Quand Chris rencontre Marnie

10 minutes de lecture

 Elle laissa tomber son sac et resta plantée là comme une statue.

-En v’là quatre maintenant ! J’ai la berlue où quoi ?

Elle se frotta les yeux avec le poing comme les enfants pour faire partir ces vilaines hallucinations. Ils étaient encore là, assis en conciliabule, à recouvrir sa table d’un tapis de poils, et à y tracer une carte au trésor avec leurs coussinets crasseux qui avaient traînés partout. La lumière était éteinte. Il ne manquait plus que des bougies et un cercle d’incantation pour se croire au milieu d’une une secte qui voulait la sacrifier à leur dieu « Chator, le retors », partit en congé jusqu’à la prochaine pleine lune. Elle envoya soudain ses bras en avant et hurla :

-Choucrouteauchocolat !!!!

Rien à faire, rien n’avait bougé. Elle sentait le regard du jugement peser sur elle.

-J’espère me tromper mais, as-tu bien essayé de lancer un sort, Suzanne ?

La question n’était pas la bonne. Il aurait plutôt dû lui demander d’où elle sortait son incantation digne d’une fillette de trois ans, gavée aux dessins animés de magiciennes rutilantes de paillettes multicolores et chorégraphes à temps partiel pour super-héros paumés.

-Elle est drôle ton humaine, Oncle Duke ! s’esclaffait à côté de lui un siamois dont le sang racé était trahi par un museau fin, brun foncé, percé de deux yeux bleu clair, surmonté d’une paire d’oreille, brunes aussi. Le reste de son pelage était d’un blanc crémeux, excepté sur les pattes et la queue arborant la même couleur que leur museau. Il était encore jeune et devait avoir environ un an.

-C’est une sorcière, Oncle Duke ? L’interrogea la copie conforme du siamois, assise à sa gauche.

Des jumeaux !

-Restez tranquilles toutes les deux ! Les réprimanda-t-il.

Rectification : des jumelles.

Sans prendre en compte les injonctions de Duke, elles continuèrent entre-elles :

-Dit Nina, tu crois qu’elle peut lancer des rayons lasers avec ses yeux ?

-Oui Nanny, des lasers verts ! Et elle peut manger des croquettes par les trous de nez quand il pleut.

-Pourquoi quand il pleut ?

-Parce qu’avec l’eau elles ramollissent et c’est plus facile pour les faire rentrer.

-Ah oui oui oui ! Même que ce sont des croquettes spéciales pour sorcière qui lui font grandir son nez.

-Je suis sûre qu’elle peut se battre avec tellement il est crochu.

-C’est son arme secrète !

-AAAAAAAHHHHH !!!! Hurlèrent-elles de concert.

Qu’est-ce que c’était ? Un remake de Cyrano de Bergerac transformé en sorcière pour Halloween et qui irait toquer aux portes pour quémander des croquettes ? « C'est un roc ! ... C'est un pic... C'est un cap ! Que dis-je, c'est un cap ? ... C'est une péninsule ! Allez, aboulez le frichti avant que je vous transforme en nez avec mes rayons lasers !».

-Nina, Nanny, il suffit !!

Duke avait haussé le ton. Elles s’arrêtèrent instantanément et se mirent au garde-à-vous. Suzie aussi.

-C’est pour ça que je déteste les enfants. Soupira une l’autre silhouette inconnue qui se tenait entre Duke et les jumelles.

Sa fourrure soyeuse formait un écrin de velours noire de jais renfermant deux rubis étincelants qui fixaient intensément la jeune femme.

-Suzanne, je te présente Mademoiselle George.

-Des yeux rouges…Répondit-elle, fascinée.

Sa remarque parut vexer la chatte qui cracha en montrant les crocs :

-Les humains, vous êtes bien tous les mêmes !

Et les deux siamoises ? On en parle ?

-Mesdames, calmons-nous, je vous en prie ! Les conjura Duke. Je vous ai réunies dans l’intention de discuter à propos du problème auquel nous faisons face en ce moment même. Je fais appel à votre plus grande discipline.

-Je n’ai d’ordres à recevoir de personne et encore moins d’un beau-parleur maniéré de ton espèce, s’agaça Mademoiselle George. Si je suis venue, c’est uniquement par curiosité. Je ne compte pas participer à vos jeux stupides.

1-0, la balle est dans le camps adverse.

-La seule chose que je vous demande, chère madame, serait de nous communiquer des renseignements résultant de vos observations et qui pourraient s’avérer être de précieux indices. Rien de plus.

C’est l’égalisation !

-Tant de complaisance, c’en est écœurant !

Sa raillerie était sans fin. On pouvait sentir son mépris pour la petite assemblée à des kilomètres et elle n’avait certainement pas besoin d’un piédestal pour démontrer sa supériorité.

-Euh…Désolé de vous déranger mais est-ce que quelqu’un pourrait m’expliquer ce qu’il se passe ? Demanda timidement Suzie en levant l’index.

