La symétrie des araignées : une étude méta-analytique

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 Les deux jeunes individus, dressés l’un en face de l’autre, attendaient un prodige quelconque qui les tirerait de leur embarras. Suzie avait pensé faire semblant de s’évanouir, mais le sol tout en gravillons et en résidus de lendemain de cuite sur lequel elle était censée atterrir l’en dissuada. Ce fut finalement l’homme qu’elle avait percuté qui engagea la conversation le premier :

-Alice Blanchard, c’est bien ça ?

Le lendemain de leur première rencontre, elle croisait de nouveau le chemin de l’inconnu occupant la maison aux dentelles. Il n’avait malheureusement pas oublié son faux nom. C’était bien joli de vouloir jouer les Mata Hari mais elle n’avait pas nécessairement réfléchi à la suite de son plan génial, et elle réalisa qu’elle s’était mise dans un sacré pétrin. À défaut d’avoir une idée brillante résolvant les potentielles conséquences cette énorme méprise, elle continua de lui mentir ostensiblement :

-Euh…Oui, c’est bien moi. Eric Lehman, je présume ?

-Vous avez une bonne mémoire. On se souvient rarement de mon nom de famille.

« J’ai séduit mon tapis de bain. » ou la méthode miracle pour capturer le cœur de n’importe quel garçon en claquant des doigts, même si on n’en a pas. « Chapitre 1 : What’s your name ? My name is Bryan. ». Suzie sentait le sang que pompait son cœur affluer au niveau de ses tempes, assorties de deux grosses veines qui la faisaient ressembler à une folle dangereuse en se gonflant de bleu. Elle était tendue à l’extrême et pensa que si son corps avait été une corde à linge, elle se serait rompue, envoyant valser ses petites culottes chez les voisins.

Eric lui sourit.

Son corps entra en ébullition. Le petit maestro siégeant dans son cerveau s’agitait : « ALERTE ! ALERTE ! Montée en flèche de dopamine ! Faites baisser la pression artérielle ! » « Chef, blocage du cortex moteur ! On n’arrive plus à la faire bouger ! » « Stimulez le cortex sensoriel avec un pincement au niveau de l’abdomen. Ça devrait la réveiller avant qu’elle ne se mette à baver. ». En effet, son abdomen la tirailla légèrement, et elle reprit son souffle en portant sa main au niveau de sa poitrine. Eric, inquiet, lui demanda :

-Est-ce que ça va ? Vous êtes devenue toute pâle d’un coup.

-Oui, c’est juste mon cœur.

Comment ça son cœur ?

-Comment ça, votre cœur ?

-Il…Il s’est mis à palpiter et j’en ai eu le souffle coupé pendant quelques secondes.

-Mais ça vous arrive souvent ?

Si seulement…Elle soupira. Eric ne s’en était certainement pas rendu compte mais il était la cause de cet emballement. Son sourire avait fait renaître chez Suzie des sensations qu’elle pensait disparues après le départ d’Octavien. Pour ne rien arranger, elle était proche de son début de cycle menstruel et la moindre de ses émotions devenait une bombe à retardement. Comme disait une de ses meilleures amies, ses ovaires étaient au bord de l’explosion.

-De temps en temps. On est assez cardiaques dans ma famille.

-Vraiment ?! Vous avez des médicaments pour ça ? Vous devriez peut-être vous assoir un moment puis aller voir un médecin. Je peux vous accompagner si vous voulez.

-Hein ? Non merci, ça ira.

Elle s’était mal exprimée. Elle voulait simplement lui signifier que sa famille était « cardiaque » dans le sens émotionnel du terme. Lui avait immédiatement pensé à une pathologie. Il insistait :

-Ma maison est à deux-cents mètres. Est-ce que je peux au moins vous proposer une collation ? Je me sentirais coupable de vous laisser repartir comme ça sans m’être assuré que votre état vous le permette.

Suzie voulut se frotter les yeux pour s’assurer qu’elle ne rêvait pas. Eric venait bien de l’inviter chez-lui le plus naturellement du monde alors qu’elle avait imaginé une pléthore de plan acadrabantesques pour s’y infiltrer. Ils se soldaient tous par un échec et, dans le pire des cas, par son arrestation alors qu’elle était bêtement restée bloquée en haut de la grille en voulant l’escalader, appelant elle-même la police pour qu’on vienne l’aider à descendre.

Pouvait-elle lui faire confiance ? Elle ignorait tout de lui et les événements s’enchainaient à la vitesse de la lumière. Peut-être allait-il lui tendre un piège en la droguant avant de la donner en pâture à son chat ? Une fin tragique attendue pour la piètre espionne qu’elle était. En revanche, s’il comptait l’enfermer dans sa chambre pour lui faire la cour tous les soirs et plus si affinités, là elle disait oui !

-Tes ovaires, calme tes ovaires ! Échappa-t-elle tout haut.

