La flamme cachée

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ETERNEL FRACTURE

Prologue

Vide cosmique. Trois silhouettes à l’aura colossale.


Dieu 1
— Nous avons créé la vie. Mais combien de temps allons- nous encore nous contentez d’observer, sans jamais passer à l'action ?


Dieu 2
— Ce n'est pas encore le moment. Ils ne seront jamais près pour affronter de tels monstres. Il faut encore patienter. Cette planète sera bientôt prête pour l'expérience numéro 700077.


Dieu 3 (parle dans ses pensées)
— Je m’ennuie tellement ici… Et pourquoi ne pas tenter l’expérience moi-même ?


Dieu 1
— J’espère que ceux-là réussiront à aller plus loin. Les autres n'ont même pas tenu un an.


Dieu 3
— Et comment se passent les autres expériences pour l'instant ?


Dieu 2
— Ils ne sont pas prêts.
— Pas pour ce qui dort derrière leur monde.
— Si ce seuil venait à s’ouvrir, ils disparaîtraient en une nuit.


Dieu 1
— Abandonnons l’expérience 70077, nommée TERRE. Les humains sont condamnés à leur propre destruction. Il nous faut de nouvelles expériences avec des résultats plus satisfaisants.


Dieu 2
— Tu n'as pas tort. Laissons cette expérience de côté et passons à autre chose.


Dieu 3
— Dans ce cas, je vais aller faire des recherches de mon côté. Ça va prendre un moment, ne me dérangez pas.


Dieu 2
— Il y a un problème ?


Dieu 3
— Non. Je ne peux pas consacrer mon éternité aux banalités humaines. J’ai déjà assez perdu de temps. Je me remets au travail.

Les deux premières silhouettes s’éloignèrent lentement dans l’obscurité. La troisième resta seule un instant, immobile, face à la planète. Puis, dans le silence du vide, une lumière vacilla. Et dans la nuit du monde, une étoile fendit le ciel.

(Animation : Au-dessus d’une ville endormie, une traînée blanche traversa l’obscurité. Certains levèrent la tête. D’autres ne virent rien. Puis vinrent deux cris. Ceux de deux nouveau-nés. Dans une chambre d’hôpital baignée d’une lumière pâle, deux jumeaux venaient de naître. Leurs petites mains se trouvèrent presque aussitôt. Et pendant une seconde, l’un des deux ouvrit les yeux. Comme s’il avait entendu quelque chose de très lointain.


Le soleil de fin d’après-midi baignait la cour de l’école dans une lumière dorée.
Des cris d’enfants résonnaient partout, mêlés aux rebonds d’un ballon usé et au sifflement d’un vent léger.

Au milieu du terrain, Kazer courait déjà. Il traversait la cour comme s’il était incapable de ralentir, un sourire insolent accroché aux lèvres, les genoux écorchés, la chemise à moitié sortie de son pantalon.
Il dribblait trop vite, trop brusquement, comme s’il jouait contre le monde entier.

— KAZER ! Passe ! cria un garçon au fond.

Mais Kazer n’écoutait déjà plus. Deux élèves tentèrent de lui barrer la route.
Il feinta à gauche, accéléra à droite, puis leva brusquement la tête. Pendant une fraction de seconde, son regard se figea. Comme s’il avait déjà vu la suite. Il envoya le ballon sans même vérifier. À l’autre bout du terrain, Reven était déjà là. Calme. Placé exactement au bon endroit. Il contrôla la balle du pied, esquiva un camarade d’un simple mouvement d’épaule, puis la renvoya aussitôt dans la course de son frère.

Kazer éclata de rire.

— Je savais que t’allais être là !

Reven, lui, ne sourit qu’à peine.

— Non.
— C’est juste toi qui fonces toujours sans réfléchir.

Kazer récupéra la passe, contourna le gardien improvisé et frappa de toutes ses forces. Le ballon termina sa course au fond des cages.

Les enfants autour du terrain crièrent en même temps, entre admiration et agacement. — Encore eux !
— C’est abusé !
— On dirait qu’ils trichent !

Kazer leva les bras comme s’il venait de gagner une finale mondiale.

— OUAIS ! T’as vu ça ?!

Il se tourna aussitôt vers Reven et courut vers lui.


Kazer

— Franchement, sans moi, vous faisiez rien.


Reven croisa les bras, impassible.

— Sans moi, tu fonçais tout droit dans les deux défenseurs.


Kazer s’arrêta devant lui, faussement choqué.

