Prologue

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Une masse de cheveux traînait sur le tissu usé des coussins, suivant leurs formes comme un courant paresseux. Les mèches fines, hésitant entre un châtain très pâle ou un blond trop terne, s'emmêlaient, se montaient les unes sur les autres et s'enroulaient sur elles-mêmes en de curieuses arabesques. Elles descendaient jusqu'à de frêles épaules à moitié recouvertes d'un simple pull moutarde, découvrant négligemment un carré de peau blême. Des manches, excessivement longues, touchaient le sol pour cacher les doigts de deux bras aussi indolents que le reste du corps : une taille molle, des jambes apathiques et des pieds complètement amorphes. Ce corps à la limite de la léthargie, allongé sur le sofa, était celui d'une jeune femme imprégnant l'air ambiant d'une intense mélancolie.

Elle jouait nonchalamment avec la télécommande de la télévision qu'elle fixait le regard absent. Les images s'animaient sur ses yeux vitreux sans prendre aucune consistance dans son cerveau. Elle ne percevait les sons que comme une suite de bruits, tantôt aigus, tantôt plus graves, résonnant au creux ses oreilles pour repartir aussitôt dans le vide pesant du salon. Un homme et une femme se disputaient violemment, se séparaient à grand renfort de reproches et de pleurs, erraient longtemps dans les rues ténébreuses éclairées par les néons froids des enseignes lumineuses, pour finalement se retrouver à l'angle d'un carrefour sous une pluie battante et se pardonner mutuellement en s'étreignant passionnément. Les promesses d’un amour éternel déclamées par le couple d'acteurs ne provoquaient en la jeune fille aucune émotion. Pas une larme, pas un sourire, ni même le moindre frisson. Rien.

Suzanne avait rencontré Octavien sur les bancs de l’université alors qu’elle venait d’entamer sa première année de Lettres Modernes. Son premier cours d’introduction à la langue française du Moyen Âge venait de commencer dans un amphithéâtre bondé de jeunes étudiants, sortis du lycée leur baccalauréat en poche, et l’ambition de profiter de leur jeunesse sans encore se projeter dans l’avenir. Un professeur rachitique, affublé d’un costume trop grand pour lui ainsi que d’une cravate à pois verts de très mauvais goût, avait fait son entrée. En bombant le torse il avait entamé l’interminable présentation de son curriculum vitae. A son troisième raclement de gorge faisant suite à un énième jeu de mots tombé à l’eau, un étudiant était venu s’asseoir à côté de Suzanne. Il avait de beaux cheveux blond-dorés, des yeux bleu clair et une allure gracile. En somme, l’archétype du prince charmant.

« Ah non ! Pas lui ! », avait-elle pensé. Elle ne s’était jamais laissé prendre au jeu de l’amour et ça n’allait définitivement pas commencer maintenant ! Mais son cœur en avait décidé autrement ; l’attraction irrémédiable du jeune homme finit par avoir raison du bouclier qu’elle avait mis des années à construire pour se protéger de ses propres émotions. Elle avait subi de plein fouet le terrible pouvoir du coup de foudre, celui qui fait voler en éclat toutes convictions et qui transforme le cerveau en bouillie pour bébé à peine réchauffée.

Le début de leur idylle était on ne peut plus banal et se résumait à de simples salutations. A cette occasion, Suzanne développait une fâcheuse tendance au bégaiement. Lorsqu’ils en venaient à de réelles discussions allant au-delà du classique : « Salut, ça va ? » « Ça va et toi ? » « Ça va. », elle se sentait pousser des ailes et oubliait tout le reste pour ne se concentrer que sur cet instant précieux qu’elle savait éphémère. Puis, tout avait basculé deux mois plus tard.

Suzanne avait reçu une invitation pour une Soirée Mousse organisée par le Bureau Des Etudiants. Elle, qui évitait soigneusement les bains de foules, avait décidé de sauter le pas en pensant que ce serait une bonne occasion de goûter à la vie étudiante. Elle avait chaussé des talons mi-haut qui lui donnaient l’air d’une girafe ivre, et avait manqué de se tordre les deux chevilles au moins une dizaine de fois avant d’arriver à l’entrée de la boite de nuit où l’attendaient ses amis. Quelle n’avait pas été sa surprise en voyant qu’Octavien faisait partit du petit groupe. L’alcool aidant à faire tourner les têtes et délier les langues, Suzanne et Octavien avait passé la soirée ensemble en parlant plus qu’à l’accoutumée. Ils s’étaient découverts beaucoup de points communs et, la fin de la soirée approchant à grand pas, l’envie de faire plus pour graver ce souvenir inoubliable au fond de son cœur avait poussé Suzanne à confesser ses sentiments. En découvrant le visage désabusé d’Octavien, elle avait pensé qu’il allait la rejeter : il avait posé ses lèvres sur les siennes en un tendre baiser. Son premier baiser.

