La succube de l'espace qui aimait le jambon

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 Suzie venait d’apprendre à ses dépens que si le dicton recommande de « tourner sept fois sa langue dans sa bouche », c’est qu’il y avait une bonne raison et elle regrettait de ne pas avoir mordu la sienne. Elle faisait le pied de grue à quelques mètres de la maison aux dentelles, dissimulée par l’angle d’un immeuble. Elle observait. En déplaise à Duke et malgré les propos qu’elle avait tenus, sonner et se présenter au propriétaire en lui parlant de théorie du complot relevait de la pure inconscience. Elle avait donc opté pour la prudence et avait élaboré une stratégie : d’abord, justifier le motif de sa visite inopinée en falsifiant son identité pour qu’on ne la retrouve pas si la visite tournait à l’agression à coup de bible et d’eau bénite. Puis, dans un deuxième temps, trouver un code qu’il comprendrait s’il avait été exposé aux ondes psychiques. Elle savait qu’elle aurait dû assister à la soirée « Mission impossible » organisée par le cinéma. Les idées seraient venues spontanément avec l’image de Tom Cruise en t-shirt moulant. Elle devrait faire avec les moyens du bord, sans pectoraux saillants.

 Vers quatre heures, elle se risqua à aller appuyer sur le bouton de l’interphone. Aucune réponse. Il n’était peut-être pas chez-lui. Elle appuya encore et resta quelques minutes. Personne. Elle allait partir quand elle entendit du bruit dans la cour et le portail s’ouvrit.

-Veuillez m’excuser, l’interphone ne marche pas, seulement la sonnette. Eric Lehman. Que puis-je pour vous ?

La boulangère avait parlé d’un homme sans préciser son âge et Suzie s’était imaginée qu’il devait avoir au moins la quarantaine pour habiter dans cette imposante demeure. Or, à moins qu’il abrite la fontaine de jouvence dans son jardin, ce qui expliquerait la hauteur des murs et l’abondante végétation autour de la maison, il était moins âgé que ce qu’elle avait pensé et paraissait avoir à peine quelques années de plus qu’elle.

-Madame ?

L’ombre de son grand corps l’engloutissant, elle en avait oublié de répondre. Avec un nom à forte consonnance allemande, Suzie pensait qu’elle allait se retrouver devant un grand blond aux yeux azurés (Mince ! Encore un !). Or, les rayons dardant du soleil réapparaissant au-dessus des nuages, elle put avoir un bref aperçu d’une tignasse en bataille, châtain comme les siens mais beaucoup plus clairs. Elle n’arrivait pas à définir la couleur de ses iris qui oscillaient entre un bleu trouble et un vert grisé.

-J’ai du travail alors si ça ne vous dérange pas...

-Mademoiselle ! Mademoiselle Alice Blanchard. Je ne suis pas mariée !

Cette dernière remarque lui avait échappée. Elle tenta de se rattraper :

-La Société Protectrice des Animaux organise une enquête sur le comportementalisme animalier. Pourriez-vous m’accorder quelques minutes pour répondre à un questionnaire ? Ce sera rapide.

Il regarda nerveusement en direction de sa maison.

-Si c’est rapide…Allez-y, je vous écoute.

Il était préoccupé. Attendait-il quelqu’un ? S’il était en train de désamorcer une bombe et qu’il ne restait que trente secondes pour couper le fil rouge, ils mourraient tous les deux dans l’explosion. Ou bien allait-il la protéger de ses larges épaules ?

-Avez-vous un animal de compagnie ?

-Oui.

-Quelle espèce ? Chien, chat, cochon d’inde ?

-Un chat.

-Sa race ?

-Un persan blanc…Vous ne notez pas ?

-J’ai oublié de prendre de quoi écrire.

-Vous voulez que j’aille chercher du papier et un stylo ?

-Non ça ira, merci. Je vais retenir de tête. Nom ?

-Eric Lehman.

-Je voulais dire celui du chat.

-Ah, pardon. Pépito. Il s’appelle Pépito.

-Un mâle ?

-Oui.

-Âge ? Du chat toujours.

