La fille des écuries

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A l’arrière des écuries royales d’une cité gouvernée par les hommes se dresse un bastion pour les domestiques du palais. Ce bastion est une simple bâtisse de bois et de chaux. Comme à mon habitude, je me lève aux aurores pour me préparer à aller travailler dans les écuries royales. Je m’habille d’une tenue simple : un pantalon en tissu usé et déchiré au bas des jambes, ainsi qu’une simple tunique tout aussi en mauvais état.

Je descends dans la salle commune et, comme d’habitude, je suis seule, la première à me lever. Je prends une simple pomme pour mon petit déjeuner puis je sors profiter des premiers rayons du soleil matinal. Comme souvent, je m’installe sur un vieux banc de pierre devant le bastion et je mange ma pomme.

Je regarde la relève de la garde se faire sur les remparts de la cité. Certains gardes me regardent différemment des autres serviteurs du palais ; mes oreilles pointues ont toujours attiré l’attention sur moi. Je continue de manger ma pomme puis je me dirige vers les écuries. Je rentre à l’intérieur et donne le reste de ma pomme à une vieille jument. Je lui caresse l’encolure avant de me diriger à l’arrière des écuries, prenant une brouette dans laquelle je dépose plusieurs bottes de foin. Je coupe les liens et commence à distribuer le foin aux dix chevaux royaux.

Je suis plutôt chanceuse d’être dans cette écurie. Nous ne sommes que deux à nous occuper des chevaux. Les écuries royales sont les plus belles et leurs chevaux les plus nobles de tous. Il y a trois autres écuries : celles de la garde, où se trouvent environ cinquante chevaux, et les écuries simples pour les voyageurs, dont le nombre de pensionnaires peut varier. Les invités d’honneur ont droit aux écuries royales : diplomates, nobles ainsi que souverains d’autres royaumes.

Quand j’ai fini de nourrir les chevaux, je vois Hama, la deuxième personne qui s’occupe des écuries avec moi, rentrer avec un chariot rempli de seaux d’eau. Je viens l’aider.

— Attends, je t’aide…

Je prends deux seaux et les transvide dans l’abreuvoir d’un box. Hama sourit et me dit avec un sourire en coin :

— Merci Flore… C’est gentil de toujours vouloir aider…

Je regarde Hama avec un petit sourire gêné. Hama est un homme de grande taille, avec une petite barbe rousse comme ses longs cheveux attachés en une simple demi-queue. Il a environ la trentaine et il est le seul à être vraiment gentil avec moi. Il ne me demande pas pourquoi j’ai des oreilles pointues comme les elfes ni qui j’étais avant d’arriver ici, à Edoras. Je ne saurais pas quoi lui répondre.

Nous continuons notre travail quand le chef des écuries royales entre et inspecte, comme à son habitude, notre travail box par box. Je suis en train de faire le box du cheval du roi lorsqu’il s’arrête et me regarde travailler en silence, les bras croisés.

— Flore…

Au son de sa voix, je me fige, me retourne et m’incline devant mon chef.

— Pardon, j’étais concentrée sur mon travail…

Il me répond avec un sourire amusé.

— Oui… J’ai vu cela… Laisse le cheval du roi cinq minutes, j’ai à vous parler, à Hama et à toi…

Je hoche la tête, sors du box, pose la fourche sur le côté en fermant la porte puis rejoins le chef des écuries avec Hama. Le chef des écuries nous regarde de son air impassible.

— Ce soir, vous aurez un nouveau cheval… Celui d’un prince elfe qui vient pour parler de traités avec le roi. Les autres chevaux seront logés dans les écuries de la garde… Le roi insiste pour qu’il ait le meilleur box. Faites en sorte qu’il soit prêt avant l’arrivée du prince…

Hama et moi hochons la tête. Le chef des écuries sourit.

— Bien… Vous le mettrez dans le grand box d’honneur et ne lésinez pas sur la paille…

Nous le regardons sortir puis Hama et moi échangeons un regard choqué. Les elfes viennent très rarement à Edoras. Hama pose sa main sur mon épaule et nous nous remettons au travail. J’entre dans le box de Nivacrin, le cheval du roi Théoden, et reprends le paillage de son box.

