L’eau sale de arrosoir n’atteint pas les blancs pétales de l’orchidée

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-Sors d’ici avant que je ne m’occupe de ton cas et ne reviens jamais ! Tu m’entends : jamais !

Il devenait menaçant et Suzie, confuse, sentit l’urgence de déguerpir avant d’être réduite en charpie.

- Je n’avais pas l’intention de te mettre dans un tel état en rentrant dans cette maison. J’ai bien compris le message. Je pars.

Elle se leva de sa chaise en laissant le thé qu’elle n’avait pas bu, et s’avança vers la sortie en jetant par intermittence un coup d’œil discret au-dessus de son épaule. Il ne la lâchait pas d’une semelle. Sentant la pression de sa soudaine agressivité qui la poussait dehors, elle hâta le pas. Elle posa sa main tremblante sur la poignée. Suzie savait depuis le début, avant même de monter les trois marches du perron, qu’elle aurait dû rentrer chez-elle plutôt que de suivre Eric. Sa vie était déjà un bazar sans nom et elle venait de la compliquer considérablement. Il lui aurait été plus facile de passer outre si elle n’appréciait pas le garçon.

-Tu t’en vas ?

Eric apparut en bas des escaliers menant à l’étage, un arrosoir dans les mains. Pépito, derrière Suzie, les regardait avec méfiance. Il guettait ses proies, prêt à leur sauter dessus au moindre mouvement suspect.

-Une urgence. Une voisine m’a appelé pour me dire qu’il y avait une fuite de gaz dans l’appartement.

-Je vois…

-Merci pour le thé…et pour tout. Bel arrosoir.

Elle observa la masse blanche qui l’avait suivie pour la mettre à la porte et s’accroupit en se mettant à sa hauteur. Elle lui asséna une dernière réplique assassine :

-Sans rancune la serpillère. À un de ces jours dans une galaxie lointaine.

Suzie disparut. Pépito fulminait. Eric ne comprenait rien.

Plus tôt, ils étaient dans la cuisine. Le persan blanc avait interrompu leurs bavardages pour les honorer de sa présence. En le voyant, Suzie ne put s’empêcher de penser à une majesté pataude qui peinait à faire suivre son arrière-train avec le reste de son corps. Chaque avancée menaçait ce petit corps empoté de virer sur lui-même comme une chaloupe prise entre deux rouleaux. Les poils de son épais manteau se couchaient au passage de l’air, certains s’envolant pour finir leur course sur le carrelage sale. Il vint s’asseoir près d’elle et la toisa longuement d’un regard inquisiteur, l’air de dire « c’est qui celle-là ? ». Sa queue frappait le sol frénétiquement, signifiant son impatience. Il paraissait être tout sauf amical.

-Il vit avec toi depuis combien de temps ? Demanda-t-elle à Eric.

-J’ai hérité de lui en même temps que de cette maison. Je ne voulais pas de lui au départ mais mon grand-père m’a presque supplié de le laisser rester. Il ne voulait pas qu’il perde tous ses repères en changeant de propriétaire. Cela fait donc environ six mois.

-Et tu n’avais jamais eu d’animaux avant ?

-Si, un chien qui est encore chez mes parents. Je ne suis pas un très grand amateur de félins mais notre collocation est pacifique et il me tient compagnie. Ce n’est jamais de trop quand on est tellement accaparé par ses recherches qu’on en délaisse le relationnel.

Suzie repensa à ce qui l’avait amené la toute première fois chez Eric ; la boulangère avait entendu dire d’une cliente que le nouveau propriétaire de la maison parlait régulièrement à son chat. Elle en avait déduit qu’il saurait forcément quelque chose de leur plan de domination.

-Oui, je comprends. Je me suis pas mal isolée ces derniers temps et je suis bien contente d’avoir trouvé mon chat pour compenser. Je ne veux pas passer pour folle, mais il m’arrive de discuter avec lui. Tu sais, comme une espèce de monologue qu’on se fait à soi-même en se disant qu’il va répondre et résoudre tous tes soucis.

Elle manœuvrait pour obtenir de lui des renseignements supplémentaires. Lui donner un coup dans le tibia en un grossier appel de pied eût été plus efficace.

-Je fais la même chose assez souvent. Mes voisins doivent penser que je suis fou à lier, ah ah.

Il riait de bon cœur. Pas comme Suzie qui se refusait à prendre sujet à la légère. Elle abandonna définitivement lorsqu’il termina :

-Ce n’est pas comme s’il allait me répondre. Si ça arrivait, je pense que j’appellerai tout de suite une ambulance pour venir me chercher.

Quand Duke lui avait adressé la parole pour la première fois, Suzie s’était précipitée sur le téléphone mais pour appeler sa mère. Elle donnerait trois mois de salaire pour voir le jeune homme d’apparence si calme et maître de lui sortir de chez-lui et apostropher les passants en hurlant à tu tête : « Ils sont lààààà ! Dans les campagnes, dans les villes, sur les réseaux sociauuuux !!!! ». Un silence suivit. Ils se regardaient en chien de faïence. Suzie se mordait les joues pour ne pas exploser de rire à son tour. L’épreuve qu’elle traversait était d’une gravité sans nom, mais plus elle discutait avec Eric, plus elle se rendait compte de l’absurdité de cette histoire. Du jour au lendemain, le monde pourrait drastiquement changer et se retrouver avec des milliards de bipèdes courant dans tous les sens et sautillant sur place comme des petits lutins défoncés à la poudre de cheminette.