-Connard !

 Suzanne s’était tout-à-coup éveillée en un sursaut de rage. Elle prit un coussin et le balança violement sur la télé. Puis, un ange passa, emportant au loin la charge émotionnelle de la jeune fille qui retomba aussi sec sur le sofa. Elle fixait de nouveau un regard absent sur la télé qui n’avait pas bougé d’un pouce.

Au moment où la transition publicitaire s'annonçait par le passage furtif d'un plan noir, une ombre vint se planter d'un mouvement rapide et souple devant l'écran. Elle se révéla douloureusement en se détachant brusquement du fond brillant d'une publicité pour lessive. D'abord aveuglée, puis s'accoutumant progressivement, Suzanne distingua une forme féline se dessiner devant elle, auréolée d'une vive lumière. C'était son chat, Duke. L'animal se tenait instamment sur ses quatre pattes en la dévisageant gravement de ses deux yeux verts luisants. Ses oreilles noires, dont la pointe portait la marque caractéristique des chats de rue sous la forme d'un petit plumet hérité de leurs ancêtres sauvages, étaient séparées par trois rayures verticales accentuant son allure sévère. Une tâche blanche formant un col en V au niveau de son poitrail, ainsi que ses pattes gantées de la même couleur, le faisaient ressembler à un ministre. Sa robe gris foncé et arborant les mêmes rayures que sur sa tête, ajoutait à son costume une grande solennité. Sa queue, toute en enfilade de petits anneaux sombres successifs, pendait à moitié du rebord d'un buffet très bas faisant office de meuble de télévision. Admirablement docile, elle effectuait de lents mouvements de balancier qui hypnotisèrent sa maîtresse. Non seulement ce chat apparaissait comme le Messi en lui faisant croire à une hallucination divine, mais en plus il jouait les nobles princes en affichant ostensiblement sa supériorité. Quel prétentieux !

-Pourquoi tu me regardes comme ça ? l’apostropha la jeune femme avec un brin d’amertume dans sa voix. Tu penses que je suis un cas désespéré c’est ça ? Tu es comme lui ; tu vas partir avec une autre et me laisser hein, lâche ! Et bien soit, va-t’en si c’est ce que tu souhaites ! De toute façon j’ai toujours été seule…Comment j’ai pu croire une seconde que ça marcherait entre-nous ? Je me disais bien que c’était trop beau pour durer mais je pensais…Quelle idiote j’ai été ! Dire que je lui ai laissé toute mes premières fois pour qu’il finisse par trahir ma confiance ! Tu vois, Duke, les mecs sont tous pareils et je vais finir comme la dingue au rez-de-chaussée : vieille fille et entourée de mes chats qui mangeront mon cadavre quand je serais morte de chagrin.

Duke sembla froisser la truffe en un rictus dégoûté.

-Et l’autre pétasse, j’espère qu’il va lui faire regretter de fricoter avec le copain d’une autre ! Si je savais coudre, crois-moi que je n’hésiterais pas à faire une poupée à leur effigie pour aller les planter sur mes pics à brochette avant de les faire cramer au barbecue ! Ah, j’oubliais…il a embarqué le barbecue…et les pics.

-Suzanne !

La jeune femme sursauta.

-Nous avons peu de temps devant nous alors écoute-moi attentivement. J'ignore par quelle sorcellerie j'ai retrouvé mes pouvoirs psychiques, mais ce simple fait suffit à nous avertir que l'humanité court un danger imminent.

 L’Homme, dans sa quête de contrôle absolu, voudrait toujours pouvoir concevoir ce qui n’est pas encore. « Ne pas savoir » le démunis de ce qui fait de lui un être à part, et le réduit à ses instincts les plus primaires. Or, il est de ces moments qui font de l’existence une énigme impénétrable aux possibilités multiples, hors de portée des prévisions les plus incroyables. Suzanne était sur le point d’en faire l’expérience inédite.

