Chapitre 7 - Spleen

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M. Brasseur : Monsieur Møller, êtes-vous encore avec nous ?

N : Oui monsieur, excusez-moi.

C’est la troisième fois qu’un professeur me reprend depuis le début de la semaine. Moi, qui suis d’habitude si assidu, je n’arrive plus à me concentrer pendant les cours. Je suis tout le temps perdu dans mes pensées, essayant de deviner la forme des nuages par la fenêtre, ou bien observant les arbres dépourvus de feuilles danser au gré du vent.

A : C’est pas sérieux ça, Niels.

Aleksy me regarde avec son air faussement moqueur. Je rigole à cette pique et lui donne un petit coup de coude dans l’épaule. Il fait semblant de souffrir le martyr et me flatte sur la force de mes bras. Dans ces moments-là, ça fait du bien d’avoir quelqu’un qui réussit à nous redonner le sourire, même s’il le fait naturellement et non comme une thérapie.

Parce qu’Aleksy n’est pas au courant de mon mal-être. Bien sûr, je lui ai tout dit au sujet du déménagement de Laurène et de notre rupture, mais j’ai voulu paraître plus fort que je ne le suis. Je lui ai dit que ça allait, que dans quelques jours je n’y penserai plus. J’essaye de garder le sourire au maximum avec lui, de rester naturel, même si au fond, je pense à elle à chaque moment de la journée. Et c’est difficile à supporter.

À un moment, il le remarquera bien. Mais tant pis, je continuerai de nier. Je ne peux pas me permettre de l’encombrer d’un autre problème, sa vie est déjà bien assez compliquée. J’arriverai à m’en sortir tout seul, sans l’aide de personne, ni même de ma mère.

Car oui, j’ai essayé d’en parler avec ma mère, le soir même de ma rupture. Mais elle s’est mise en colère contre Laurène, elle l’a blâmée. Elle a essayé de me rassurer en me disant qu’elle ne me méritait pas, que ce n’était pas de ma faute. Mais ce n’est pas ce chemin-là que je souhaite emprunter, je ne veux pas opter pour la haine, je veux juste une oreille compatissante. Alors, j’ai abandonné l’idée de me confier.

Nous finissons le dernier cours de la matinée et je remarque que j’ai à peine pris quelques notes. Les prochaines interrogations risquent d’être tendues. Mais étonnamment, ça ne me fait ni chaud ni froid, je n’appréhende même plus. Je suis complètement désintéressé, je me fiche bien de ma scolarité actuellement.

Aleksy et moi filons au self, accompagnés de nos deux autres amis. Nous nous servons et nous allons nous installer sur une table de quatre personnes. La discussion est endiablée. Ils échangent au sujet de la toute nouvelle série qui vient de sortir sur Netflix, à quel point les effets spéciaux sont fous, à quel point le scénario est dingue, à quel point… Je ne les écoute plus, je ne l’ai même pas regardé de toute façon. Je me reperds dans mes pensées et jouant avec ma nourriture, je fais des croisillons dans la purée avec ma fourchette.

En relevant brièvement la tête, j'aperçois Aleksy, face à moi, qui m’observe, inquiet. Il me fait un petit signe de la tête pour me demander si je vais bien. Je lui réponds par un sourire puis je me mets à manger mon repas par obligation, l’appétit n’étant pas vraiment présent. J’essaie tant bien que mal de m’immiscer dans leur conversation pour dissiper tous les doutes.

Nous débarrassons nos plateaux puis nous retournons dans l’établissement pour suivre nos cours de l’après-midi. Je suis Aleksy dans les couloirs, ne sachant même plus quel cours nous avons. Puis lorsque nous arrivons devant la salle mystère, je me fige. C’est la salle des TP de chimie. Il fallait bien que ça arrive un moment ou un autre.

Le professeur arrive et nous demande de rentrer. Lorsque je m’installe devant ma paillasse, tous les souvenirs resurgissent. C’est ici que j’ai appris à connaître Laurène, où nous avons eu nos premiers regards furtifs, nos premières discussions, nos premiers fous rires…

M. Deschênes : Niels, puisque ta partenaire de TP n’est plus là et que nous sommes en nombre impair maintenant, tu vas devoir malheureusement le faire tout seul. Mais si tu as besoin d’aide, n’hésite pas à me demander.

Il a fallu qu’il en rajoute une couche, je l’ai bien remarqué qu’elle n’est plus là. Que je suis seul. Je fais le vide dans ma tête, je me concentre sur la fiche explicative et je réalise toutes les tâches sans réfléchir, obéissant à la lettre aux quelques lignes écrites sur cette feuille A4.

Je ne relève même pas la tête, je ne sais même pas où en sont les autres, si tout le monde me regarde ou pas. J’ai créé ma bulle de deux mètres de diamètre, et tout ce qui se passe en dehors ne me concerne plus. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour ne plus penser à rien.