 Pépito émit un « psshit » distinctif. Il avait éternué, interrompant une fois de plus le moment de complicité qui semblait lier Suzie et Eric. Prudente, Suzie s’était éloignée, avertie qu’il fallait se méfier d’un chat qui éternue. Elle en avait eu la désagréable expérience avec Duke qui était passé devant son ordinateur et avait canardé son écran de miro-bombes salivaires. Le persan resta digne malgré tout et sembla peu se préoccuper de l’humaine dégoûtée qui avait reculé à trois mètres de lui, ou de l’autre humain ignare qui avait baissé les sourcils en signe d’attendrissement. Il trouverait ça moins mignon le jour où sa tête serait à la place de l’écran.

Devenu à nouveau le centre de l’attention, Pépito s’avança vers Suzie et commença à se frotter contre ses jambes, accrochant ses épais poils blancs sur son jean noir.

-On dirait qu’il t’aime bien. Se réjouit Eric.

Sous ses airs de dignitaire flanqué d’un manche à balai en lieu et place de la vingt- quatrième vertèbre, il n’était peut-être pas aussi sauvage qu’il en avait l’air. Elle approcha la paume de sa main pour le caresser.

-Touche cette fourrure immaculée et je t’étripe.

Interloquée, elle se tourna vers Eric qui affichait le même sourire niais sur son visage. Ses lèvres n’avaient pas bougé. Mais alors…Elle se tourna ensuite lentement vers Pépito, sentant des perles de sueur glisser le long de sa nuque. Il sortait déjà les griffes que ses doutes s’étaient volatilisés. C’était lui…C’était bien lui qui venait de la menacer. Ce matou bouboule qui avait innocemment fait la cour à ses chevilles n’était, de toute évidence, pas paré des meilleures intentions. Elle était paralysée. Pépito sentit que quelque chose n’allait pas. Le revirement d’expression de la jeune fille avait été beaucoup trop soudain. Elle devait souffrir de spasmes, son dernier neurone ayant été sacrifié sur l’autel de la stupidité humaine. Ou bien…Non, impossible ! Avait-elle intercepté ses ondes ? Il devait en avoir le cœur net.

-Au moindre signe douteux destiné à l’autre imbécile, je te mords jusqu’à l’os. Si tu as compris ce que je viens de dire, décale-toi légèrement à gauche.

Quelle chance ! Elle était encore tombée sur un maboul ! Elle n’avait pas assez à faire avec Mademoiselle George qui lui imputait les atrocités de ses ancêtres alors qu’elle n’y était pour rien. Il fallait maintenant qu’elle gère un Pépito qui se prenait pour un caïd, et à qui il ne manquait plus qu’un surin au creux du coussinet pour achever sa panoplie. En y réfléchissant, elle aurait pu faire mine de ne pas comprendre et ne pas bouger, gardant un précieux atout dans sa manche. Mais la curiosité et surtout la peur qu’il la morde même si elle décidait de restait immobile l’emportèrent. Elle s’exécuta et se décala sur sa chaise en se trémoussant comme si elle avait des vers. La fourrure sur l’échine de Pépito frémit.

-Comment ?! Comment est-ce possible ? Qui es-tu ? Qui t’envoie ? Répond !

Il avait omis un énorme détail : Eric était encore avec eux dans la cuisine et observait la scène, circonspect. Suzie avait conservé la même position, muette, la bouche entrouverte, le bras tendu vers Pépito, et avait entamé une danse sordide sur sa chaise comme prise de convulsions. Paralysie partielle du visage, inertie d’un membre, trouble de la parole,…Cela lui rappelait vaguement quelque chose…Un AVC ! Il se redressa violemment et se précipita sur Suzie en manquant d’écraser son chat au passage.

-Alice, est-ce que ça va ?! Réponds-moi !

Mais qu’est-ce qu’ils avaient tous à vouloir qu’elle réponde ?!

Il lui secoua les épaules et corps s’anima à nouveau comme celui d’une poupée venant à la vie.

-Pardon, j’étais perdue dans mes pensées.

-Bon sang, tu m’as fichu une de ces trouilles !

Elle ignorait ce qui avait pu le mettre dans cet état. Il tremblait encore de ce trop-plein d’émotion. Il poussa un soupir de soulagement et relâcha son étreinte. Suzie fit la moue. Elle aurait voulu qu’il la tienne un peu plus longtemps pour la laisser profiter de la chaleur de ses mains.

-Tu es devenue blanche d’un coup. Tu es sûre de ne pas avoir besoin d’aller voir un médecin ? On aurait dit que tu allais tomber, complètement raide.