— Tu casses toujours les meilleurs moments.


Reven

— Quelqu’un doit bien le faire, répondit Reven. Cette fois, un léger sourire passa enfin sur son visage.


Au bord du terrain, leur institutrice les observait, mains sur les hanches.

— Kazer !


Le garçon se figea aussitôt.


Kazer

— Oui, madame… ?


Institutrice —

Tu pourrais essayer de jouer sans hurler pendant trente secondes ? Quelques rires éclatèrent autour d’eux.


Kazer posa une main sur son torse, faussement blessé.

— Mais madame, c’est la passion du sport !


Institutrice

— La passion n’empêche pas le calme. Elle désigna Reven du menton.

— Prends exemple sur ton frère, pour une fois.


Kazer tourna la tête vers Reven, puis leva les yeux au ciel avec une exagération théâtrale.


Kazer

— Ah non… pas lui. Si je deviens comme lui, je vais finir par parler une fois par semaine.


Même l’institutrice dut retenir un sourire.


Reven secoua légèrement la tête.

— Et toi, si tu continues comme ça, tu finiras par te casser quelque chose avant la fin de la journée.

Kazer

— Impossible, répondit Kazer avec assurance. Je tombe jamais.


Reven le fixa un court instant.

— Tu tombes tout le temps.

Kazer

— Ouais, mais je me relève.


Le silence dura une seconde. Un silence bref, presque anodin.

Puis la cloche retentit au loin, arrachant aussitôt des soupirs aux élèves.

Le match improvisé se dispersa dans un vacarme de protestations.
Les enfants ramassèrent leurs affaires en traînant des pieds.

Kazer récupéra son sac d’un geste vif et rejoignit son frère près du portail.


Kazer

— T’as vu leurs têtes ? demanda-t-il avec un grand sourire.
— Ils pensaient vraiment pouvoir nous bloquer.


Reven remit calmement sa sangle sur son épaule.


Reven

— Ils peuvent, si un jour tu réfléchis trop tard.


Kazer éclata de rire.


Kazer

— C’est pour ça que t’es là.


Reven baissa les yeux une seconde, puis répondit simplement :

— Ouais.


Ils avancèrent côte à côte vers la sortie. Deux silhouettes identiques à première vue.
Mais à y regarder de plus près, tout les opposait déjà. Kazer marchait un peu devant, comme attiré par tout ce qui bougeait, tout ce qui vivait, tout ce qui pouvait exploser en chaos.

Reven, lui, regardait partout sans en avoir l’air.
Les visages. Les gestes. Les distances. Les intentions. Au moment de franchir le portail, Kazer ralentit soudain. Son regard glissa vers le ciel. Là-haut, il n’y avait rien.
Juste quelques nuages pâles emportés par le vent. Pourtant, il resta immobile une seconde de trop.

Reven.

— Qu’est-ce qu’il y a ?


Kazer cligna des yeux, comme tiré d’un très bref vertige.

— Rien.

Il fronça légèrement les sourcils.

— J’ai juste eu l’impression…
Il s’arrêta, puis haussa les épaules.
— Laisse tomber.

Reven l’observa sans rien dire. Puis il reprit sa marche.

Reven

— Dépêche-toi. Maman va encore dire qu’on traîne.


À ce mot, le visage de Kazer s’éclaira aussitôt.


Kazer

— Ah ouais ! Elle avait dit qu’elle faisait des beignets ce soir !

Il repartit d’un coup, presque en courant.

— Le dernier arrivé aide à mettre la table !


Reven soupira.

— T’es le seul type au monde capable de transformer un retour à la maison en compétition.


Kazer se retourna en marchant à reculons, sourire au visage.


Kazer

— Et toi, t’es le seul capable de te plaindre tout en me suivant.

Reven secoua la tête, résigné. Mais il accéléra quand même.

Et les deux frères disparurent au coin de la rue, portés par la lumière douce d’une journée qui semblait encore ne rien pouvoir leur prendre.

La porte d’entrée s’ouvrit dans un fracas joyeux.

— J’AI GAGNÉ ! cria Kazer en entrant le premier. Sa voix traversa aussitôt toute la maison.

Depuis la cuisine, une femme éclata de rire.

Mère

— Kazer, tu gagnes toujours quelque chose, toi.


L’odeur chaude de l’huile et du sucre flottait déjà dans l’air.
Dans la petite cuisine baignée de lumière, leur mère se tenait près du plan de travail, un torchon sur l’épaule, les manches retroussées jusqu’aux coudes.