-Sept ans je crois.

-Fréquente-t-il l’extérieur ?

-Occasionnellement. Il préfère rester dans la maison.

-Jouez-vous avec lui ?

-Quand j’ai le temps, oui. Il aime beaucoup les ficelles.

-Vous arrive-t-il de communiquer ?

-Avec mon chat ?

-Oui. Vous lui parlez ?

-Ça m’arrive souvent. Je vis seul et je viens d’emménager dans le quartier alors je ne connais encore personne.

-Vraiment ? Comme c’est dommage…

-À vrai dire, vous devez être la première personne avec qui j’ai une discussion.

-Vous ne devez pas sortir beaucoup.

-En effet, c’est le cas. Je suis très occupé par mon travail.

-C’est embêtant. Quel genre de travail ?

-Je suis encore étudiant.

-Pardonnez-moi la remarque mais on ne dirait pas.

-Je comprend. C’est à cause de la maison n’est-ce pas ? Elle m’a été léguée par mon grand-père qui est décédé l’année dernière.

-Je ne voulais pas…

-Ne vous en faites pas, il a bien vécu et a eu une belle mort. Et vous ?

-Si j’ai bien vécu ?

-Je voulais parler de votre travail. Vos enquêtes, c’est du bénévolat ?

-Euh…Du bénévolat, oui.

-C’est une bonne chose. Vous étudiez en parallèle ?

-…Oui…

-Vraiment ? Dans quel domaine ?

-Le…La…L’arithmétique ?

-Vous n’avez pas l’air très sûre.

-Si, si ! L’arithmétique !

-Je vois. Ça doit être intéressant.

-C’EST PASSIONNANT !!

Il se retourna à nouveau vers sa maison.

-Vous avez terminé ?

-Terminé ?

-Votre questionnaire ?

-Ah, Euh…Je euh…Oui !

-Alors je vais vous laisser. Je suis content d’avoir pu parler un peu avec vous. Ça me change de mon chat.

-C’était avec plaisir. Merci à vous d’avoir répondu à mes questions.

-Ne me remerciez pas, c’est normal. Bonne journée.

-Bonne journée à vous aussi.

Re-m**de !

 Après la boulangère, elle venait d’essuyer son deuxième échec. Encore quelques-uns comme ça et elle pourrait se recycler en ficelle pour chat quand ils prendront le pouvoir. Le dénommé Eric avait complétement détourné la conversation à son avantage et elle n’avait rien pu faire. En fait si, mais elle était trop déstabilisée par sa chevelure flottant au vent. Il avait dû se les teindre pour dissimuler son véritable visage et son nom était aussi un faux parce qu’il avait, contrairement à elle, réussit toutes ses épreuves et avait eu son diplôme d’espion. La destinée est cruelle. Elle avait fait la rencontre de ce délicieux garçon avec qui elle aurait pu faire des bébés tous blonds et vivre heureuse dans un château en Bavière qu’il aurait hérité de sa grand-mère. Mais ils étaient tous deux voués à se combattre, manipulés par d’infâmes créatures qui se disputaient le contrôle de la planète Terre. « Je t’aime, moi non plus » épisode 9 : « Mon espion bien aimé ».

En dépit des risques qu’elle avait pris, Suzie en était toujours au point de savoir s’il se passait quelque chose entre Pépito et son maître. Pépito…Ce nom lui faisait penser à des biscuits. Les gens utilisaient souvent des noms de nourriture pour leurs chats : chocolat, vanille, caramel, spéculos…on dirait des parfums de glace : « Trois boules achetées, la quatrième offerte avec un supplément poils ! ». Ou alors il l’avait baptisé d’après le nom d’un célèbre guitariste à six doigts, trois à chaque main, après une révélation musicale lors d’un voyage au Mexique. Elle avait bien fait la même chose avec l’américain Duke Ellington. À défaut de l’appeler comme elle appellerait son jambon pour qu’il vienne se poser sur ses genoux, elle pouvait faire montre d’un minimum de culture en gratifiant son compagnon d’un pseudonyme rappelant le jazzman de génie.

