LÅNGFJÄLL

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 Fesses en l’air, Suzie raclait le sol sous le frigo avec son balai en visant le mur du fond. Presque aussitôt, une marée de cafards surgit de toutes parts, y compris de son côté. Paniquée par cette attaque surprise, elle saisit sa bombe d’insecticide qu’elle pulvérisa sur ceux qu’elle avait en joue en vociférant des mots incompréhensibles. Elle se réfugia sur la table pour avoir une meilleure visibilité : les bestioles grouillaient en un flot ininterrompu qui emplissait la cuisine. Leur incroyable rapidité la contraignit à envoyer des jets au hasard en espérant anticiper leur mouvement. Elle avait fermé la porte, ce qui n’empêcha pas certaines de filer sous les plaintes. Sans leur laisser une seconde de répit, la jeune femme vint gazer les fuyardes et se retrouva bientôt au milieu d’un champ de bataille, entourée de cadavres. Les pauvres n’avaient pas choisi leur existence de nuisibles, à fuir inlassablement les « géants » qui voulaient les exterminer à tout prix. Elle leur promit solennellement de se convertir au bouddhisme et pria pour qu’ils se réincarnent en papillons.

 Suzie alla enterrer ses victimes sous les buissons du jardin. Elle n’avait pas d’outils de jardinage et creusa le trou à la cuillère en se donnant beaucoup de mal pour extraire les pierres sur lesquelles elle la tordit.

-Quelque chose à te reprocher jeune fille ?

Elle sursauta. La voix venait du buisson adjacent d’où elle repéra deux sphères rouges. Mademoiselle George ! Elle ne l’avait pas vu, son pelage se fondant parfaitement dans l’ombre.

-Ça t’amuse d’effrayer les gens ?

-Toi uniquement.

Ben voyons. Elle voulait se venger de ce que Suzie avait dit l’autre jour et lui avait fait manquer la crise cardiaque.

-Je n’imaginais pas que les chats pouvaient être aussi méprisants. Remarque, ça doit seulement être ton cas.

-Tu ne t’es pas gênée pour nous injurier moi et ma maîtresse. De nous deux, tu es certainement la pire.

-Ce n’était pas intentionnel ! Je voulais m’excuser mais tout compte fait, je préférerais être dévorée vivante par une nuée de corbeau.

-Je n’ai que faire de tes excuses, toi qui juges sans savoir.

-J’en ai assez de ces insinuations ! Qu’est-ce tu as contre moi ? J’ai parlé sans réfléchir, c’est vrai. Mais je ne pense pas que ça soit un motif suffisant pour avoir autant de rancune envers quelqu’un.

- J’ai vécu bien plus longtemps que toi et ai subi ce que la raison ne saurait cautionner. J’ai mes raisons pour haïr les gens de ton espèce.

Suzie avait beau avoir l’air jeune, elle avait tout de même vingt-trois ans. En sachant que l’espérance de vie d’un chat se situe entre quatorze et seize ans et que dépasser la vingtaine équivaut chez les humains à dépasser la barre des cent ans, ce qu’elle avançait entrait en totale contradiction avec son apparence, conformément à laquelle on lui aurait donné une dizaine d’années.

-Comment ça « plus longtemps que moi » ?

- Ton mentor ne t’en a donc pas parlé ? Dire que tu le suis aveuglément, c’est véritablement navrant.

Duke ? Elle parlait de Duke ? Lui si droit, si intègre, lui faire des cachotteries ? C’était tout bonnement impossible !

-Tu ne le connais pas !

-Et toi ? Que sais-tu de lui ?

Maintenant qu’elle le mentionnait, depuis que Suzie avait établit le contact avec lui contre sa volonté, elle n’avait jamais cherché à en savoir plus sur leur pseudo civilisation, ni même sur son passé avant qu’elle ne l’accueil sous son toit. Duke n’était pas plus loquace sur le sujet. Le doute faisant son œuvre, elle ne savait plus quoi penser. Mademoiselle George avait fait mouche et en profita pour l’achever :

-Je n’avais jamais compris pourquoi cet hypocrite restait avec toi, mais il suffit de t’écouter déblatérer des idioties pour voir qu’il se sert de ta faiblesse en te manipulant à sa guise.

La chatte sortit de son buisson, la queue dressée mais souple, signe de son contentement. Elle s’amusait follement.

-Quel dommage, j’aurais adoré assister à votre règlement de compte, mais j’ai malheureusement des milliers de choses à faire. Sur ce, à la revoyure, petite humaine.