Je regarde intensément les fluides se mouvoir dans les tubes à essais. Tandis que certains sont non-miscibles, d’autres se mélangent, tourbillonnent et forment de jolis précipités de couleurs différentes avec de la soude. Là, j’en ai un bleu pour le cuivre, un vert pour le fer, un orange pour… le fer aussi et même un blanc pour le zinc. Ça me rappelle un peu les relations humaines ; certains ne sont pas compatibles et n’arrivent pas à se mélanger, mais chaque relation est unique et n’a rien à voir avec…

Je me tapote légèrement les joues avec mes mains. Quel idiot, je m’égare quelques secondes et je repense directement à elle. Je prends une feuille et je me mets à noter toutes mes observations et les hypothèses que j’en déduis, en développant au maximum mes phrases pour éviter de m’égarer à nouveau. J’enchaîne les différentes expériences et les deux heures de cours se finissent sans encombre.

Je dépose mes quatre feuilles d’observation sur le bureau du professeur. Il me regarde, étonné, puis me félicite d’avoir abattu un tel travail en étant seul. Je tiens à peine rigueur de son compliment. Je lui adresse simplement un "merci" et je quitte la salle sans tarder. Je me déplace dans les couloirs, sans même savoir où je me dirige. Une main sur mon épaule m’arrête dans ma fuite.

A : Hey ! Tu ne m’attends même plus maintenant ?

N : Désolé Aleksy... j’avais la tête ailleurs.

A : T’es sûr que ça va, Niels ? T’es vraiment bizarre ces derniers jours, et encore plus aujourd’hui.

N : T’inquiète, tout va bien je te jure, je suis juste un peu fatigué.

A : Mais…

N : Vas-y viens on va dehors, j’ai envie de prendre l’air un peu.

A : Ok…

Nous sortons et nous nous installons sur un des bancs, près du lac. La cour est presque entièrement vide, les gens préférant se réchauffer dans le grand hall à l’intérieur. Il fait tout de même un peu moins froid que la semaine passée. Je prends un caillou et j’essaye de faire un ricochet, mais il coule aussitôt sans même rebondir. Je regarde la maigre vague qu’il a produit, et je me mets à penser que ce caillou me ressemble un peu. Aleksy, ne supportant plus ce silence, m’interpelle.

A : Elle te manque, c’est ça ?

Je soupire bruyamment. Il n’est pas dupe, et je pense que ça ne serait vraiment pas sympa de ma part de me foutre de lui plus longtemps. Mais je ne veux pas l’inquiéter pour autant.

N : Oui c’est vrai, elle me manque un peu.

A : Elle a l’air de te manquer plus qu’un peu.

N : C’est juste l’histoire de quelques jours Aleksy… Après, ça ira mieux, je te jure.

A : J’ai bien envie de te croire, mais ça a l’air d’aller en s’empirant. Ça me fout la haine que tu m’en parles pas, j’ai l’impression d’être inutile.

N : Non, c’est pas ça Aleksy, mais… j’ai pas envie de te plomber le moral avec mes problèmes, et puis c’est rien par rapport à toi donc…

A : Alors, ça veut dire que je peux pas t’aider ?

N : Non, c’est pas ce que je veux dire ! C’est juste que… ça va aller avec le temps. J’ai pas envie de t’inquiéter.

A : Moi, ce qui m’inquiète, c’est de te voir déprimer dans ton coin. Allez, ce soir tu refuses pas, on passe la soirée ensemble chez moi.

N : J’ai le choix ?

A : Non, c’était pas une question ! On se fera quoi, Fifa ou Call of ? Là, c’est une question.

N : Bon allez, ça marche, peu importe le jeu je viens.

A : Eh bah voilà, t’es pas si dur que ça à convaincre !

On se met à rire puis nous passons la pause dans une ambiance bien plus détendue. Aleksy a réussi en quelques phrases à me remonter le moral, et je lui en suis reconnaissant. Pendant quelques instants, il m’a fait sortir Laurène de la tête et ça m’a fait du bien.

La cloche sonne et c’est parti pour deux heures en salle de permanence. Tandis que les autres avancent dans leurs devoirs, je me remets à me morfondre dans mon coin, sans réussir à me concentrer sur mes devoirs. J’essaie tant bien que mal pour ne pas avoir une grosse charge de travail chez moi mais rien n’y fait, je n’arrive pas à réfléchir. Lorsque la cloche retentit pour signaler la fin des cours, je suis frustré contre moi-même.