Kazer posa son sac à l’entrée sans même prendre le temps de retirer ses chaussures.

— T’avais dit des beignets !


Mère

— Et j’ai dit aussi de ne pas courir dans la maison, répondit-elle en se retournant vers lui.


Elle n’avait pas besoin d’élever la voix.
Il y avait dans sa manière de parler quelque chose de doux, mais assez ferme pour arrêter Kazer net. Ou presque.


Kazer

— J’ai pas couru, protesta-t-il aussitôt.
— J’ai avancé vite.

Reven entra à son tour, refermant la porte derrière lui avec plus de calme.


Reven

— Il a couru, dit-il simplement.


Leur mère leva les yeux au ciel avec un sourire.


Mère

— Merci, Reven. Toi au moins, il t’arrive de dire la vérité.


Kazer posa une main sur son cœur, scandalisé.


Kazer

— Quelle trahison.

Le bruit d’une chaise raclant le sol se fit entendre dans le salon. Leur père apparut dans l’encadrement de la porte, une tasse à la main. Grand, solide, encore vêtu de sa chemise de travail, il avait ce genre de présence tranquille qu’on remarque sans qu’elle cherche à s’imposer. Son regard glissa sur les deux garçons, puis sur les chaussures de Kazer.

Père

— Combien de fois on t’a dit de les enlever avant d’entrer ?


Kazer baissa les yeux.

— ...Avant ou après les beignets ?


Son père souffla du nez, à mi-chemin entre le soupir et le rire.


Père

— Avant tout.


Kazer se pencha enfin pour retirer ses chaussures, en marmonnant quelque chose d’incompréhensible. Reven, lui, avait déjà rangé les siennes proprement. Leur mère les observa tour à tour, puis désigna l’évier du menton.

Mère

— Les mains. Les deux.


Kazer

— Même moi ?


Mère

— Surtout toi.


Quelques minutes plus tard, ils étaient tous les quatre autour de la table. La cuisine était petite, mais pleine de vie.
Une fenêtre entrouverte laissait entrer l’air du soir.
Le bruit lointain de la rue, les assiettes qu’on pose, l’huile qui crépite encore dans la casserole... tout semblait simple. Stable.

Kazer attrapa un beignet encore trop chaud et poussa aussitôt un cri.

— Aïe ! C’est brûlant !


Reven leva à peine les yeux.

— C’est fou. T’arrives encore à être surpris par quelque chose qui sort de l’huile.


Kazer

— Toi, t’es né vieux, répondit Kazer en secouant sa main.


Leur mère éclata de rire.

— Laisse ton frère tranquille.
Puis elle se pencha vers Reven et lui ébouriffa brièvement les cheveux.
— Et toi, arrête de faire cette tête-là. On dirait un petit grand-père.

Reven essaya de se dégager avec dignité, sans grand succès. Leur père, assis au bout de la table, observait la scène en silence, un léger sourire dans le regard. Puis quelque chose, à la télévision allumée dans le salon, attira brièvement son attention. Une voix de journaliste parlait d’une altercation dans un quartier voisin.
On distinguait à l’écran une rue barrée, des lumières bleues, des silhouettes floues derrière un cordon de sécurité.

Le sourire du père s’effaça à peine. Juste une seconde. Assez pour que Reven le remarque. Leur mère tendit la main et baissa le son sans même regarder l’écran.

Mère

— Pas pendant le repas.


Le père ne répondit pas tout de suite.
Son regard resta fixé un très court instant sur les images coupées. Puis il reprit sa tasse.


Père

— T’as raison.


Kazer, lui, n’avait rien vu.

Il était déjà en train de raconter son match avec l’énergie d’un commentateur en finale de coupe du monde.


Kazer

— Et là, j’te jure, ils étaient deux sur moi ! Deux !
— Mais moi j’avais déjà vu l’ouverture direct, alors bam


Reven

— T’avais rien vu du tout, le coupa Reven.
— Tu m’as juste envoyé la balle au hasard.


Kazer

— Pas au hasard, protesta Kazer.
— Avec instinct.


Reven

— C’est une belle manière de dire "au hasard".

Leur mère sourit en secouant la tête.


Mère

— Vous êtes pas possibles.

Leur père posa enfin sa tasse.

— Et à l’école, à part terroriser vos camarades au foot, vous avez fait autre chose ?

— Moi, oui, répondit Reven.