La jeune fille était curieuse de savoir ce qu’elle manigançait pour se retrouver avec un emploi du temps de ministre alors qu’elle semblait se réveiller d’une longue sieste. Graver des menaces de mort sur la porte de son appartement avec ses griffes, uriner sur chaque marche de la cage d’escalier, torturer le facteur en lui léchant les orteils jusqu’à ce que mort s’en suive ? Elle ne voulait pas croire à ses affabulations concernant Duke, mais il n’y avait qu’un moyen de savoir : elle devait le faire parler.

 Suzie monta au troisième étage en prenant garde aux marches d’escalier et inspecta soigneusement sa porte avant d’entrer. Duke n’avait pas bougé du sofa depuis lequel il l’avait regardé se déchaîner contre les cafards. Il était en train de faire sa toilette. Elle le laissa terminer puis l’apostropha froidement :

-Duke ?

-Oui Suzanne ?

-Si tu avais des choses à cacher, tu me le dirais n’est-ce pas ?

-Je dirais que l’intérêt de cacher quelque chose à quelqu’un est de faire en sorte que cette personne n’en sache rien ?

-Très drôle. La météo prévoit de la pluie en fin de journée. Je devrais peut-être te laisser dehors pour te montrer qu’entre le sarcasme et la gentille dame qui paye tes croquettes avec son salaire, aucun des deux ne remplira ton estomac ce soir.

-Que me vaut cette question ?

-J’ai croisé Mademoiselle George dans le jardin.

-T’es-tu excusée ?

-Non.

-Je ne voudrais pas paraître insistant mais tu fe-

-Elle a sous-entendu qu’elle était plus vieille que moi et que tu me faisais tourner en bourrique.

Il se mua dans un silence grave.

-J’ai beau être naïve, je ne suis pas dupe pour autant ! J’aimerais qu’on arrête de me prendre pour une poire et qu’on me dise la vérité ! Cria Suzie, fatiguée des rebondissements à répétition.

-Écoute-moi Suzanne, je n’avais pas l’intention de te dissimuler quoi que ce soit…

-Tiens, ça me rappelle les premiers mots de la lettre de l’autre enflure. Tu vas aussi m’annoncer que tu m’as trompée et te tirer sans avoir eu le courage de me le dire en face ? Mais qu’est-ce que vous voulez à la fin ? Je fais déjà tout pour vous !

-Je pense que nous sommes en train de dévier…

-Alors crache le morceau !

-Je le ferai mais je souhaiterais d’abord que tu te calme. Je te rappelle que nous avons l’ouïe sensible.

-C’est bon, je suis calme !

-Suzanne tu-

-Crache !

-Bien, ne t’énerve pas. J’avais fait le choix de ne pas te révéler cette part de la vérité pour ne pas compliquer ce que tu avais à assimiler au sujet de mes congénères ainsi que de moi-même. J’ose espérer que tu ne m’en voudras pas. Tu as certainement entendu dire que les chats avaient neuf vies ?

-Oui. Une vieille légende populaire.

-Je suis au regret de t’apprendre qu’il ne s’agit pas seulement d’une légende. C’est effectivement le cas mais pas dans le sens ou les humains le comprennent, soit dans le sens où nous pourrions échapper à la mort plusieurs fois grâce à notre grande résistance physique. La chose serait plutôt à voir comme une suite de cycles de réincarnation.

-Comme les cafards ?

-Plaît-il ?

-Non, rien. Continue.

-Notre âge véritable se compte en « cycles de vie ». Il y en a neuf en tout, chaque cycle pouvant aller jusqu’à une vingtaine d’années sur Terre. Entre deux cycles, l’âme dite « rémanente » erre pendant environ un millier d’année et recharge son énergie psychique jusqu’à pouvoir à nouveau réintégrer une nouvelle enveloppe charnelle sous la forme d’un chaton au moment de sa conception. Au fur et à mesure des réincarnation, l'âme perd de son énergie et à la fin du neuvième cycle, elle disparaît complètement. Elle peut aussi disparaître si le transfert échoue ; l'énergie accumulée finit par exploser si elle n'est pas contenue par l'intermédiaire d'un corps physique. Enfin, l’âme rémanente ne peut choisir son réceptacle. Elle est attirée systématiquement par le premier qui se libère. Elle lui transmet au passage l’ensemble de ses souvenirs. Il arrive cependant qu’un chaton ne soit pas habité par une âme rémanente. Il sera alors à l’origine d’une nouvelle âme que l’on appelle « âme pure ». Nina et Nanny que je t’ai présenté en sont de parfaits exemples.

-Vous vivez dangereusement chez-vous. Je n’ai pas tout compris et je crois qu’il faudrait me faire un dessin mais en gros, vous êtes comme des bouteilles en plastique.