-Pardon ?

-J’ai dit « un ver, dame un ver» !

-Vous avez vu un ver ? Étrange, je n’ai rien-

-Nous en reparlerons chez-vous !

Elle se sortit tant bien que mal de ce mauvais pas en se tirant une balle dans le pied.

 En chemin, Suzie avait distancé Eric, essayant de s’extraire des mailles du filet qu’elle avait tissé elle-même avec le fil de ses mensonges. Le pauvre dut presque courir pour la rejoindre devant le portail de sa maison. Légèrement transpirant, il sortit une grosse clé en métal gris sombre rongée par la rouille et l’enfonça dans le trou de la serrure.

On pouvait apercevoir depuis la rue un petit morceau du jardin faisant office d’avant-cour, et qui avait été laissé à l’abandon pendant de nombreuses années. L’herbe avait poussé au point de venir leur chatouiller les genoux. Les murs étouffaient sous un épais tapis de lierre creusant la moindre brèche. Des taillis longeant ces mêmes murs étaient entrecoupés de ronces qui les enserraient dans une cage aux épines acérées. Dans un coin à gauche du portail, un grand faisait de l’ombre à un carré de fleurs sauvages, le seul, qui périclitait aux pieds de ses épaisses racines de bois dur. Enfin, de part et d’autre du jardin gisaient des objets divers allant de la statue décorative au vieux tournevis égaré. Les lierres ne s’étaient pas contenté d’attaquer les murs d’enceinte et avaient entamé la façade de la maison, progressant en nattes depuis la base des fondations jusqu’en dessous des fenêtres du rez-de-chaussée. Le contraste entre le vert-pastel de la peinture s’écaillant avec le temps et le vert éclatant de la végétation environnante était saisissant. La nature vengeresse reprenait ses droits en engloutissant l’œuvre qu’on avait bâti sur ses jeunes pousses.

 Un chemin de pierre tout étriqué divisait le jardin en deux en serpentant jusqu’au perron. Suzie avait bien trop peur de ce qui pouvait surgir des hautes herbes et elle aurait chouiné sans hésiter pour que Eric la porte sur son dos s’ils avaient dû faire du hors-sentier. Elle fut soulagée lorsqu’ils pénètrent enfin à l’intérieur.

Il faisait très sombre. Ses yeux s’adaptèrent péniblement au changement brutal de luminosité et elle suivit à l’aveugle son guide qui l’amena directement à la cuisine. C’était la seule pièce de l’étage avec les volets ouverts. À la vue de la poussière qui recouvrait d’un délicat linceul le mobilier vétuste et la vaisselle de grand-mère juchée au sommet des placards, Suzie pensa que son hôte ne devait pas recevoir souvent. Curieux pour un étudiant. Si elle avait hérité d’une baraque pareille, elle aurait organisé des soirées à n’en plus finir. Mais comme elle n’aimait pas la foule et qu’elle n’avait pas revu ses amis depuis bien trop longtemps, elle devrait s’inviter elle-même, ainsi que Eric en l’attachant à une chaise pour l’empêcher de filer. Ensemble, ils célébreraient son premier anniversaire en grande prêtresse au service des barbares interstellaires. Duke prononcerait un émouvant discours, ponctué de citations latines échues de ses précédents maîtres, les siamoises Nina et Nanny lui balanceraient des croquettes pour la voir s’énerver en tirant des rayons laser, et Mademoiselle George aurait décliné son invitation en lui assénant un « Plutôt mourir que voir ta misérable face, petite humaine. ».

-Je ne me suis pas encore fait à l’idée de vivre seul dans cette grande maison. J’espère que vous ne tiendrez pas compte du désordre. Dit Eric en une piètre tentative de dissimuler le fait qu’il était un phobique des balais et autres instruments de torture ménagère.

Il fureta dans les placards et réussi, par le plus grand des miracles, à trouver deux tasses qui ne soient pas sales ou ébréchées.

-Je n’ai pas grand-chose à vous proposer autre que du thé ou du café. J’ai aussi du jus d’orange dans le frigo.

Il avait déjà déposé les tasses sur la table et Suzie se voyait mal boire son jus en levant l’auriculaire comme une duchesse du Sussex.

-Un thé, ce sera parfait. Et encore désolée de vous avoir dérangé.

-Vous ne me dérangez pas du tout. J’aurais néanmoins une requête à vous soumettre, si ce n’est pas trop demander : serait-il possible de se tutoyer ? Être aussi formels alors que je vous offre à boire dans ma cuisine me met relativement mal à l’aise…

Suzie n’avait absolument pas relevé ce détail. Elle avait utilisé le vouvoiement par défaut lors de leur première rencontre pour s’adresser à son prospect. Encore dans la peau de son personnage fictif, le reflexe était venu naturellement.