 Suzie ne tarda pas à faire son rapport. Duke l’avait patiemment attendue à l’appartement, assis sur le rebord intérieur de la fenêtre comme il en avait l’habitude. Elle ne l’avait jamais vu faire la sieste ou s’exciter sur l’arbre à chat qu’elle avait pourtant payé une fortune.

-Je me demande sincèrement si j’ai fait le bon choix en te confiant cette mission.

Il avait l’air totalement dépassé par l’incompétence de sa maîtresse.

-Trop tard ! Fallait réfléchir avant !

-C’est tout de même embêtant si tu n’arrives pas à mener un interrogatoire au-delà de l’énoncé. Ton plan était ingénieux mais n’aura pas servi à grand-chose.

-Merci, j’avais compris ! On sait au moins qu’il a un chat.

-Sans vouloir te froisser, nous le savions déjà. Tu es allée le voir afin de vérifier les dires de ta boulangère.

-…Ben on sait maintenant que c’est un persan !

Sa mauvaise foi désespéra Duke. S’il avait pu le manifester physiquement, il aurait soupiré en faisant voler ses moustaches.

-Passons au garçon. Qu’as-tu appris sur lui qui pourrait nous intéresser ?

-Ça compte « qu’il est canon » ?

-Suzanne !

-Si on peut plus plaisanter…

-Tu ne sais rien de plus sur ses « études » ?

-Non.

-Alors que tu t’es perdue dans ton propre mensonge ?!

-Je n’avais pas prévu qu’il me demanderait tout ça et j’ai dû improviser ! De toute façon, ce n’est pas comme si on allait se revoir…

Sa voix filtra le malheureux écho du regret qu’elle venait d’exprimer inconsciemment.

-Il va pourtant le falloir. Après être allée aussi loin, tu ne peux décemment pas abandonner.

-Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Que je revienne le harceler avec des questionnaires sur les esquimaux en voie de disparition ? Que je me déguise en plombier avec une salopette et une casquette rouge en criant « Mario ! » pour lui vendre des calendriers ? Ne compte plus sur moi pour ce genre de magouilles !

-Ce sont tes propositions et non les miennes.

-Justement ! J’espérais que tu m’arrêterais avant que j’aille faire n’importe quoi.

-Je ne suis ni ta mère, ni ton père et il me semble que tu es majeure.

-Ça ne m’empêche pas d’être incroyablement stupide !

- « Stupide » est un peu exagéré. Je dirais seulement maladroite. Pourquoi ne nouerais-tu pas tout bonnement une relation amicale avec lui ? Ce serait un moyen tout à fait naturel d’échanger plus longuement avec lui. D’après ce que j’ai cru comprendre, il semble ne pas te déplaire ce jeune homme...

Elle rougit.

-Il est juste mignon d’accord ! Qu’est-ce que j’irais faire avec lui de toute façon ? Et puis je ne suis pas une girouette. J’ai déjà assez à faire avec l’autre marteau d’Octavien alors pas la peine de me retrouver avec un râteau en plus.

-Tu es seule juge de tes sentiments. Je n’insisterai pas.

-Mouai…

Elle était dubitative. Elle sentait venir le traquenard et se préparait psychologiquement à finir en succube de l’espace. C’était toujours mieux que la ficelle mais comment pourrait-elle vendre son âme et éventuellement son corps, elle qui était si pure, si frêle ? Elle se vit mentalement en train de séduire Eric, lui tourner autour en ronronnant, entamer une danse sensuelle et défaire les boutons de sa chemise un à un. Puis elle le vit lui, l’embrasser fougueusement à pleine bouche, lui susurrer des choses indécentes à l’oreille et la porter dans ses bras musclés jusque dans son lit. Même dans son esprit il arrivait à inverser les rôles et à la décontenancer. Il était décidément très fort ! Mais à quoi était-elle en train de penser ? Elle se reprit en agitant les mains devant elle.

-Tu peux lire dans les esprits ? Demanda-t-elle à Duke.

-Non.

-Tant mieux ! Je vais prendre une douche.

Elle fila à la salle de bain et le laissa méditer sur ce à quoi il avait échappé.

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