-Je ne suis pas certain de saisir l’idée.

-Les bouteilles on les met au recyclage pour leur donner une seconde vie. Vous, c’est un peu la même chose mais neuf fois, et pas pour faire des pull-overs mais pour nous exploiter. Finalement, je crois que je préfère les bouteilles.

-Moi qui pensais te sidérer, je constate que tu commences à t’habituer aux tonitruantes révélations.

-Non, penses-tu…EVIDEMENT QUE JE SUIS SCIEE !!!! Tu m’annonce que les chats viennent de l’espace, qu’ils parlent par télékinésie, qu’ils veulent nous envahir et qu’en plus de ça, ils sont immortels ! Je devrais appeler les Ghostbusters et un régiment d’exorcistes pour me débarrasser de vous tous et retourner à une vie normale sous antidépresseurs ! J’ai besoin d’une tisane. Dit-elle en se tenant la tête.

Elle partit dans la cuisine et revint avec une tasse fumante. Elle se posa sur le sofa en soufflant sur sa boisson pour la refroidir. Elle but à petites gorgées et regardait le tableau d’un peintre, au nom aussi imprononçable que celui d’un meuble Ikea, que ses parents lui avaient offert pour sa pendaison de crémaillère et qu’elle avait accroché au-dessus de la télévision. Une orgie de cubes, de ronds et de traits disposés aléatoirement sur la toile. Il lui arrivait souvent dans des moments de flottement d’essayer de l’interpréter et d’y trouver une signification, à chaque fois différente. Présentement, elle y voyait une scène de guerre entre les cafards, les ronds, les chats, les cubes, et les humains, les traits. Les chats et les cafards s’associaient pour réduire les humains en esclavage et se distrayaient en les faisant s’entretuer. Elle, le petit trait dans le coin en bas, avait été terrassée par Eric, le long trait perpendiculaire, et gisait dans son propre sang, représenté par une tâche marron, vestige d’une part de pizza qui avait volé trop loin au cours du visionnage d’un match de foot. Le test de Rorschach comparé à l’art abstrait, c’était de la fumisterie.

-Tu as quel âge en réalité ? Demanda-t-elle léthargique à Duke.

-Je suis dans mon dernier cycle de vie donc je dirais neuf-mille ans environ.

-Ah…

Elle finit machinalement sa tasse et recracha le tout en s’étouffant. Un autre trait-humain sur la toile mourut, assassiné par un jet de camomille.

-Arrête de me faire marcher !

-Ceci est la stricte vérité.

-Neuf-mille ans, je n’appelle même plus ça « être vieux » : tu es une momie !

-J’ai en effet connu l’époque des pharaons.

-Et moi je suis pote avec la reine d’Angleterre ! On se fait des après-midi shopping dans la City et elle me prête ses chapeaux. Je serais bien curieuse de savoir comment c’était là-bas. Ils avaient des perruques ? Et Cléopâtre, toujours tracassée par son nez ?

-Je pense que les recherches qui ont été menée sur ce sujet répondent globalement à la question et je t’invite à relire tes livres d’histoire. Quant à Cléopâtre, au risque de te décevoir, je ne l’ai malheureusement pas rencontrée puisque j’ai vécu mon cinquième cycle à une période antérieure en tant que familier de Imhotep.

-C’est qui ?

-Ne vous a-t-on rien appris à l’école ?! Il fut le plus grand architecte sous le règne de Djéser duquel il fut le vizir, inventeur de la pyramide à degrés, fondateur de la médecine égyptienne, introducteur du mythe osirien et philosophe éclairé à qui l’on dédia un culte.

-Moi je pensais que ça voulait juste dire « oui » ou « ok » : « la famille, les enfants, les cousins, ça va ? » « Imhotep, imhotep ». Ils disaient pas ça à l’époque ?

-Non.

Elle posa sa tasse sur le tapis et poussa Duke pour s’étendre sur le sofa. Lui s’arrangea pour rester en hauteur et vint s’asseoir sur le dossier.

- Tu as vu quoi d’autre, à part les Pyramides ?

-À vrai dire, tout depuis notre arrivée sur Terre, soit la plus grande partie du développement de votre civilisation.

-Dément ! Avec ce que tu dois savoir, tu aurais pu virer et prendre la place de mon prof d’histoire. J’aurais peut-être eu de meilleures notes.

-Je ne pense pas avoir cette prétention.

-Pour mon prof ou pour mes notes ?

-Cela n’a pas d’importance.

-Tu as connu d’autres personnages célèbres ?