Dans l’après-midi, je prépare le box pour le cheval du prince elfe. Je remplis l’abreuvoir d’eau fraîche, la mangeoire de foin et dépose quelques morceaux de pomme car j’aime faire plaisir. Une fois le box prêt, je laisse la porte grande ouverte pour accueillir le nouveau pensionnaire pendant quelques jours.

Je vérifie ensuite que tous les chevaux vont bien et qu’ils ne manquent de rien, profitant pour leur faire quelques câlins, surtout à Nivacrin avec qui je m’entends bien. Puis je vais enfin me détendre un peu avant de nourrir les chevaux ce soir.

Je monte lentement les marches menant aux remparts avant de m’arrêter tout en haut. Comme à chaque fois, le souffle me manque devant le paysage.

Les plaines du Rohan s’étendent à perte de vue sous la lumière dorée de la fin d’après-midi. L’herbe haute danse sous le vent comme les vagues d’une mer infinie jusqu’aux montagnes qui entourent une partie de l’horizon. Certaines de leurs cimes sont encore couvertes de neige.

Le vent frais soulève quelques mèches de mes cheveux tandis que j’observe les terres sauvages au-delà des murs d’Edoras. Le vent fait claquer les bannières derrière moi tandis que les chevaux, en contrebas, poussent quelques hennissements étouffés.

Je laisse mon regard se perdre au loin lorsqu’un mouvement attire mon attention.

Des silhouettes.

Je plisse légèrement les yeux et aperçois un groupe de cavaliers en approche. Même à cette distance, je comprends immédiatement qu’il ne s’agit pas de cavaliers du Rohan. Leur façon de monter est différente, plus légère, plus fluide.

Le soleil fait briller leurs armures pâles tandis que leurs chevaux avancent avec élégance.

Puis je le vois.

À la tête du groupe se trouve un cavalier aux longs cheveux blancs monté sur un immense cheval blanc. Même de loin, quelque chose chez lui dégage une présence étrange. Froide. Impressionnante.

Je reste immobile quelques secondes à les observer approcher lentement d’Edoras, incapable de détourner le regard de l’étrange cavalier elfique.

Puis derrière moi, une voix me fait sursauter et me ramène à la réalité. Je me retourne et vois Hama en contrebas.

— Flore ! Les elfes sont là ! Tu as préparé le box pour le cheval du prince ?

— Oui, c’est fait…

Hama me lève le pouce puis repart en me regardant avec malice.

— Je vais accueillir le nouveau… Tu veux venir ?

Il me sourit, sachant que je ne dirai pas non. Je souris à mon tour et descends des remparts en courant pour le rejoindre.

Nous attendons patiemment quand nous entendons des sabots marteler le sol. Hama rentre dans les écuries, prêt à intervenir. Le chef des écuries arrive avec difficulté à gérer le cheval qui piaffe en avançant.

J’observe le cheval blanc que j’ai vu arriver de loin et, de près, il est encore plus magnifique. Les chevaux elfiques ont la réputation d’être très liés à leur propriétaire. Ils sont généralement calmes, rapides et, comme les elfes, immortels.

Une fois à l’intérieur, les autres chevaux commencent à s’agiter dans leurs box. Le chef des écuries se dirige vers le box qui lui est destiné mais je le sens nerveux avec cet étalon en main. Il le fait entrer et, lorsqu’il essaie de lui retirer la bride, l’étalon claque violemment des dents.

Le chef sort précipitamment et referme la porte du box.

Le cheval du prince est nerveux. Il se cabre et frappe la porte de son box. Hama et moi avançons légèrement mais le chef des écuries nous arrête d’un ton qui ne laisse pas place aux répliques.

— Interdiction de vous en approcher. Le prince m’a donné la consigne qu’il s’en occuperait lui-même… Il est très particulier. Seul lui peut l’approcher et le monter…

Il s’éloigne et nous restons là à regarder l’étalon frapper contre la porte de son box. Hama pose une main sur mon épaule avant de sortir des écuries.

Je regarde le cheval elfique et je sens que quelque chose m’attire chez lui. Les autres chevaux sont toujours stressés en sa présence. Je passe auprès de chacun d’eux et leur parle d’une voix douce et calme.