— Hé ! fit Kazer. Moi aussi !
Son père haussa un sourcil.

— Ah oui ?
— Et qu’est-ce que tu as appris aujourd’hui ?


Kazer resta muet deux secondes. Puis il répondit avec le plus grand sérieux :

— Que les défenseurs de ma classe sont très lents.

Un silence. Puis leur mère éclata de rire la première.
Leur père secoua la tête.
Même Reven laissa passer un léger sourire.

Kazer regarda autour de lui, satisfait.

— Voilà. Merci. Enfin un public qui reconnaît mon talent.


Le repas continua dans cette chaleur familière, faite de petites moqueries et d’habitudes simples. À un moment, la mère posa une assiette supplémentaire devant Kazer.

Mère

— Tiens. Mais seulement si tu m’aides à débarrasser après.


Kazer

— Marché conclu.


Reven

— Tu viens de vendre ton âme pour un beignet, murmura Reven.


Kazer

— Pour deux beignets.


Leur mère s’appuya un instant contre le dossier de sa chaise, les regardant tous les deux avec cette expression qu’ont parfois les parents quand ils voudraient arrêter le temps.


Mère

— Restez comme ça encore un peu, dit-elle doucement. Les deux frères tournèrent la tête vers elle.


Kazer

— Comme ça comment ?


Elle sourit.


Mère

— Ensemble.


Un bref silence suivit. Pas un silence lourd.
Juste un de ceux qui comptent sans faire de bruit. Puis leur père se leva pour débarrasser sa tasse. En passant derrière Kazer, il posa une main sur son épaule.


Père

— Essaie quand même de réfléchir avant de foncer dans tout, parfois.


Kazer leva les yeux vers lui.


Kazer

— Ça sert à ça, Reven.


Leur père eut un petit rire.


Père

— Peut-être.


Son regard glissa alors sur l’autre jumeau.


Père
— Et toi, essaie de ne pas tout porter tout seul.


Reven baissa légèrement les yeux, surpris d’être visé si directement.


Reven

— Je gère.


Père

— C’est justement ce qui m’inquiète.

Il dit ça sur un ton simple.
Presque léger. Mais pendant une seconde, quelque chose de plus grave passa dans son regard.
Une fatigue ancienne. Ou un souvenir mal refermé. Puis ce fut déjà fini.


Leur mère se leva à son tour et récupéra les assiettes.


Mère

— Bon. Qui vient m’aider ?


Kazer se leva aussitôt.


Kazer

— J’ai juré fidélité aux beignets.


Reven soupira, mais se leva aussi.

Leur père les regarda faire, adossé à l’encadrement de la porte. Une famille ordinaire. Un soir ordinaire. Des rires ordinaires. Et rien, dans cette cuisine trop lumineuse, ne laissait encore deviner à quel point ce bonheur tenait à peu de chose.

La nuit était tombée depuis longtemps. La voiture roulait calmement dans les rues de la ville, sous la lumière orangée des lampadaires. À l’intérieur, l’habitacle était encore chaleureux. L’odeur du repas semblait s’être accrochée à leurs vêtements.

À l’arrière, Kazer parlait sans s’arrêter, toujours débordant d’énergie.

Kazer
— Franchement, demain, si le gardien se remet devant moi comme ça, je lui mets au moins deux buts.


Reven, assis à côté de lui, regardait par la fenêtre.


Reven
— S’il arrive déjà à toucher le ballon une fois, ce sera un miracle.


Kazer
— T’es juste jaloux.


Reven
— Non. Juste fatigué de t’entendre parler de toi.


À l’avant, leur père gardait les yeux sur la route, un léger sourire aux lèvres.


Le Père
— Vous pouvez tenir cinq minutes sans vous provoquer ?


Kazer
— C’est lui qui commence.

Reven
— C’est faux.


Kazer
— C’est vrai.


Reven
— C’est faux.

Le père secoua la tête en silence. Puis quelque chose changea. Un reflet bleu glissa sur la vitre. Puis un autre. Une sirène retentit au loin. Puis une deuxième. Le père releva légèrement les yeux vers la route. Devant eux, au-dessus des immeubles, un halo rouge pulsait dans la nuit. Pas celui d’un feu de circulation. Un rouge vivant. Instable. Sale.

Reven se redressa légèrement.

Reven
— …Papa.


Le père accéléra brusquement. Le moteur gronda. La voiture tourna à l’angle d’une rue, puis d’une autre. Plus vite. Les sirènes se rapprochaient. Kazer sentit son ventre se nouer.


