébé.
La toile.
Les gardes.
Apolline.
Et quelque chose se décida.
Instantanément.
« Personne ne touche à rien. »
Sa voix était froide.
Autoritaire.
Incontestable.
« Personne ne parle de ça. »
Un garde hésita.
« Votre Altesse, c’est— »
« C’est un ordre. »
Coupa-t-elle.
Net.
Il baissa immédiatement la tête.
Elyndra fit un pas en arrière.
Puis un autre.
Son regard ne quittait plus la clé.
« Reste ici. »
Dit-elle à Apolline.
Sans la regarder directement.
« Avec elle. »
Un battement.
Puis :
« Ne bouge pas. »
Et sans attendre, elle se retourna.
Et partit.
Vite.
Trop vite.
Les gardes échangèrent des regards.
Inquiets.
Confus.
Apolline resta là.
Immobile.
Avec l’enfant dans les bras.
La toile à ses pieds.
Et le silence, qui revenait.
Mais pas le même.
Celui-ci, était chargé de quelque chose de plus grand.
Et quelque part, au fond d’elle...
La forêt.
La rivière.
La voix ;
S’alignaient.
Avec ce moment.
Parfaitement.
Comme si...
Tout cela...
Avait toujours été lié.

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