Mais je vais me changer les idées chez Aleksy. Nous passons une soirée vraiment cool devant des jeux-vidéos, nous nous chamaillons gentiment et nous mettons notre cœur à l’ouvrage pour essayer de battre l’autre. C’est la première fois de la semaine que je me remets à rire sans faire semblant, que je reprends plaisir à quelque chose.

J’ai aussi pu revoir la mère d’Aleksy, qui m’a chaleureusement accueillie. J’ai même mangé avec eux le soir, avec l’accord de ma mère bien évidemment. Mais ensuite, je n’ai pas tardé à rentrer chez moi afin d’esquiver la proposition de rester dormir. N’ayant aucune chambre d’ami, j’aurais dû dormir avec Aleksy et c’est quelque chose que nous voulons sûrement tous les deux éviter pour le moment.

Les jours passent et se ressemblent. Enfin, pas tout à fait, je reprends petit à petit du poil de la bête. Bien sûr, je pense toujours à Laurène, mais ce sont moins des pensées négatives qu’avant. Aleksy m’apporte beaucoup aussi. Il fait tout pour que je pense à autre chose, nous passons la plupart de nos soirées ensemble à jouer et à travailler, quand c’est nécessaire. Il fait également tout pour que personne ne remarque mes petits coups de blues, et pour ça aussi je le remercie.

J’ai réussi à reprendre du sérieux dans mes cours, je suis plus attentif et plus efficace en classe, mes heures de permanence me resservent enfin à quelque chose. Mes notes redeviennent presque ce qu’elles étaient habituellement. La chute significative de mes notes a inquiété mes professeurs qui ont souhaité convoquer mes parents, mais Aleksy, encore une fois, a pris ma défense et leur a expliqué que c’était seulement temporaire.

Il a raison. Sans lui, je ne sais pas si j’aurais réussi à me relever, ou du moins j’aurais sûrement pris beaucoup plus de temps. J’ai de la chance de l’avoir. Mais quand même, je m’en veux. Je m’en veux d’être celui qui est soutenu alors qu’aujourd’hui, c’est moi qui devrait soutenir Aleksy et je ne lui apporte rien. Il est fort, bien plus fort que moi. Il arrive à supporter son fardeau et à soutenir le mien. Je dois me reprendre en main et lui rendre la pareille, j’ai une énorme dette envers lui.

Cependant, ces derniers temps, je me sens plus fatigué que d’habitude. J’ai de plus en plus souvent mal au crâne, mais j’essaie de ne pas m’en inquiéter. Ça doit être l’accumulation, entre les nuits un peu plus courtes et le choc de ma rupture.

Mais voilà, aujourd’hui nous sommes en cours d’histoire, et de très violents maux de tête me prennent par surprise. J’essaie de rester impassible, mais la douleur est trop forte. Je fouille dans mon sac et je sors une petite bouteille d’eau que j’ai toujours sur moi. Je bois quelques gorgées mais rien n’y fait, la douleur est toujours là. Je plonge mon visage dans mes mains et je ferme les yeux en attendant que ça passe.

Soudain, j’ai la sensation que mes mains sont humides. Je recule mon visage et la vision qui s’offre à moi m’horrifie. Mes mains sont maculées de sang. Ce sang provient de mon nez, il coule sans vouloir s’arrêter. Je porte une main sous mon nez et Aleksy se retourne vers moi, sentant que je n’arrête pas de gesticuler. Il remarque ma main ensanglantée et sa respiration est coupée nette.

A : Monsieur ! Niels saigne du nez !

M. Brasseur : Qu’est-ce que… accompagnez-le aux toilettes ! Ne courrez pas dans les couloirs et surtout, ne penchez pas votre tête en arrière Niels !

Aleksy se lève précipitamment et je suis ses mouvements. Nous sortons devant les yeux affolés du reste de la classe. Je suis confus, j’ai du mal à comprendre ce qu’il se passe. Ma vue se trouble petit à petit, et j’ai bientôt besoin de l’aide d’Aleksy pour me déplacer dans les couloirs. Nous arrivons enfin jusqu’aux toilettes.

Je me place devant le lavabo et j’ouvre le robinet. Je me nettoie les mains et le visage et j’appuie sur mes narines pour arrêter l’écoulement. Mais ma tête me fait un mal de chien, et je commence à prendre des vertiges. Pris de panique, ma respiration s’accélère et mes jambes flageolent. Aleksy le remarque et s’inquiète.

A : Niels, ça va ?

N : Non, je me sens pas bien…

Je me regarde dans le miroir. Je suis blanc, très blanc. Des tâches de sang éparses recouvrent mes vêtements, même mes mains se mettent à trembler et retiennent à peine l’écoulement de sang. Je respire de plus en plus fort, je commence à ne plus rien voir, mes sens sont en train de me perdre. J’entends Aleksy crier mon prénom comme s’il était loin, très loin.

Mes jambes se dérobent et tout disparaît.

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