Kazer
— Qu’est-ce qu’il se passe ?

Pas de réponse. Seulement les mains de leur père, crispées sur le volant. Quand ils débouchèrent au bout de l’avenue, ils virent la fumée. Épaisse. Noire. Et derrière elle, les flammes. Le quartier brûlait.

Des habitants couraient dans tous les sens. Certains hurlaient. D’autres restaient figés, incapables de comprendre. Une vitre éclata plus loin. Une femme criait un prénom encore et encore.

La voiture freina brutalement. Kazer ouvrit la portière avant même l’arrêt complet.

Kazer
— Maman.


Il sauta hors du véhicule.


Le Père
— Kazer !


Trop tard.
Reven sortit à son tour. Leur père les suivit immédiatement.

Les deux frères couraient déjà entre les gyrophares, les silhouettes couvertes de poussière et les secouristes qui tentaient d’organiser le chaos. Le quartier n’avait plus rien de familier. Là où se trouvait leur maison, il n’y avait plus qu’une carcasse noire éventrée par les flammes.

Kazer tournait la tête dans tous les sens, la respiration cassée.

Kazer
— MAMAN !


Aucune réponse.


Kazer
— MAMAN !


Le père les rattrapa enfin et attrapa Kazer par le bras.


Le Père
— Restez avec moi !


Mais Kazer se dégagea aussitôt.


Kazer
— Lâche-moi ! Elle est là !

Puis il la vit. Ou plutôt, il vit ce qu’il restait d’elle. Près du trottoir, à quelques mètres des décombres, un corps recouvert d’une couverture était allongé au sol. Le monde sembla se refermer sur lui.

Kazer courut.

Kazer
— Non… non, non, non…

Un secouriste voulut l’arrêter, mais il écarta sa main d’un geste brutal. Ses doigts tremblaient déjà lorsqu’il souleva un coin de la couverture. Reven s’arrêta net derrière lui. Le père aussi. Le visage de leur mère apparut dans la lumière vacillante des flammes. Immobile. Pâle. Les yeux fermés. Comme si elle dormait.

Sauf qu’aucun souffle ne soulevait plus sa poitrine. Tout le bruit du monde sembla s’éloigner. Les sirènes. Les cris. Le feu. Tout devint sourd.

Kazer
— …Maman ?


Sa voix n’était plus qu’un souffle. Il posa une main sur sa joue. Elle était froide. Ses doigts reculèrent presque d’eux-mêmes.


Kazer
— Non.


Il secoua la tête.


Kazer
— Non… maman, réveille-toi.


Reven resta debout une seconde de plus, incapable de bouger. Puis ses jambes cédèrent à leur tour. Il tomba à genoux de l’autre côté du corps, les yeux fixés sur elle, comme si son esprit refusait encore ce qu’il voyait.

Le père s’agenouilla derrière eux. Il voulut parler. Aucun mot ne vint. Kazer attrapa la main inerte de sa mère entre les siennes.

Kazer
— Papa…


Sa voix se brisa.

Kazer
— Papa, fais quelque chose.


Le père ferma les yeux un instant.
Quand il les rouvrit, ils étaient rouges.


Le Père
— Kazer…


Kazer
— Non !


Il secoua la main de sa mère, d’abord doucement, puis avec panique.


Kazer
— Non, non… elle est là ! Tu vois bien qu’elle est là !


Reven baissa la tête. Ses épaules commencèrent à trembler. Aucun son ne sortait encore de sa gorge. Kazer se tourna brusquement vers lui.


Kazer
— Dis-lui !


Reven releva les yeux, perdu.


Kazer
— Dis-lui qu’elle est là ! Dis-lui !


Reven ouvrit la bouche, mais seul un souffle brisé en sortit. Le père posa une main sur l’épaule de Kazer.


Le Père
— Arrête.


Kazer repoussa sa main violemment.


Kazer
— T’AS PAS LE DROIT DE DIRE ÇA !

Autour d’eux, les flammes continuaient de rugir. Un voisin passait en pleurant. Plus loin, une ambulance arrivait. Des gens criaient encore. Mais pour les trois, il n’existait plus que ce cercle de cendre, de lumière rouge et de douleur. Kazer regardait sa mère comme si sa seule volonté suffisait à la ramener.

Kazer
— Elle peut pas partir.


Son souffle devenait de plus en plus saccadé.