— On se calme… Tout va bien…

Je caresse chacun d’eux pour les apaiser, sauf évidemment le cheval du prince qui reste toujours aussi agité. Je sors ensuite des écuries avec Hama pour nourrir les chevaux.

Nous les nourrissons comme d’habitude et remarquons que le cheval du prince s’est un peu calmé. Hama s’approche doucement et dit en le regardant :

— Oh, il n’est pas si difficile que ça… Regarde Flore, il est tout sage. Peut-être le stress d’un endroit inconnu.

L’étalon blanc charge soudainement dans son box et mord Hama à l’épaule. Celui-ci serre les dents de douleur.

Je me fige à la vue de la scène, hésitant à intervenir. Quand l’étalon le lâche enfin, Hama s’éloigne rapidement en regardant le cheval toujours sellé dans son box, les yeux remplis d’une colère contenue.

— Sale canasson elfique !!

Je vais pour m’approcher d’Hama afin de voir s’il va bien mais il me repousse avant de sortir des écuries. Je le regarde partir sans rien dire.

L’étalon recommence à frapper contre la porte de son box. Je m’avance prudemment vers lui.

Lorsqu’il me voit arriver, il s’arrête et me regarde avec curiosité. Son souffle est fort, méfiant. Il tend légèrement le nez vers moi pour me sentir mais je recule, craignant qu’il me morde.

Je remarque alors que ses oreilles, jusque-là plaquées en arrière, se redressent lentement dans ma direction.

— Ce n’est pas gentil ce que tu as fait, tu le sais ?

L’étalon me regarde puis frappe à nouveau la porte de son box, mais plus doucement que tout à l’heure.

Je reste immobile avant de reprendre doucement :

— Je suppose que les écuries où tu vis habituellement sont plus confortables…

Je commence à avancer prudemment vers lui.

À peine fais-je un pas que l’étalon frappe violemment la porte de son box.

Je me fige aussitôt.

Quand le silence retombe quelques secondes plus tard, je recommence lentement à avancer, au point de décomposer chacun de mes mouvements.

Sans me quitter du regard.

Mais cette fois… sans colère.

— Je ne te ferai aucun mal, ne t’inquiète pas…

Je continue d’avancer jusqu’à la porte du box. L’étalon reste immobile tandis qu’il tend doucement le nez vers moi pour me sentir.

Je ne bouge pas.

Même lorsque mon cœur commence à battre plus vite.

Ses oreilles restent tournées dans ma direction.

J’ouvre doucement la porte et entre dans le box. Je regarde dans sa mangeoire et remarque qu’il a mangé les morceaux de pomme. Un petit sourire étire le coin de mes lèvres.

— Je vois que tu aimes les pommes… Je vais juste te retirer la selle et le reste de ton équipement, puis je te laisserai tranquille. Tu ne vas pas rester comme ça toute la nuit, pas vrai ?

L’étalon ne bouge pas. Je le vois commencer à mâchouiller ; c’est un signe qu’il se détend.

Je commence alors à retirer la selle du prince, admirant le travail des artisans elfiques. La selle est joliment ornée de dessins gravés sur le cuir.

Je la retire délicatement et la pose sur la porte du box avant de venir enlever la bride. Je détache la sous-gorge et la muserolle en chantonnant doucement, surtout pour me calmer moi-même.

Mes gestes sont lents, doux, un peu tremblants.

Je retire finalement la bride et souris légèrement.

— Tu vois… Ce n’était pas si terrible.

Je sors du box avec l’équipement du prince que je pose avec respect sur un support. Je garde le filet afin de nettoyer le mors sous le regard curieux de l’étalon.

Une fois terminé, je repose soigneusement le tout avec la selle.

Je le regarde une dernière fois avec un sourire doux.

— Bonne nuit…

Puis je quitte les écuries sous le regard de l’étalon qui me suit des yeux. Je remarque que les autres chevaux sont plus calmes désormais, ce qui me rassure pour la nuit.

Je sors finalement des écuries et me dirige vers le bastion des domestiques pour aller dormir.

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