-Oui bien sûr ! Mon enquête étant terminée, je ne suis plus tenue de le faire. Ah et merci de v… Ta participation. Ça nous sera d’une grande aide dans notre mission de réhabilitation des animaux de compagnie après un traumatisme de niveau IV.

Elle ne savait pas ce qu’était « un traumatisme de niveau IV » mais elle adorait inventer des termes techniques pour faire mine d’être la grande spécialiste du sujet. Si personne n’avait la moindre idée de ce dont elle parlait, on ne pourrait pas la remettre en question, évidemment. Cela fonctionna à merveille sur Eric qui peinait à trouver ce qu’il avait bien pu faire à son chat pour lui faire vivre un tel traumatisme.

-Il n’y a pas de quoi. J’ai vraiment été surpris de te tomber dessus en plein milieu de la rue. Tu habites le quartier ?

Elle attendait sa contre-attaque depuis qu’ils avaient foulé le chemin pavé du jardin. Cela ne l’empêcha cependant pas de paniquer au moment de lui répondre. Son adresse allait de pair avec son nom et la lui révéler pourrait mettre complétement à bas sa couverture. Sous sa serviabilité apparente et son visage d’ange, elle se méfiait du garçon. Quitte à s’enfoncer un peu plus dans la mythomanie, autant aller jusqu’au bout. Peut-être qu’elle finirait par croire à son propre mensonge en menant une double vie à son insu. Le jour, elle serait Suzanne la libraire, douce et docile, menant une vie sans histoire rythmée par les interminables saisons de sa série fétiche, « Je t’aime. Moi non plus. ». La nuit, elle deviendrait Alice, dangereuse psychopathe s’immisçant au cœur des foyer pour terroriser leurs habitants avec des montagnes de questionnaires, et équarrisseuse de poivrons jaunes à ses heures les plus sombres.

-Non, j’habite un peu plus bas. Je rends régulièrement visite à une vieille cousine de ma mère qui reste inconsolable depuis que ses enfants ont quitté la ville pour s’installer dans le sud.

-Décidément, entre le bénévolat pour la SPA et t’occuper des membres de ta famille, c’est à se demander si tu arrives à trouver un peu de temps pour toi.

-Je préfère rester occupée. Ça m’évite de cogiter et de me faire du mal pour rien.

Eric tiqua sur cette dernière phrase. Suzie le remarqua dévia immédiatement la conversation.

-Tu m’avais dit que tu avais un chat, Pépito, mais je ne l’ai pas vu.

-Il n’est pas habitué à voir des étrangers dans cette maison. Il a peut-être peur. Je vais aller le voir.

-Non, ce n’est pas la peine. Il viendra de lui-même s’il en a envie.

-Tu as sans doute raison…

Il se rassit.

- Je suis rassuré de voir qu’ils ne prennent pas n’importe qui à la SPA. Ça se voit que tu sais y faire avec les animaux.

-Une question d’habitude. Dit-elle en haussant les épaules.

Elle n’avait jamais pensé qu’elle s’occuperait d’un animal de compagnie un jour. Sa mère leur avait refusé à elle et à sa sœur le moindre de leur caprice se rapportant à ce qui pouvait avoir des poils, des écailles, des plumes ou quatre paires de pattes et le même nombre de globes oculaires. Mais la vie en avait voulu autrement.

  Suzie se souvenait bien de ce jour-là. Elle venait de débarquer dans cette nouvelle ville remplie de promesses pour débuter ses études. Son premier jour de fac, elle courrait comme une dératée pour ne pas rater son bus. En passant devant une ruelle, un bruit sourd avait attiré son attention. Quelque chose était tombé. De loin, une masse informe respirait difficilement. Un chat ! Elle n’avait pas hésité à s’approcher. Il était à bout de force. Dans l’urgence de la situation, oubliant son bus, elle l’avait pris dans ses bras, frappait chez les voisins qui lui avaient indiqué le vétérinaire le plus proche, courrait encore à en perdre haleine et était entrée catastrophée dans son cabinet. Pendant la consultation, elle était restée à côté de lui, l’encourageant en lui caressant la tête. Il avait la peau sur les os et le vétérinaire l’avait gardé plusieurs jours sous perfusion. Avant qu’elle ne quitte le cabinet pour aller en cours, le vétérinaire lui avait demandé si elle voulait l’adopter. Elle anticipait déjà les frais d’entretiens et l’opposition de ses parents. Mais lorsqu’il lui avait dit qu’il ne lui ferait pas payer les soins qu’il lui venait de lui prodiguer, elle avait accepté. Tant pis pour ses parents. Elle voulait assumer cette vie qu’elle avait sauvée jusqu’au bout. C’était sa première rencontre avec Duke.

Un plumeau blanc fit son apparition en dessous de la table.

-Quand on parle du loup…

-Ou plutôt du tigre…

Eric et Suzie se regardèrent avec un sourire complice. Pépito venait de faire son apparition et sembla apprécier moyennement la plaisanterie.

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