-Suzanne, excuse-moi, tout cela est un peu précipité. Pendant que tu travaillais, j’ai profité de ton absence pour poursuivre mon enquête mais j’ai, semble-t-il, fait chou blanc. J’ai donc pensé qu’avoir de nouveaux alliés pourrait s’avérer utile et je suis partit à leur recherche. Si tu le veux bien, je vais refaire les présentations : Mesdemoiselles Nina et Nanny habitent au numéro vingt-cinq de la rue où réside Madame Ginette Arthaud, et Mademoiselle George habite le rez-de-chaussée, chez Madame Catherine Leroy.

-Madame Arthaud…C’est la vieille dame d’en face non ?

-Oui, c’est Mamie ! Lui répondirent en cœur les jumelles en sautillant comme deux petits clowns à ressorts.

-Et Madame Leroy…Ah, la folle aux chats !

Elle sentit un éclair de rage la traverser. Il venait de Mademoiselle George.

-J’en ai assez entendu ! Cette réunion n’aura été qu’une perte de temps.

La chatte descendit de la table en passant par une chaise avant de sauter sur le sol et partit sans se retourner, la queue prête à fouetter qui oserait la toucher pour la retenir. Elle frôla les jambes de Suzie qui craignit de se faire mordre le mollet. On entendit plus que le battement de la trappe en plastique de la chatière que la jeune femme avait fait poser sur la porte d’entrée à l’attention de Duke.

-Je crois que je l’ai vraiment énervée. Lâcha-t-elle quand elle fut définitivement partie.

-Elle a eu une histoire compliquée. Tu ne pouvais pas savoir. Néanmoins, je suis désormais convaincu de ton manque de tact légendaire.

-Tu ne pourrais pas me la raconter pour éviter que je me plante la prochaine fois avec « mon manque de tact légendaire » ?

-Si elle veut la partager avec toi, elle le fera d’elle-même. Tu en profiteras pour t’excuser.

Duke s’adressa ensuite aux jumelles :

-Vous devriez rentrer à présent. Il est tard et Mamie va finir par s’inquiéter. Je vais vous raccompagner.

Elles ne bronchèrent pas. La réunion avait tourné court et Suzie sentait poindre la migraine. Toutes ces voix dans sa tête avaient aggravé sa fatigue.

 Lorsque Duke revint seul au bout d’une vingtaine de minutes, sa maîtresse était de nouveau affalée sur le sofa en train de s’abrutir devant la télévision.

-Tu as mangé ?

-Un crouton de pain qui restait dans le placard.

Elle n’avait plus aucune énergie et était retournée à son état de concombre de mer indolent. Il retourna dans la cuisine pour dîner. Sa gamelle se trouvait entre le frigo et le coin du mur. D’infâmes croquettes, imitations de cailloux poreux multicolores qu’on trouvait dans les aquariums, débordaient du récipient estampillé à son nom au marqueur. L’odeur nauséeuse d’arôme de viande faisandée qui s’en dégageait lui assaillit la truffe et fit trembler ses moustaches de dégoût. Il se resigna à plonger le nez dedans et à en avaler le plus possible sans respirer pour en atténuer le fumet explosif. Cyrano De Bergerac devait avoir perdu la moitié de ses sens pour pouvoir s’en délecter sans grimacer. Pour faire passer le tout, il but un peu d’eau de son bol. Heureusement qu’elle n’avait pas eu l’idée de lui mettre du lait à la place, comme elle avait pu le faire quelque temps auparavant, ou il aurait passé une bonne partie de la nuit à repeindre les murs de sa litière. On apprend toujours de ses erreurs, à plus forte raison quand on doit mettre les mains dedans.

Duke rejoignit sa maîtresse au salon et grimpa sur l’accoudoir. Elle regardait sa série du moment « Je t’aime. Moi non plus. ». C’était l’épisode cinq. Christopher, de son surnom « Chris le surfeur », avait demandé Marnie, vendeuse de glace pilée sur une plage des Bahamas et l’amour de sa vie, en mariage sous un cocotier. Mais Marnie lui révèle qu’elle l’a trompé avec son meilleur ami, éleveur de bernard-l’ermite de combat sur la côte ouest. Victime d’une punition divine, une noix de coco se décroche et fracasse le crâne de Marnie, la tuant sur le coup. Chris la prend dans ses bras en pleurant et l’épisode se termine. De quoi vous donner envie de vendre de la glace pilée aux Bahamas. Suzie ne réagissait pas plus qu’hier.

-Tu ne penses pas que tu devrais tourner la page ? Cela fait déjà un mois et tu ne fais que t’enfoncer un peu plus chaque jour dans la dépression.

Elle ne lui répondit pas et gardait les yeux rivés sur l’écran.

