Merci d’avoir tenu jusque-là. C’est sympa. Bisous.

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 Dissimulée par la pénombre du petit matin, Suzie passait prudemment la tête par l’encadrement de la porte ouvrant sur sa chambre. Puis elle regarda à droite et à gauche. Voyant que le passage était libre, elle sortit discrètement sur la pointe des pieds et se dirigea en direction de l’entrée en rasant le papier peint délavé du couloir. Elle serrait nerveusement la hanse de son sac à main qu’elle avait enfilé sur son épaule, en jetant des coups d’œil attentifs dans toutes les pièces devant lesquelles elle passait ; rien dans les toilettes, rien dans la cuisine, rien non plus dans le salon. Toute son attitude démentait la même agitation que celle d’une proie traquée par un prédateur, prêt à lui sauter dessus au moindre relâchement. Alors qu’elle s’approchait de la porte d’entrée, elle sentit un grand soulagement la gagner et commença à enfiler ses tennis jetées en vrac sur le seuil.

-Tu me cherchais ?

La question provenait d’une commode posée dans le coin, formé par l’élargissement du couloir en vestibule. À la vue de Duke, Suzie tressauta. Elle n’avait donc pas rêvé. En se couchant la veille elle avait espéré, certes, se réveiller avec un bon mal de crâne, mais surtout constater qu’elle avait juste déliré avec la fatigue accumulée ces derniers jours.

-Aurais-tu déjà oublié notre contrat ? S’affligea Duke.

-Non... J’étais juste…J’imagine que ça viendra avec l’habitude. Répondit-elle en se massant les tempes.

Tout aurait pu arriver : un tremblement de terre, une troisième guerre mondiale, la fin du monde, une attaque de zombies, le débarquement d’un ange déchu accompagné des quatre Cavaliers de l’Apocalypse. Mais non, il fallait qu’elle tombe sur une invasion féline extraterrestre. Dans la vie, on ne choisit pas sa famille. On choisit encore moins de se retrouver avec un chat qui parle.

-Avant que tu ne partes travailler, j’aimerais que nous parlions brièvement de ce que je t’ai raconté hier.

Bien sûr, elle n’avait que ça à faire ; discutailler d’un plan de sauvetage de la race humaine avec sa boule de poil à sept heures trente du matin.

-Ça ne pourrait pas attendre que je revienne ? Je n’ai pas pu prendre mon petit-déjeuner et je suis presque en retard.

-Certainement, deux biscottes et un verre de lait sont plus importants que l’avenir de ce monde. Ton patron s’accommodera bien de tes quelques minutes de retard.

Suzie fit la moue et soupira :

-Ok, c’est bon, je t’écoute. Cinq minutes, pas plus !

-Je t’en remercie.

En la fixant le regard grave, il parlait pendant qu’elle lassait ses chaussures.

-J’ai pu réfléchir longuement cette nuit et je pense que nous devrions tout d’abord localiser la source du problème afin de jauger son étendue. Pour cela, nous pourrions dans l’idéal délimiter un secteur au-delà duquel les ondes ne se propagent plus, si tant est qu’il y en ait un. La meilleure façon de procéder serait d’observer et d’interroger nos congénères respectifs.

-Quoi ? Tu veux que je demande aux gens si eux aussi se croient complétement gaga parce que leur chat a soudainement décidé de leur faire la causette ? Ah mais volontiers, comme ça je serai définitivement bonne pour l’asile !

-Libre à toi de le faire mais j’envisageais d’y adjoindre plus de subtilité. Tu pourrais simplement te contenter de leur demander s’ils n’ont rien remarqué de particulier ces derniers jours. Tu pourrais aussi entamer une conversation sur les félins de façon tout à fait anodine. S’ils réagissent, arrange-toi pour leur soutirer des informations. Je ferai de même de mon côté. Nous établirons un bilan à la fin de la journée, et ce jusqu’à ce que l’on dégage une piste.

- Donc, si j’ai bien compris, je leur demande si le chat de la voisine va bien et s’ils se tirent en courant, je les plaque au sol pour les interroger. Hum, plutôt sportif mais ça reste dans mes cordes.

-Voyons, cesse de dramatiser. Je suis persuadé que tu te débrouilleras très bien.

-C’est ce que m’ont dit mes parents quand ils m’ont laissée seule à la maison pour la première fois et qu’ils sont rentrés plus tôt que prévu avec les pompiers, le SAMU et les gendarmes.