Kazer
— Pas comme ça…


Reven finit par craquer. D’abord une main plaquée contre sa bouche. Puis ses épaules secouées par les larmes. Puis enfin sa voix, méconnaissable.


Reven
— Kazer…


Reven
— Arrête…


Kazer tourna vers lui un regard noyé de larmes, presque furieux.


Kazer
— Toi aussi, ferme-la !


Le père se rapprocha encore.


Le Père
— Kazer, écoute-moi


Kazer
— NON !

Le cri fendit la nuit. Il se releva d’un coup, les poings serrés, le visage trempé de larmes. Son regard glissa sur les flammes, sur les décombres, sur le quartier détruit. Puis quelque chose bascula en lui.Il lui fallait un responsable. Quelque chose à haïr.

Kazer
— C’est eux.


Sa voix était basse, presque étrangère.


Kazer
— C’est eux qui ont fait ça.


Le père releva brusquement la tête.


Le Père
— Kazer


Kazer
— C’EST EUX !


Il pointa du doigt le quartier ravagé.


Kazer
— Ceux qui ont fait ça… ceux qui ont touché à maman…


Il respirait trop vite. Comme si le feu brûlait déjà en lui.


Kazer
— Je vais les retrouver.


Le père se leva à son tour.


Le Père
— Arrête immédiatement.


Mais Kazer ne l’écoutait déjà plus. Ses yeux avaient changé. Il n’y avait plus la panique d’un enfant. Seulement une rage brute, nue, naissante.


Kazer
— Je vais tous les détruire.


Reven leva vers lui un visage inondé de larmes.


Reven
— Kazer…


Kazer
— Un par un s’il le faut !


Le père lui attrapa les épaules.


Le Père
— Ça suffit !


Kazer soutint son regard, tremblant de tout son corps.


Kazer
— Comment tu peux rester calme ?!


Ce n’était pas une question. C’était une accusation. Le père encaissa les mots comme un coup.


Le Père
— Je ne suis pas calme.


Kazer
— SI !


Kazer frappa son propre torse du poing.


Kazer
— Moi, je la vois ! Elle est là ! Et toi tu parles comme si c’était déjà fini !


Le père baissa brièvement les yeux vers le corps de sa femme. Quand il parla de nouveau, sa voix était plus rauque.

Le Père
— Parce que si je m’effondre maintenant… vous tomberez avec moi.


Kazer resta figé une demi-seconde. Puis sa rage reprit aussitôt le dessus.


Kazer
— Je m’en fiche !


Il se retourna vers les flammes, prêt à courir.


Kazer
— Je vais les trouver maintenant !


Le père comprit immédiatement. Il passa derrière lui et frappa d’un geste sec à la base de sa nuque. Le corps de Kazer se raidit. Puis s’effondra dans ses bras. Reven leva les yeux, choqué.


Reven
— …Papa ?


Le père retint son fils contre lui. Sa mâchoire tremblait.


Le Père
— Pardonne-moi.


Reven ne disait plus rien. Les larmes continuaient de tomber, silencieuses. Le père tourna la tête vers lui.


Le Père
— On ne peut plus rester ici.


Reven fixa une dernière fois le visage de leur mère. Puis il hocha lentement la tête. Avant de partir, il s’accroupit une dernière fois auprès d’elle. Ses doigts se posèrent contre sa main. Ils y restèrent un instant. Puis il se releva. Sans un mot. Le père souleva Kazer inconscient.

Et tous trois quittèrent les décombres pendant que le feu continuait de dévorer ce qu’il restait de leur vie d’avant.

Quelques heures plus tard, Kazer ouvrit brutalement les yeux. Le plafond au-dessus de lui était inconnu.
La pièce sentait l’alcool, la fumée froide et la poussière. Reven était assis non loin, les mains jointes, le regard vide. Il tourna lentement la tête vers son frère.

Reven
— T’es réveillé.

Kazer se redressa d’un coup. Puis tout revint. Le feu. Le corps. La main glacée. Le vide. Son regard croisa celui de Reven. Et cette fois, il vit quelque chose qu’il ne lui connaissait pas encore. Une dureté nouvelle. Une cassure. Kazer serra les dents.

Kazer
— Il faut qu’on apprenne à se battre.


Reven ne répondit pas tout de suite. Puis il hocha la tête.


Reven
— Oui.


Kazer fixa le vide devant lui, les poings déjà serrés.


Kazer
— Plus jamais ça.


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