-Tu ne sors pas, sauf pour aller au travail, tu ne manges presque plus et cet appartement est un vrai dépotoir ; j’ai dû chasser une colonie de cafard qui avait élu domicile sous ton frigo ! Dans moins d’une semaine je devrai appeler moi-même le désinsectiseur !

Elle ne sourcilla pas.

-Suzanne, crois-moi que si j’étais dans la capacité de t’aider à surmonter ton chagrin, je le ferais volontiers. Mais malheureusement la seule chose que je puisse faire c’est essayer de te consoler en me roulant en boule sur tes genoux et de ronronner à tout va. J’aimerais tirer parti du fait que l’on puisse dorénavant communiquer différemment pour essayer de mettre des mots sur ce qui ne va pas et te soulager de ton fardeau. Mais cela restera vain si je suis le seul à parler…

Il s’inquiétait de ne pas la voir réagir et pensait qu’elle ne l’écoutait pas.

-Je n’ai pas besoin qu’on m’aide. Finit-elle par dire sèchement.

Elle se tournait, la tête côté dossier, cherchant à éviter la discussion. Mais Duke ne se tut pas pour autant. Il s’adoucit pour ne pas la brusquer.

-Tu as simplement peur de faire face à une vérité qui t’as blessée et qui te blessera encore parce que tu as peur de souffrir. Or la souffrance fait partie de chaque être et l’on ne peut y être soustrait. Nous pouvons seulement l’accepter. Le bonheur ne peut exister sans sa part de détresse et c’est ce qui nous permet de le chérir, de vivre l’instant présent. Durant deux ans, tu as aimé ce garçon de tout ton cœur qu’il a brisé en partant avec une autre, te laissant seule avec ton désespoir. La vie est ainsi : elle va, elle vient, avec son lot de joies et de désillusions mais elle continue malgré tout. Pour toi, elle ne s’est pas arrêtée au moment où tu as découvert que ses affaires avaient disparues et que tu as lu la lettre qu’il t’avait laissée. Au contraire, elle t’a laissé une chance de prendre un nouveau départ. Tu es encore jeune et il te reste encore beaucoup de choses à voir avant de te dire que tout est terminé.

Suzie s’emporta :

-Et qu’est-ce que tu en sais ? Tu n’es qu’un chat ! Comme si tu pouvais comprendre !

-C’est vrai, je ne suis qu’un chat. Mais contrairement à ce que tu penses, je te comprends mieux que quiconque. Humains ou animaux, nous sommes tous égaux face à la douleur.

Sa présence s’effaçait et devenait intangible, comme celle de ceux qui se remémorent un souvenir lointain. Elle ne répliqua pas. Il avait raison.

-Je n’ai parlé de ça à personne. Je voulais rester seule. Et quand tout le monde a su qu’Octavien m’avait trompé, ils m’ont tous prise en pitié et m’ont dit que je pouvais leur en parler quand je voulais. Moi, je leur ai dit que je ne voulais pas. À quoi ça m’aurait servi de toute façon, à part me dire que tout était ma faute et que je ne le méritais pas ? C’est pour ça qu’il m’a quittée ; parce que je ne suis bonne à rien.

Des rides reconnaissables se formaient sur son front. Elle cacha son visage avec son bras.

-Tu es trop dure envers toi-même. Tu ne vois que tes défauts et ne reconnais plus tes qualités. Me laisseras-tu t’en rappeler une ? Si tu avais été tel que tu viens de l’affirmer le jour où tu m’as recueilli, je serai certainement mort à l’heure qu’il est... Tu es dotée d’une rare générosité, preuve en est que je suis resté à tes côté et que je voue une reconnaissance éternelle. Je te dois la vie, Suzanne. Quant à Octavien, s’il n’a pas su voir ce qui fait de toi celle que tu es, alors il n’était pas prêt à te recevoir dans sa vie.

Pendant une fraction de secondes, des tremblements imperceptibles la parcoururent. Les commissures de ses lèvres se relevèrent faiblement.

-Tu parles comme un vieux sage. On dirait mon grand-père.

-Je tiens à toi Suzanne, plus que tu ne le penses. Alors fais-moi plaisir et jure-moi que tu vas te battre pour endurer cette épreuve. Je te promets de ne pas te laisser seule et de veiller sur toi jusqu’à ce que tu réussisses.

La soirée d’hier semblait se répéter. La télévision jouait dans le vide, Suzie languissait sur son sofa et son chat lui faisait la morale. Elle se redressa d’un coup. Ses mèches bondissantes, électrifiées au contact du tissus, flottaient autour de son visage qui gardait la marque du coussin sur lequel elle avait posé sa joue. Elle ramena ses jambes contre sa poitrine et se tourna face à Duke. Elle lui tendit la main. Duke eût un rictus ironique et lui tendit sa patte en retour. En la serrant, elle lui dit :

-Là, c’est un vrai contrat. Moi je t’aide à sauver le monde et toi tu m’aides à revenir à la vie.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 4 versions.

Vous aimez lire M.G Eloine ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0