-Dans tous les cas, je ne te laisse pas le choix. Tu t’es engagée à me suivre et...

-Les cinq minutes sont passées ! J’y vais. À ce soir.

Suzie se releva d’un coup, ouvrit brutalement la porte sans regarder Duke et la claqua aussi sec.

 Tous les jours, elle allait à pied jusqu’à son lieu de travail, non loin de chez-elle. Sur le chemin, elle ruminait encore sur les directives de Duke et se pinçait plusieurs fois pour s’assurer qu’elle ne rêvait pas. Elle venait à peine de se remettre de sa rupture avec Octavien qu’en l’espace d’à peine douze heures son chat lui avait adressé la parole en lui révélant la plus grande supercherie de tous les temps, et lui avait confié la mission de protéger le monde de l’envahisseur aux patounes griffues. Elle n’avait pas la moindre idée de comment elle pouvait qualifier ça : « Une attaque de chats qui en fait ne sont pas vraiment des chats mais une race venue d’une planète lointaine qu’on vient seulement de repérer parce qu’on est trop nuls et qu’on risque de se faire bouffer par tous les dégénérés de l’Univers si on continue de leur envoyer à tort et à travers des messages avec des formules mathématiques incompréhensibles et des dessins d’hommes et de femmes tout nus pour leur dire « Coucou, on est là ! » ». Ou plus simplement : « Au secours : ma boule de poil se rebelle et fait la loi à la maison ! ». Le pire était qu’elle ne pouvait décidément en parler à personne, au risque qu’on lui enfile la camisole de force. Elle s’y voyait déjà, au milieu des fous, dans une cellule capitonnée dans laquelle elle s’amuserait à rebondir contre les murs comme dans les châteaux gonflables pour enfant. Elle crierait le mot « chat » à chaque fois qu’on viendrait lui apporter ses petits pois-carottes, et elle aurait tout le loisir de s’entrainer à rire comme les méchants dans les films. À bien y réfléchir, c’était peut-être une fin plus enviable que de finir vieille fille et dépressive. Au moins elle mangerait sain.

 Suzie arriva plus vite que prévu devant la librairie. Elle poussa une petite porte vitrée, encadrée du même bois bleu marine que la devanture, et qui présentait en guise de poignée une épaisse barre dorée en fer. Son nom, « Aux rêves bleus », était soigneusement écrit en blanc à la manière d’un écolier, de belles boucles enchevêtrées les unes dans les autres. La jeune femme était convaincue que cette librairie aurait parfaitement sa place en bord de mer. Elle aimait ce lieu. Quand elle rentrait, une odeur prenante de papier et d’encre lui donnait comme une bouffée d’air qui l’apaisait. Les livres, dont les tranches plus ou moins épaisses apportaient une charmante irrégularité à l’ensemble de la boutique, étaient alignés sur des étagères parfaitement droites. La boutique était étroite, mais il fallait savoir qu’elle était divisée en deux étages : un rez-de-chaussée et un sous-sol où l’on descendait par un petit escalier en colimaçon. La réserve n’était pas plus imposante et se résumait à une sorte de cagibi qui servait à entreposer les commandes.

Avertit par la clochette de l’entrée, un homme en sortit. De moyenne taille, il avait un physique discret et on pouvait aisément déduire de ses pattes grisonnantes qu’il approchait la cinquantaine. Une paire de lunettes rondes comme des billes au motif écaillé noir était posée sur son nez retroussé. Il les remonta au niveau de ses yeux avant de la saluer.

-Suzanne, tu tombes à pic ! J’allais justement ranger les nouveaux arrivages. Tu pourrais me donner un coup de main ?

Monsieur Lorrain était une personne d’une extrême gentillesse. Il avait embauché Suzie il y a un an alors qu’elle venait de quitter son dernier travail. À cette époque, elle acceptait tout type d’emploi du moment que celui-ci lui offrait une situation et un salaire stable. C’est ainsi qu’elle se retrouva à être ballotée entre hôtesse de caisse, baby-sitter ou équipière polyvalente dans un fast-food. Sa vie était tout ce qu’il y avait de plus banal et elle vivait ce morne quotidien en se contentant de ce qui se présentait, sans faire l’effort de chercher mieux. Bien que ne pouvant se plaindre d’avoir une vie convenable, elle sentait néanmoins un grand vide qu’elle ne pouvait combler que par la lecture, rare moment où elle sentait son cœur battre et son âme exister. Un plaisir qu’elle s’accordait était de s’acheter régulièrement des livres, objets envers lesquels elle témoignait une profonde affection. Ils lui offraient tout ce que la vie ne lui offrait pas ; l’aventure, le mystère, le drame, la magie, la poésie et surtout, une explosion des sentiments qui lui manquait cruellement.