L’image captée par ses yeux hagards fut transmise à ses neurones comme étant celle de son chat. Mais sa logique se refusait à lui attribuer la voix qu’elle venait d’entendre. La voix reprit :

-Avant tout, je vais tâcher de te révéler le grand mystère de notre race pour que tu comprennes dans quelle situation nous nous trouvons : les chats ne sont pas ce que vous pensez. Nous venons en réalité de la planète que vous, les humains, appelez Proxima B. Elle est dépourvue de champ magnétique et donc de rempart contre les puissants rayonnements de son étoile. Sous l'assaut de ces mêmes rayonnements, notre atmosphère, déjà très fragile en raison de sa faible épaisseur, s'est progressivement amenuisée jusqu'à un seuil critique. Avant que les sols ne soient complètement ravagés et tout être vivant décimé, nous avons décidé d'élaborer en urgence un plan de fuite. A cette fin, nous avons longuement recherché une planète habitable, réunissant des conditions propices à notre survie et proche de notre système. C'est ainsi que nous avons découvert la Terre. Une fois le projet mis en place, nous quittâmes notre planète et nous dirigeâmes en direction de la vôtre. Nous atterrîmes il y a de cela neuf-mille ans environ dans ce que vous connaissez aujourd'hui sous le nom de « berceau mésopotamien ». Constatant que cette planète était déjà habitée par d'autres formes de vie, dont les humains qui régnaient en maîtres, nous prîmes le parti de simplement manipuler leurs esprits pour leur faire croire à notre présence légitime sur cette planète et à notre évolution fictive. Nous pouvions donc dans le même temps vous observer et réfléchir à une stratégie d’intégration. Nous choisîmes finalement de conquérir la Terre et d'asservir tous les êtres l'habitant, y compris les humains. Or, nous ignorions à cette époque que le champ magnétique terrestre affaiblissait nos ondes psychiques. Nous l'apprîmes à nos dépends lorsque notre influence baissa drastiquement. Notre règne prit fin prématurément et nous fûmes progressivement incapables de poursuivre notre manipulation, ainsi de communiquer entre nous par l’intermédiaire de la pensée. Notre système s'effondra et nous dûmes nous adapter en suivant le modèle des autres êtres vivants, soit en nous soumettant à votre domination. Jusqu'à présent, alors que nous avons adopté ce nouveau mode de vie en harmonie avec les humains, aucun de nous n'avait été capable de faire ressurgir notre pouvoir psychique. Tu comprendras donc ma vive inquiétude. Pour pouvoir tirer toute cette affaire au clair, j'aurais besoin de ton aide en tant que représentante de la race humaine. Accepterais-tu de m’assister dans cette tâche ?

Un long silence suivit. La télé s’était figée, les acteurs l’air aussi hébété que Suzanne qui regardait son chat avec effroi.

-Merde ! c'est arrivé plus tôt que prévu ! s’exclama-t-elle

Son chat, tout aussi surpris, sembla commenter avec une certaine satisfaction :

-Je m'étonne de cette vive sagacité ! Moi qui pensais que tu ne comprendrais pas et que je devrais tout recommencer en articulant très lentement, tu m'en vois ravi. La suite n'en sera que plus simple. Sur ce, commençons par...

Elle s'était levée entre temps et marchait jusqu’au téléphone, ignorant complètement la silhouette poilue toujours postée devant l'écran où le couple s’enfonçait de nouveau dans des déboires conjugaux. Elle décrocha calmement le combiné.

-Allô ? Maman, c'est toi ? Oui, c'est Suzie. Désolé de t'appeler à cette heure-là. Je voudrais te parler, c'est assez urgent.

Dubitatif, le félin l’interpella :

-Suzanne, je me réjouis de voir que tu prends ce problème très à cœur, mais est-il vraiment nécessaire d'en faire part à ta mère ?

-Voilà que ça recommence ! Susurra-t-elle. Non, c'est rien maman, laisse tomber. Donne-moi juste le numéro de ta psy.

Duke n'attendit pas que Suzie note les coordonnées pour sauter de son perchoir, grimper sur le dossier du sofa, et bondir sur sa maîtresse afin de lui faire lâcher le téléphone.

-Duke ! Mais qu'est-ce que tu fais ?! Arrête !

Il s’agrippait à son pull au niveau de son épaule gauche, progressait sur son bras pour atteindre le combiné tandis que Suzie tournait sur elle-même, sautait sur place et se tordait dans tous les sens en hurlant pour essayer de l’attraper. La jeune femme qui végétait sur son canapé il n’y avait pas cinq minutes, fit place à une sorcière en pleine folie furieuse que son chat contribuait à aggraver en la décoiffant avec ses pattes arrière. Il finit par lui mettre son derrière en plein milieu de la figure, sa queue l’habillant d’une ravissante toque à la Davy Crockett, à l’envers bien sûr. À la limite de l’exaspération, elle jeta le combiné qui s’écrasa au sol et attrapa vivement son agresseur. Sa capture la calma instantanément. Elle s’accroupit pour le poser délicatement à terre et le puni d’une petite tape sur l’arrière-train. Duke signifia son indignation par un léger miaulement.