-Si tu considères comme célèbres les grandes figures telles que Ramsès II, Hérodote et Pétrarque, alors oui. Ils furent tous mes maîtres. J’ai également bénéficié du privilège de rencontrer par leur intermédiaire d’autres illustres savants, généraux et artistes.

-Ça a dû te faire un choc de te retrouver avec moi.

-Disons que tu as su m’apprendre des choses à ta façon. Je sais dorénavant que les humains sont capables d’entrer dans une colère noire parce qu’ils ont oublié de remettre du papier dans les toilettes.

-Si tu me prends comme exemple pour l’ensemble de mon espèce, on est foutus. Mais peut-être que si j’arrive à sauver le monde, j’entrerai moi aussi au panthéon de l’histoire comme « La Croqueuse de Minous ». Pas très flatteur, dit comme ça…

-Ai-je répondu à ta question ?

- Ça me paraît logique comme explication, et puis je n’ai pas d’autres choix que de te croire. Je n’ai pas envie d’aller voir l’autre harpie pour vérifier. D’ailleurs, tu sais quel âge elle a ? Enfin, combien de cycles plutôt.

-Cinq si je ne m’abuse.

-Tu es sûr que tu ne veux pas me raconter un peu son passé ? Elle ne le fera jamais d’elle-même, surtout après l’accrochage de tout à l’heure.

-Je ne connais pas les détails. Tout ce que je peux te dire est qu’elle fut connue parmi nous comme « la chatte maudite ». Ses yeux rouges l’ont poursuivie comme une malédiction pendant cinq-mille ans, intégrant toutes les enveloppes charnelles qu’elle a habitées. Elle fut longtemps persécutée par les humains qui l’associaient aux forces du mal.

-C’est triste. Je les trouve magnifiques moi, ses yeux. En revanche, sa manie à vouloir mettre tout le monde dans le même panier m’horripile.

-Pour préserver sa vie elle n’a pu faire autrement que d’accroître sa méfiance. Nos expériences nous construisent, tant dans le bon que dans le mauvais. Il nous appartient de lui montrer que les mœurs ont changé et qu’elle n’aura plus à souffrir de cela.

-Oui. La prochaine fois, je ne la laisserai pas se défiler. En attendant, j’ai besoin de prendre l’air. J’ai encore un peu de mal à admettre que pour ton prochain anniversaire il faudra que j’achète plus de bougies que prévu et une énorme pâtée pour les planter dessus. Mon alarme incendie va disjoncter.

 Il lui arrivait souvent de se promener pour remettre de l’ordre dans ses idées. Suzie trouvait cela plus efficace, moins dangereux que de faire le ménage, et en plus ça lui faisait de belles fesses. Cette pratique l’avait prise dès le lycée. Elle allait crapahuter dans le bois derrière chez ses parents en bravant les vils pervers qui, selon eux, se cachaient derrière tous les arbres. Etant donné le nombre de sapins, toute la population de la ville devait en faire partie. En ville, sa nature aventurière avait tendance à s’émousser et, pour la stimuler, elle n’hésitait pas à arpenter les ruelles, s’immisçant dans les recoins au cœur des amas d’immeubles, montant des escaliers vertigineux et longeant les quais de bout en bout. Aujourd’hui, elle se contenta de faire le tour du quartier. Elle aimait regarder les appartements accolés les uns aux autres comme une suite de dominos multicolores, et leurs hautes fenêtres à abat-jour typiques surmontées d’un lambrequin en bois ou en fer dissimulant le mécanisme des jalousies. Sur les pentes de la colline, de multiples trouées laissaient apprécier une ouverture plongeant sur la métropole. De loin, elle ne voyait que le ciel et s’imaginait à la mer. Elle passa devant la librairie, suivit la rue marchande, fit une boucle, continua jusqu’au parc où elle s’arrêta un instant, prolongea sa marche jusqu’à un mur peint en trompe-l’œil et repartit en direction de la résidence. Elle se sentait ici chez-elle, sereine, et prête à affronter n’importe quoi tant qu’on lui laissait ce repère, cet ancrage dans le réel auquel s’amarrer si elle perdait pied. Au sortir de la rue, elle s’apprêtait à bifurquer sur la gauche et entra en collision avec un homme qui arrivait à l’opposé. Cela lui fit le même effet que quand elle était rentrée dans un poteau en téléphonant mais en plus confortable et en moins froid.

-Excusez-moi, je ne vous avais pas vu ! S’exclama-t-il. Je ne vous ai pas fait mal j’espère ?

-Non, ne vous excusez pas, c’est ma faute. Je ne regardais pas devant moi.

Ils relevèrent la tête simultanément et s’écrièrent :

-Vous ?!

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