Elle avait remarqué la librairie peu après avoir emménagé dans le quartier. Elle y était d’abord entrée par curiosité, attirée par le charme romantique de la devanture. Monsieur Lorrain, comme aujourd’hui, était sorti en bondissant de l’arrière-boutique au tintement de la clochette. Il avait le sourire jusqu’aux oreilles et débordait de vitalité. L’étudiante avait timidement incliné la tête pour répondre à son chaleureux « bonjour » et faisait mine de chercher des livres dans les étagères, mais elle essayait en fait de s’éloigner de cet étrange monsieur qui lui collait au pas, toujours en souriant niaisement. Pour dissimuler sa gêne croissante, elle avait engagé la conversation en lui demandant conseil sur les romans policiers. Grosse erreur. Il s’était brusquement mis à parler, parler, parler en scandant de grands gestes à la façon des comédiens. Pendant ce temps, elle cherchait désespérément le bouton pour l’arrêter. Elle avait tout de suite senti qu’il était passionné par son métier. Ses yeux brillaient à chaque évocation d’un titre et si elle s’était approchée un peu, elle aurait pu sentir la flamme qui l’animait. Elle n’avait plus rencontré de personne aussi vivante depuis longtemps.

Arrivé à la fin de sa liste plus qu’exhaustive, le libraire s’était tu et l’avait fixée avec ses lunettes toutes rondes. La flamme s’était éteinte aussi vite qu’elle s’était allumée et Suzie s’était soudainement sentie mise à nue, lue comme on lirait un livre, phrase par phrase, jusqu’à comprendre le sens de chaque mot. Une profonde bienveillance s’était sensiblement dégagée de lui au fur et à mesure qu’il la décodait. Peut-être avait-il ressenti ce vide qui l’habitait. Il s’était remis à sourire gentiment et avait sorti, tel un magicien, un ouvrage d’une des étagères. « Arsène Lupin, gentleman cambrioleur ». Elle l’avait pris, l’avait acheté et, après qu’il l’eût encouragé à revenir de temps en temps, elle était partie serrant son livre contre sa poitrine. Elle revint toutes les semaines pour échanger avec son libraire et ne repartait jamais sans un nouveau titre qui irait garnir sa bibliothèque. Quatre mois plus tard, il lui proposait de venir travailler avec lui dans sa librairie. Elle accepta.

 Dans le cagibi trônaient des cartons éventrés sauvagement au cutter. Suzie en sortit des livres qu’elle disposa soigneusement sur les étagères. Ils avaient reçu plusieurs nouveautés sur lesquelles elle s’attarda quelques minutes en les feuilletant rapidement. Elle alla ensuite vérifier la caisse tandis que son patron arrangeait la vitrine et les différents présentoirs. À neuf heures, la librairie ouvrit. On était un jeudi et, comme tous les jeudis, la journée s’annonçait tranquille. Du début de la matinée jusqu’au milieu de l’après-midi viendraient essentiellement des retraités pour qui ce déplacement constituait une rare occasion de sortie, au même titre qu’aller au marché le mardi matin et à la messe le samedi soir. Vers seize heures, les enfants afflueraient, galvanisés par une journée d’école bien remplie pour courir partout dans la boutique en suppliant leurs parents de leur acheter le dernier numéro de leur magazine préféré avec un jouet en supplément. Et enfin, plus tard dans la soirée, les adultes sortant du travail viendraient chercher de quoi se détendre sur le chemin du retour.

Elle repensait à la mission que Duke lui avait confiée. Comment allait-elle s’y prendre pour jouer les innocentes devant une cinquantaine de clients quand elle n’arrivait pas à mentir à son propre reflet ? Mais d’ailleurs, était-elle vraiment obligée de le faire ? Personne n’était là pour la surveiller après tout… à moins que son patron soit de mèche avec son chat.

La clochette vibra. Une vieille dame poussa péniblement la porte d’entrée. Suzie accouru et l’aida à descendre les deux marches du perron.

-Vous êtes bien aimable ma petite.

-Je vous en prie, c’est normal.