-Regarde, je parie qu'il est cassé maintenant ! dit-elle en regardant le combiné qui ne se résumait plus qu’à un tas de pièces détachées. Avec mon portable qui n'a plus de batterie, ça va être commode.

Puis, elle se tut, resta accroupie en sondant le vide et maintint cette position. Il faisait désormais nuit noire. Des spectres menaçants commençaient à danser le long des murs du salon sous la lumière blafarde d’une ampoule qui pendait misérablement du plafond, sans abat-jour. Suzie se remit à parler doucement :

-Je sentais bien que rien n'allait plus depuis qu'Octavien est partit. Mais je pensais que ça allait passer, comme tout le reste, comme nous deux...Je suis fatiguée...fatiguée de me lever le matin, seule sous ces draps froids, fatiguée de ce silence à longueur de journée, fatiguée de ne plus dormir la nuit. Toute cette fatigue me pèse à tel point que j'en viens à imaginer mon chat me parler de conquête extraterrestre pour réduire les humains en esclavage avec des ondes psychiques, ou je ne sais quoi. Je deviens folle...oui, c'est ça, ah ah, je suis complètement folle !...Je me déteste...expira-t-elle, à bout de force.

Sur son visage, les traits se tirèrent, le teint rougit, les fines mèches de cheveux posées sur ses tempes tremblèrent, et on put lire un instant une souffrance infinie qui plantait ses racines au plus profond de son cœur. Elle s'assit, se recroquevilla sur elle-même, comme pour rentrer dans une coquille protectrice, et se mit à pleurer abondamment.

Au bout de longues minutes, les sanglots s'arrêtèrent. Elle frottait avec le dos de sa main ses yeux et ses joues que de grosses larmes avaient trempées quand quelque chose vint lui chatouiller le nez en la faisant éternuer. C'était Duke, tout ronronnant, qui agitait sa queue en lui tournant autour.

-Je suis désolée de m’être énervée, lui dit-elle avec un faible sourire après lui avoir caressé la tête. J'espère que je ne t'ai pas fait mal. Tu voulais juste jouer. Je ferai attention la prochaine fois, c'est promis. Cette petite crise de nerf m'a fait du bien et ça va me permettre de me reprendre.

Elle le prit de ses deux mains au niveau du sternum, puis se laissa basculer en arrière pour s'allonger, portant le félin à bout de bras au-dessus de sa tête. Elle s'adressa de nouveau à lui :

-Finalement, heureusement que tu m'as fait lâcher ce téléphone. Va savoir pour quelle illuminée on m'aurait prise en racontant que j'entends les chats parler. Après un peu de repos, je vais certainement en rire pendant un bon moment. Un chat qui parle, et puis quoi encore ? N'importe quoi, ah ah !

-Je ne comprendrai décidément jamais pourquoi les humains considèrent que parler à son chat est chose courante, alors qu'ils ne conçoivent pas le contraire.

Suzie resta interdite et ouvrit grand ses yeux gonflés. Elle lâcha Duke d'un coup sur le côté en poussant un cri de stupeur. Il se rattrapa en retombant sur ses pattes, mais semblait l'avoir fait à grand-peine, les poils de son dos s'étant légèrement hérissé et ayant échappé un bref feulement défensif. Il se ressaisit :

-Ma foi, l'expérience, bien qu'attendue, n'était pas agréable. Cela étant dit, cette réaction m'apparaît déjà plus normale que la première. La prochaine fois, je te sommerai en revanche d'éviter de me saisir de la sorte si c'est pour me laisser tomber comme un vulgaire sac à patate, comme vous dîtes chez les humains.

Pendant qu'il se plaignait, Suzie reculait petit à petit pour s'éloigner de cette bête étrange qui avait l’élocution digne d'un professeur émérite, et qui devait maîtriser sur le bout des coussinets ses cinq déclinaisons latines. Le plus étrange était que sa bouche restait parfaitement immobile. Si tant est qu'il parlait vraiment et que tout ce cirque n'était pas le fruit de son imagination, comment faisait-il donc pour articuler des mots sans faire frémir la plus petite de ses moustaches ? La curiosité et le besoin de comprendre finissaient par prendre le dessus. La frayeur s’atténua et elle allait presque se rapprocher pour examiner Duke sous toutes les coutures. Elle voulait vérifier qu’on n’était pas en train de lui jouer un tour en ayant caché dans la fourrure de son chat un quelconque micro duquel sortirait la voix d’un mauvais plaisantin.