Raide dingue de toi hé hé…

 Les couleurs sur son visage étaient revenues aussi vite qu’elles étaient parties. La présence sécurisante de Eric, qui restait attentif au moindre changement de sa condition, ne suffisait cependant pas à lui faire oublier que son chat voulait lui faire la peau. Elle était bloquée entre un garçon adorable soucieux de sa santé, et un maniaque velu à la truffe humide. Elle donnerait tout pour se retrouver en tête-à-tête avec le premier pendant que le deuxième, un diamant au bout de la queue, leur servirait de tourne disque.

Elle sentit de nouveau une masse de poils s’accrocher à ses jambes. Pépito ne la lâchait pas et semblait décidé à poursuivre les sévices jusqu’à la faire craquer.

-Il s’inquiète aussi pour toi.

Tu parles ! Un caillou aurait été plus empathique que cette saloperie de chat ! Elle voulait le repousser en s’aidant de ses pieds mais la bête s’accrochait et revenait constamment à la charge. Pas de souris en plastique à lui lancer, ni de friandise à lui donner, et encore moins d’herbe à chat pour le shooter. Quelle misère !

-Si tu as besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas. Lui offrit gentiment le jeune homme.

-Un arrosoir…

-Un…Un arrosoir…Ok.

-Hein ? Quoi ? J’ai dit quelque chose ?

-Que tu voulais un arrosoir.

Oh non ! Elle avait encore dit tout haut ce qu’elle pensait tout bas. Elle était encore en pleine réflexion pour trouver un moyen d’éloigner Pépito sans trop attirer l’attention quand elle avait machinalement répondu à Eric. Elle savait que la plupart des chats craignaient l’eau et elle s’était imaginée en train de brandir un arrosoir devant lui pour l’effrayer et lui montrer qui sont les véritables maîtres de ce monde, ondes psychiques ou pas ondes psychiques.

-Mon grand-père devait certainement en avoir un. Il a dû être rangé dans le grenier avec toutes ses affaires. Je vais aller regarder.

Plein de bonne volonté, il partit, laissant Suzie seule avec Pépito. C’était la fin pour elle. Abandonnée par son garde-fou, le matou allait la cuisiner à petit feu et la manger jusqu’au plus petit de ses os. Elle pensa à l’aspect positif de la chose et se dit qu’au moins elle n’aurait pas à se justifier devant Eric de ce qu’elle allait faire de son arrosoir. Le jardinage, ça n’avait jamais été son truc.

Pépito en avait terminé de ses déambulations giratoires. Il suivit son maître et s’assura qu’il soit bien parti à l’étage avant de revenir dans la cuisine. Il s’adressa posément à Suzie, surprise de son revirement d’humeur :

-Je ne sais pas qui tu es, ni d’où tu viens. Mais une chose est sûre : tu en sais déjà beaucoup trop à mon goût. Depuis combien de temps es-tu capable d’intercepter nos ondes ?

Elle jeta un coup d’œil discret en direction de l’encadrement de la porte de la cuisine.

-Qu’est-ce que j’en sais moi. Et puis de toute façon ça me regarde.

-Tu es bien une humaine. Bornée au possible, même quand tu es acculée. Sache cependant que si tu ne coopère pas, je te verrai en ennemis.

-Comme si j’en avais quelque chose à faire.

-Tu ne crois pas si bien dire. Vous n’êtes qu’une race inférieure tout juste bonne à nous servir. Dire que mes congénères ont finit par abandonner leur fierté pour se ranger à vos côtés.

-Parce qu’en restant aux côtés de ton maître, tu es assurément différent des autres. Laisse-moi rire !

-Ce n’est pas ce que tu crois. Tu l’ignores probablement mais nous sommes capables de manipuler vos esprits. Dans ton cas, ce n’est malheureusement pas possible puisque tu es en quelque sorte immunisée. Mais dans le cas de l’autre nigaud, son esprit est trop faible pour résister à la manipulation. Je n’hésiterai jamais à m’en servir pour arriver à mes fins.

-Mais pourquoi ? Qu’est-ce que ça va te rapporter de faire de lui ta marionnette.

-Cela me regarde.

-Je ne te laisserai pas faire.

-Essaye donc pour voir.

-Ouh là là qu’est-ce que j’ai peur. Le grand méchant Pépito va sortir les gri-griffes ? Et si je lui tirais les moustaches ? Il jouerait moins les cadors.

-Ne me provoque pas, humaine. Tu ignores ce dont je suis capable.

-Ah oui ? Et qu’est-ce que tu vas faire ?

-Moi, le grand Vasoc, je ne laisserai pas une bipède écervelée m’insulter de la sorte !

-Carne !

-Sorcière !

-Minou à son papa !

-Nodocéphale !

-Gougniafier !

-Godiche !

-Sagouin !

-Orchidoclaste !

-Orchidée toi-même !

Pépito commençait à sortir les crocs. Sa queue avait doublé de volume. La tension était palpable. Hors de lui, il l’invectiva brutalement :

-Sors d’ici avant que je ne m’occupe de ton cas et ne reviens jamais ! Tu m’entends : jamais !

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