-Bonjour madame ! s’écria Monsieur Lorrain d’un ton enjoué, en sortant cette fois non pas de l’arrière-boutique mais de l’escalier en colimaçon qui menait au sous-sol. Vous venez chercher votre commande ?

-C’est cela, oui.

-Cette chère Marguerite Duras si je ne m’abuse ?

-En effet.

-Faites donc un tour, je vais vous la chercher. Dit-il en disparaissant dans la remise.

-Merci.

Monsieur Lorrain avait cette incroyable faculté, qui venait s’ajouter à de nombreuses autres, de retenir facilement les commandes de ses clients et de les associer instantanément à leur visage.

-Jeune fille, dites-moi, auriez-vous un ouvrage à me conseiller sur les chats ?

Suzie sentit son cœur faire un bond.

-C’est bientôt l’anniversaire d’une de mes petites filles et elle les adore. Je me suis dit que ça pourrait faire un joli cadeau.

Comment est-ce qu’elle devait comprendre ça ? Comme une simple question sans lien avec ses histoires de conquête extraterrestre ou comme un langage codé pour lui dire qu’elle aussi, elle savait ! Il fallait la jouer fine. Elle tenta une approche.

-Tout dépend ce que vous cherchez. Si c’est un roman, il y en a un qui est sorti récemment et que je pourrais vous conseiller. Le héros est un chat télépathe qui tente de sauver l’humanité d’une domination orchestrée par sa propre race venue en fait d’une galaxie lointaine…

La grand-mère penchait la tête et plissait les yeux, complétement perdue.

Avec cette réaction, aucune chance que son chat ait établit la communication. Et puis, si ça se trouve, elle n’en n’avait même pas. Quelle idée de croire que tout le monde a un chat !

-Sinon, on a de très bons livres illustrés.

La grand-mère redressa sa tête et sembla plus confiante.

-Oui, c’est bien ça, un livre illustré.

-Je vais regarder ce qu’on a en stock.

Elle laissa la grand-mère se promener dans le magasin et alla consulter l’ordinateur. En tapant le mot clé dans la barre de recherche du logiciel, une centaine de livres apparurent. Elle s’étonna de voir autant de références sur le sujet. Quand elle aurait le temps, il faudrait qu’elle les examine plus attentivement. Sait-on jamais, peut-être trouverait-elle un livre dont elle aurait inconsciemment plagié l’histoire qu’elle venait d’inventer. Elle filtra sa recherche en la réduisant aux ouvrages documentaires et albums illustrés. La liste ne comportait plus qu’une vingtaine de titres.

-Quel âge a votre petite fille ? Demanda-t-elle à la grand-mère.

-Elle va sur ses huit ans.

-Huit ans…

Elle réfléchissait.

-Celui-ci devrait faire l’affaire !

Elle releva les références sur un papier et descendit au sous-sol. Entre-temps, monsieur Lorrain sortit de la remise avec la commande.

-Sacrebleu, mon assistante s’est volatilisée en mon absence ! Quel dommage, elle faisait pourtant du bon travail.

-Ne vous inquiétez pas, elle est allée chercher quelque chose pour moi en bas. S’amusa la grand-mère avec un léger gloussement.

Suzie reparut peu de temps après, l’album à la main. Elle le soumit à la grand-mère qui approuva son choix et elle rejoignit son patron derrière le comptoir.

-Je vous l’emballe ?

-Oui, s’il vous plaît.

Monsieur Lorrain encaissait la cliente pendant qu’elle s’occupait du cadeau. Quand elle était petite, elle était très manuelle et ces réminiscences ressortaient sous la forme de pliages en papier. Ce qu’elle aimait le plus, c’était de boucler le morceau de ruban avec un ciseau pour ensuite l’arranger sur le paquet. La finition, c’est ce qu’il y a de plus important.

-Et voilà ! S’exclama joyeusement Suzie en réalisant « LE » paquet cadeau de sa vie.

-Avec ceci, vous met-on un sac ? Proposa Monsieur Lorrain.

-Non, ne vous embêtez pas. J’ai ce qu’il faut avec moi.

En effet, elle sortit une boule de tissus de son sac à main qu’elle déplia pour en faire un deuxième sac dans lequel elle déposa les livres.

-Mademoiselle, monsieur au revoir et bonne journée.

-Merci de votre visite, Madame Ferrand. N’hésitez pas à repasser pour me donner votre avis sur ce petit bijou.