-Veux-tu bien m'écouter ?! s’écria-t-il enfin, d'un ton irrité. Il en va de l'avenir de cette planète et de ton espèce !

Sans savoir pourquoi, elle obéit aussitôt et s’assit sur les genoux, le dos droit, pour écouter les élucubrations de son chat. « Quand celui qui parle est fou, celui qui l'écoute doit être sage ».

-Bien ! Tu commences enfin à te comporter en adulte responsable. Je n'ai malheureusement plus le temps ni l'envie de te réexpliquer toute mon histoire mais si tu as la moindre question, je ferais en sorte d'y répondre dans la mesure du possible. Comme je te l'ai déjà expliqué, j'ai besoin de ton soutien. Tu n'es pas obligée d'accepter ma requête et tu es en droit de refuser toute implication dans cette mésaventure. Ce choix t'appartient. Je suis navré de ne pouvoir te laisser plus de temps pour y réfléchir mais, devant agir rapidement, j'exige de toi une réponse immédiate : veux-tu oui ou non m'aider à enquêter sur cette sinistre affaire et à sauvegarder la paix entre nos deux espèces ?

Parce qu’elle n’avait pas d’autres choix, hormis celui de se faire interner en hôpital psychiatrique dans la section « pauvre femme esseulée qui entend des voix imaginaires depuis que son cher et tendre l’a quittée », elle se laissa prendre au jeu. Elle répondit à Duke comme elle l’aurait fait avec une personne normale, en faisant l’effort d’envisager la possible véracité de son histoire :

-Je ne sais pas, c'est si soudain…

-Oui ou non ?! commença-t-il à s’impatienter.

Elle déglutit. Sa gorge se serrait, ses poings suivaient, plissant son jean. Elle sentait les muscles de son dos se tendre un à un jusqu'aux épaules, et des gouttes de sueurs glisser le long de sa nuque. « Oui » et « non », deux mots qu'elle utilisait tous les jours, venaient en cet instant de prendre une ampleur considérable sous la menace de son chat. Si elle répondait « non », rien ne changerait, mis à part le fait qu'elle ne verrait plus les matous du même œil en se disant qu'ils pourraient l'insulter en latin à tout moment. Elle mettrait aussi longtemps à admettre qu'ils venaient tout droit de l'espace, et que les innombrables théories complotistes avançant que les chats étaient en réalité des extraterrestres s’avéraient être justes. Enfin, elle retournerait à sa vie normale, triste et morne, dans laquelle rien ne l'attend, si ce n'est encore plus de souffrance et de désillusion. Mais si elle répondait « oui »…elle pourrait peut-être enfin comprendre ce miracle de ventriloquie auquel Duke l'avait initiée et faire d'une pierre deux coups en sauvant l'humanité. Elle avait dans une main la sécurité et le confort de la monotonie. Dans l'autre, l’excitation et le risque de l'aventure.

Duke soupira mentalement :

-Si tu gardes le silence, je me verrai dans l'obligation de considérer cela comme équivalant à un refus. Une dernière fois, je te le demande : m'accompagneras-tu ?

Suzanne entrouvrit la fosse béante de sa bouche en un puits insondable dans lequel sa voix se perdait. Elle se préparait à articuler un mot mais hésita au dernier moment avant de le ravaler. Aucun son ne sortit, seulement un léger souffle tiède. Duke ferma les yeux et baissa la tête. Il partait pour se retourner puis partir, quand un cri creva le silence :

-Oui !

Il ne bougea pas.

-Ma réponse est oui. J'accepte de t'accompagner. Je vais t'aider à protéger les humains d’une invasion extraterrestre orchestrée par les vilains minous. Je ne suis pas douée pour beaucoup de choses et je ne connais rien de votre…culture. Mais si je peux faire quoi que ce soit pour me rendre utile, je le ferais, sans hésiter. Alors, acceptes-tu mon aide ?

Suzie attendait nerveusement le moindre signe qui eut manifesté un semblant d'approbation. Duke revint posément sur ses pas et s'assit à quelques centimètres de ses genoux, la scrutant de ses deux pupilles en fente.

-Je suis celui qui a réclamé ton assistance et il serait parfaitement insensé, même absurde, de me récuser. Nous passons donc un contrat.

Il lui tendit sa patte droite. Suzie avança sa main gauche, impressionnée, et serra délicatement ses doigts autour de ce petit membre frêle, porteur d'une destinée hors du commun. Ainsi fut conclu le début d'une grande alliance entre les humains et les chats qui allait déterminer le futur incertain de la planète Terre.

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