Suzie s’élança de derrière la caisse et vint lui prendre le bras. En haut des deux marches, elle tint la porte et attendit qu’elle soit sur le trottoir pour la saluer.

-Merci encore pour le cadeau. Ma petite fille en sera très heureuse. Bon courage.

Ces mots lui firent chaud au cœur. C’est en partie pour ce genre de récompense complétement gratuite qu’elle aimait travailler ici. Madame Ferrand lui adressa un dernier signe de la main, puis lui tourna le dos.

 La pause de midi approchait. Suzie lisait une des nouveautés qui avait attiré son attention en déballant les cartons. Monsieur Lorrain, lui, tournait en rond, attendant sa prochaine victime qu’il pourrait assommer de ses déblatérations de libraire. Les clients étaient une denrée rare ce matin. Elle relevait quelques fois la tête pour le voir replacer un livre qui dépassait, trouvant qu’il n’était pas à la bonne place, le déplacer sur un promontoire, trop mis en avant, le cacher derrière un autre en quinconce, pas assez visible, puis se disant qu’il était très bien à son emplacement d’origine. Il le remettait où il l’avait pris et reprenait ses pérégrinations giratoires autour de l’îlot central. Il lui faisait de la peine. Elle eut alors l’idée de l’occuper en lui parlant de chat. Peut-être que lui savait quelque chose.

-La dame de tout à l’heure m’avait demandé un livre sur les chats. Je ne pensais pas qu’on en avait autant.

Pensant qu’elle allait lui demander son avis sur une de ses lectures, son visage se décomposa affichant ostensiblement sa déception.

-Ah ? Vraiment ? Je ne pensais pas non plus. À force d’accumuler et de vendre tous ces livres, je ne me rends plus compte de ce que nous avons en boutique.

Il regardait tristement au travers de la vitrine comme un chien attendant le retour de son maître.

-Je crois que je ne vous ai jamais posé la question. Est-ce que vous avez un chat ?

-Non, pas que je sache. Répondit-il évasivement.

-Vous ne les aimez pas ?

-C’était ma femme qui ne les aimait pas. Elle y était allergique.

Elle avançait sur un terrain glissant ; sa femme était morte d’un cancer quelques années auparavant. De ce qu’elle avait crût comprendre, ils s’aimaient énormément et avaient tenu cette librairie ensemble. Thomas, de son prénom, n’avait apparemment pas songé à se remarier. Sa vie telle qu’elle était maintenant lui convenait et il avait trouvé son équilibre entre ses livres et l’amour de sa femme embaumant les murs de ce qui était finalement devenu l’enfant qu’ils n’avaient jamais eu.

-Zut ! On dirait que j’ai recommencé, s’excusa-t-il. Le temps passe et je ne fais plus attention quand je parle de Marthe. Je ne t’ai pas indisposée j’espère ?

-Non, pas du tout.

-Et toi ? Je crois me souvenir que tu en as un.

-Oui. Il s’appelle Duke.

- Ça n’est pas trop dur de t’en occuper ?

-Non, ça va. Il faut juste que je pense à lui changer sa litière et à acheter de quoi le nourrir.

-Je vois…

De toute évidence, lui non plus ne savait rien. Dommage. Il faudrait qu’elle s’arrange un jour pour les faire se rencontrer avec Duke. Elle pariait sur le fait qu’ils referaient le monde en parlant latin. Elle n’y comprendrait rien mais elle trouverait ça très drôle.

-Tu peux aller manger si tu veux. Offrit-il à Suzie.

-Comment, déjà ?! Mais il n’est même pas encore midi.

-Il n’y a pas foule. Je pourrai me débrouiller tout seul, ne t’en fais pas.

-D’accord. Appelez-moi s’il y a un souci.

-J’y penserai. Bon appétit.

-Merci, à vous aussi.

Elle décrocha son sac et sa veste du porte-manteau cloué sur la porte de la remise et fila.

- À tout à l’heure !

 Elle ne rentrait pas chez-elle le midi. Elle préférait prendre de quoi manger à la supérette et se poser quelque part pour lire. Quand il faisait beau comme aujourd’hui, elle allait au parc et quand il pleuvait, elle allait à la bibliothèque du quartier qui restait ouverte toute la journée. Elle avait aussi emprunté le livre qu’elle avait commencé tout à l’heure. Elle s’assit sur son banc favori, sous un prunus dont les bourgeons grossissaient à vue d’œil avec la venue du printemps. Comme il était un peu tôt, les autres habitués du parc n’étaient pas encore là. Suzie ouvrit sa boite de taboulé et piqua dedans avec sa fourchette en profitant de ces quelques instants de répit. Elle se distrayait en regardant les pigeons chasser des miettes autour des poubelles. Un moineau s’était glissé au milieu du groupe et avait réussi à en dénicher une au bord du sac plastique. Il repartait avec en sautillant joyeusement. Un des pigeons le suivit. Il avait repéré la miette dans son bec. Le moineau continuait son chemin sans lui prêter la moindre attention tandis que le pigeon zigzaguait, accélérait la cadence, rentrant et étirant son cou, et visait le moineau de ses deux yeux de tueur. Le moineau s’envola sans prévenir et le pigeon resta au sol, cherchant la miette. Suzie se surprise à rire comme une idiote.

S’agitant derrière le pigeon, quelque chose l’interpella ; un chat blanc aux grosses tâches noires s’apprêtait à lui sauter dessus. Il se ramassait sur son arrière-train, prêt à l’élancer, la queue frétillante. Au dernier moment, le pigeon s’envola lui aussi. Le chat, déçu, se releva, s’assit, lécha sa patte et se frotta le museau. Le moment était mal choisi pour faire sa toilette mais quitte à sauver les apparences, autant rester propre.

-Il y a décidément beaucoup trop de coïncidences autour de ces boules de poil. Pensa Suzie.

Elle s’assura que personne ne pouvait la voir, puis s’approcha précautionneusement du maladroit chasseur. Elle fit mine d’avoir quelque chose à manger en tendant la main vers lui.

-Minou minou. Si tu as des choses à me dire, on peut parler tu sais.

Le chat reculait en même temps qu’elle avançait. Ses oreilles se plaquaient en arrière et ses poils se hérissaient.

-Allons, n’aie pas peur, je ne te ferai rien. Je veux juste discuter avec toi. C’est quoi ton petit nom ? Ils sont gentils tes maîtres ? Toi aussi tu leur as demandé de sauver le monde ? Non parce que ça m’arrangerait en fait de pas avoir à le faire toute seule.

Il feula méchamment et courba intensément le dos. Suzie avança un peu plus la main pour le rassurer. Il jeta la patte qu’il venait de lécher et la griffa avant de s’enfuir.

-Aïe ! Cria-t-elle en portant la main à sa bouche pour arrêter le sang s’écoulant de la plaie.

Même les chats ne la prenaient pas au sérieux. Heureusement pour elle, la griffure n’était pas profonde mais il faudrait quand même la nettoyer sans trop tarder. Au moins, avec sa blessure de guerre, Duke ne pourrait pas dire qu’elle n’était pas investie.

 Le reste de la journée au magasin se déroula tout aussi paisiblement que la matinée, sauf en fin d’après-midi où Suzie et Monsieur Lorrain durent faire face à un groupe de touristes Allemands qui visitaient le quartier. Manque de chance, au collège et au lycée elle avait pris espagnol en deuxième langue. « Ich weiß nicht » fut la seule phrase qu’elle put articuler. Monsieur Lorrain avait pris la relève en articulant un allemand impeccable, encore un de ses talents qu’elle ignorait, et elle se contenta d’encaisser en souriant comme une potiche.

Elle quitta la librairie à dix-sept heures et rentra chez-elle. Exténuée, elle monta péniblement les marches de la cage d’escalier menant au troisième étage où elle habitait et s’avachit sur la porte pour l’ouvrir. C’était pourtant un jour comme un autre mais elle avait l’impression d’avoir couru un marathon à cloche pied, d’avoir perdu et d’avoir été piétinée par ses concurrents. Elle abandonna ses chaussures sur le seuil comme elle les avait trouvées ce matin et se dirigea vers la cuisine, affamée. La dernière fois qu’elle avait fait les courses devait remonter à plus d’une semaine, mais sa mère lui avait appris à être prévoyante ; elle gardait un paquet de coquillette dans un placard secret pour les situations de crise. Elle ne pensait pas devoir l’utiliser de sitôt. Elle traversa le couloir, puis s’arrêta devant la cuisine. La porte était entrouverte. Étrange, elle était sûre de l’avoir laissé grande ouverte avant de partir ce matin. Elle la poussa, méfiante et surpris Duke. Il était entouré de trois autres chats, tous les quatre assis en cercle sur la table.

-Suzanne, nous t’attendions !

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